Nous
étions familiers du SILA des années
2000 et de la FILA, Foire du livre
d’Alger des années 80. Voilà
qu’on nous annonce en 2009 un Festival
sous chapiteau, puisque par décision
gouvernementale les manifestations culturelles
se déclinent par des festivals institutionnalisés
par décrets, régentés
pas des commissaires et dotés de
budgets confortables si on s’en remet
à la rumeur publique qui enfle
à mesure que les silences officiels
sur la gestion des deniers publics se font
pesants. Cette édition annonce de
grands chambardements puisque la pléthore
des organisateurs des années précédentes
a été virée (ANEP,
SAFEX, SNEL, SPL, ASLIA etc…) et le Palais
des expositions des Pins maritimes a été
boudé. Jusqu’au mois de septembre
dernier ni le lieu ni la date n’étaient
connus alors qu’habituellement c’est au
printemps chaque année que les modalités
d’organisation sont annoncées, les
salons internationaux devant obéir
à des calendriers fixes qui permettent
une meilleure participation des partenaires
étrangers.
Qui
organise les salons et pourquoi ?
A
l’ère du parti unique, de 1980 à
1986, la SNED, puis l’ENAL sous la coupe
du Ministère de la culture, régentait
toute l’organisation du SILA. Pas d’organisation
professionnelle, pas de tiraillements dans
les institutions, du moins officiellement.
Après les années noires,
à partir de 1999/2000 nous avons
connu des salons du livre initiés
par des opérateurs privés
: éditeurs, importateurs et leurs
associations professionnelles naissantes.
En 2003 l’Etat remit les pendules à
l’heure par son bras séculier, l’ANEP
qui échappe à la tutelle du
Ministère de la culture et s’accapare
de tous les pouvoirs d’organisation. Une
guéguerre larvée ne cessera
d’opposer l’ANEP alliée au
SPL (organisation fantomatique d’une poignée
d’importateurs) à l’ASLIA (un syndicat
de libraires peu représentatif également)
au SNEL (Syndicat d’éditeurs) ;
la Safex se contentant de gérer la
logistique du palais d’exposition.
Il
faut savoir que cette manifestation constitue
une manne financière importante (chaque
m2 loué rapporte 60 $US) que se répartissent
les organisateurs, en tant que personnes
morales et/ou physiques. Un système
d’invitations, de voyages, de visas, de
locations de voitures privées, de
prestations diverses de sécurité
et de suites réservées dans
les plus luxueux hôtels du pays a
permis de maintenir un voile opaque sur
les coulisses de ce salon. De façon
exponentielle ces dernières années,
les intérêts se sont déplacés
vers les pays arabes dont le nombre de stands
et les milliers de volumes de la littérature
prétendument arabe ou islamique ont
totalement modifié le visage du SILA
d’Alger devenu un immense bazar de diffusion
de produits ayant peu de rapport avec le
livre, la science, l’art ou la culture et
brassant des sommes importantes transférées
en toute légalité et en exonération
de droits et taxes. Cette prise en otage
du SILA par le livre religieux exigerait
d’ailleurs de dissocier clairement les deux
manifestations laissant le soin aux institutions
religieuses la création d’un authentique
salon du livre religieux favorisant la création
éditoriale locale au détriment
des importations massives des pays arabes.
Les
éditeurs étrangers de réelle
valeur culturelle se sont mis à fuir
ce salon confiant leur représentation
à des opérateurs locaux peu
initiés à la gestion de leurs
catalogues et commandant toujours les mêmes
livres, les moins chers, les best-sellers,
ceux destinés aux plus larges publics,
au détriment des ouvrages de qualité,
que recherchent les étudiants, les
professionnels, les amateurs de beaux livre
et de belle littérature. Le constat
s’imposait chaque année davantage:
le SILA devenait un sacré bazar
!
Placée
sous l’égide des plus hautes autorités
du pays la manifestation échappait
à tout contrôle de la société
civile. Est-ce normal que les bibliothécaires,
les enseignants, les écrivains, les
organisations sociales, culturelles et professionnelles
n’aient jamais été associées
à l’organisation et à la conception
même du salon ?
La
surpolitisation a atteint des sommets avec
l’utilisation abusive des thèmes
racoleurs du nationalisme et de l’anticolonialisme
à bon marché, de la récupération
politicienne des grands noms tels que Kateb,
Djaout ou Dib que ces mêmes institutions
ont pourtant toujours honni de leur vivant.
Des piles de catalogues et livres prétendument
préfacés par le Président
de la République, s’ouvrant sur son
portrait officiel, le regard inquisiteur
et l’emblème national en fond, s’empilaient
dans tous les espaces du salon. En Chine
ou en Corée, ils devaient sacrément
nous jalouser !
Quelle
fut et comment a évolué la
vocation du salon d’Alger ?
Le
citoyen lambda ne pouvait que récriminer:
pourquoi ne trouve-t-on plus les ouvrages
de littérature, d’art, de médecine,
de sciences et techniques ? Devait-on se
résigner à ne vivre, ne lire
et ne se distraire qu’avec ces éditions
pléthoriques d’ouvrages scholastiques
primitifs ?
En
fait, par ce salon, s’affirmait définitivement
la prééminence de la servilité
et de l’instrumentalisation des «
intellectuels organiques ». Aucune
voix discordante, aucun livre subversif
ne devait sortir des rangs. On se rappelle
les scandales causés par les interdictions
de Boualem Sansal, Mohamed Benchicou, Salim
Bachi ou Taos Amrouche dont l’éditeur
français François Geze ne
trouve toujours pas grâce aux yeux
du pouvoir politique. Bien sûr, officiellement
c’était le livre religieux séditieux
qui était visé. Aucune organisation
professionnelle n’a protesté, rares
sont les personnalités qui aient
osé condamner ces atteintes à
la liberté et au droit de contester
et réfléchir autrement. Ettes,
Etes Mazal l’hal, Macci d kec ig sah wawal
(Dors, dors tu as tout ton temps, Tu n’as
pas encore droit à la parole) chantait
Ait Menguellet.
C’est
ce discours qu’on ressort aux syndicats
autonomes, aux journalistes indépendants,
aux associations culturelles et sociales.
Le salon du livre a eu cette vocation, il
a donné le là à la
gent médiatico-politique dans tout
le pays : TAISEZ-VOUS, RENTREZ DANS LE RANG
!
S’il
fallait une illustration à ce constat,
la voici : les Ex PDG de l’ANEP et de l’ENTV
viennent d’être honorés
pour leurs éminents services, ils
sont nommés ambassadeurs d’Algérie,
Ministres plénipotentiaires de la
République.
La
vocation du salon a donc évolué
de façon significative. Dans les
années 80 c’était une manifestation
populaire grandiose citée par tous
les professionnels comme une des plus grandes
foires du monde, offrant un bel équilibre
entre des chiffres astronomiques de ventes
(plus de 300 millions de dinars des années
1980 lorsque celui-ci était
échangé à 1 DA = 1,66
Francs français !) et un niveau inégalé
de qualité des stands tenus par les
PDG des plus grandes maisons d’édition
Charles-Henri Flammarion, Claude Cherki
ou Antoine Gallimard en personne qui présentaient
les dernières nouveautés de
leurs catalogues.
La
seconde vie du SILA, à l’orée
des années 2000, fut une courte période
d’euphorie qui a permis de caresser le fol
espoir de voir le pays sortir des ornières
de la dictature et de la régression
culturelle. On échafaudait des plans
de réformes de l’école, de
l’université, de la justice, de la
liberté de la presse et d’édition
qui auraient permis au marché du
livre de connaître l’essor qu’il aurait
mérité. Je me souviens de
Madame Toumi, alors députée
RCD, qui nous demandait des dossiers sur
tous ces projets ! Imaginez une multitude
d’éditeurs algériens de livres
scolaires et universitaires se disputant
le seul marché qui vaille puisque
ces millions de livres génèrent
des chiffres d’affaires importants qui
peuvent donner naissance à une vraie
concurrence dont auraient émergé
les talents, les compétences et les
savoir-faire qui font si cruellement défaut
à nos pauvres éditeurs nationaux
réfugiés dans les secteurs
parallèles de l’édition ;
le parascolaire déplorable, les livres
mémoires des anciens combattants
et les prétendus « Beaux livres
» sépia vantant l’Algérie
de papa coloniale, représentant ces
indigènes pittoresques, misérables
loqueteux et les femmes lascives offertes
au regard concupiscent des légionnaires
et autres touristes sexuels de la belle
époque. Elle est belle l’édition
algérienne…
On
a tué dans l’œuf toute perspective
pluraliste et dynamique pour réinstaurer
la pensée unique et la bazardisation
de toute la société. Sous
la férule des associations caporalisées
par le système grâce à
un immense tuyau d’arrosage déversant
des subventions, des soutiens du livre,
des achats groupés, des commandes
publiques, des achats institutionnels, on
a fait du Salon du livre un immense déversoir
de la littérature djihadiste et du
livre de bas de gamme de tous les continents
et dans toutes les langues, laissant peu
de place à la création éditoriale
locale et à l’émergence d’une
corporation d’éditeurs dignes de
ce nom. Depuis 2 ans les éditions
INAS se voient arbitrairement refuser
toute commande institutionnelle et toute
édition nouvelle par le refus de
délivrance du dépôt
légal et ISBN.
Quelques
rares éditeurs nationaux ont obtenu
une petite part du gâteau du livre
scolaire algérien puisque 3 d’entre
eux sont « homologués »
pour offrir moins d’une vingtaine de titres
vendus au Ministère de l’éducation
nationale. Ils tirent en quelques millions
d’exemplaires tout de même, leur assurant
ainsi la surface nécessaire au déploiement
de leurs éditions dans d’autres créneaux.
Grand bien leur fasse mais n’est-ce pas
ainsi qu’on a fabriqué le double
collège de triste mémoire
dans l’édition nationale ? Au nom
de qui, de quoi, doit-on continuer d’interdire
à des éditeurs algériens
de publier librement les ouvrages de leur
choix ou bien de participer à l’édition
de livres scolaires ? Cet apartheid sert
les intérêts de qui ? Pourquoi
le silence et la chape de plomb sur ce sujet
? Comment accepter « la fureur de
lire » du livre religieux et l’absence
quasi-totale du livre scolaire et universitaire
dans nos salons du livre ? Pourtant Dieu
sait l’angoisse des parents et des étudiants
lors de chaque rentrée scolaire.
Un
salon pour quoi faire ? Quelle est sa place
dans la chaîne de distribution du
livre ?
On
pourrait se prendre à rêver
d’une Algérie dans laquelle nous
marcherions enfin sur nos pieds, allant
de l’avant en chaîne solidaire de
citoyens libres, avides de savoir et de
lecture. L’écrivain, le poète,
le chercheur sèmeraient librement
et à tout vent leurs graines. Les
éditeurs s’empresseraient de les
recueillir pour les semer, puis les éditer
librement. Ils iraient ensuite les distribuer
dans des bibliothèques qui les prêteraient
à des milliers de lecteurs dans les
coins les plus reculés du pays. Ils
les vendraient 13 à la douzaine dans
des librairies nombreuses, achalandées
et belles à fréquenter.
Puis
à l’orée de l’automne, à
l’instar des belles fêtes des vendanges,
des dattes ou des tapis de jadis, on organiserait
une immense fête populaire qui réunirait
les plus beaux crus, les meilleurs poètes
et romanciers, les meilleurs ouvriers et
ouvrières pour les distinguer, les
honorer et chanter leurs louanges. Sans
entrave, sans interdit, dans la liberté
et l’intelligence. On y inviterait
nos cousins du Nord et de l’orient, ceux
du sud et de l’occident, pour goûter
à leurs produits et partager ensemble
les saveurs des réalisations éditoriales
communes.
Un
salon c’est juste cela, une fête,
des retrouvailles, un beau marché
coloré, bruyant et chaleureux à
souhait, un moment de partage dans lequel
le commerce des idées et des marchandises
ferait enfin bon ménage. Mais
le poète a dit : Ettes, Etes
Mazal l’hal !
Les
professions du livre, leurs organisations
et leurs rapports aux institutions étatiques
La
gangrène de notre société
s’appelle corruption. Elle envahit
les esprits, les sens, les hommes et les
femmes. Même les enfants n’y échappent
pas. L’argent public se déverse à
flot dans les comptes privés selon
des modalités qui échappent
à la morale et à la raison.
Le secteur culturel n’y échappe pas
malheureusement. L’interpénétration
entre mission publique et entreprises privées
épouse les méandres de notre
organisation sociale fondée sur le
beni-amisme et le népotisme. L’enfant
naturel de cette liaison coupable s’appelle
le béni-oui-ouisme. Voici les
ingrédients qui ont fait le lit du
marasme culturel que nous vivons, de l’indigence
de nos éditions incapables près
de 50 ans après 1962 de produire
des dictionnaires et des encyclopédies
qui décriraient nos langues maternelles,
le berbère et l’arabe algérien,
nos plantes, nos insectes, notre géographie
et notre histoire millénaire. C’est
à Beyrouth ou à Paris que
nos enfants vont glaner ces connaissances
dans les Mounged, Larousse et Hachette réglés
rubis sur l’ongle par notre belle rente
pétrolière. Et il se trouvera
des esprits chagrins pour critiquer nos
beaux festivals de Mikeyette, nos chers
festivals de livres de jeunesse garantis
« pur islamyate ». Et que dire
de ces innombrables salons de livres financés
par les wilayate qui font le bonheur
des rois de la piraterie en matière
d’édition défiant toutes
les lois et les bonnes mœurs de nos métiers
du livre.
Tant
que les professionnels n’auront pas fait
le ménage en leur sein en écartant
les « trabendistes » et les
lobbyistes de mauvais aloi, les pouvoirs
publics n’auront d’autre ressource que de
porter à bout de bras des baudets
dont ils auront beaucoup de mal à
faire des chevaux de course.
Pour
conclure, ne nous laissons pas égarer
dans des querelles de chapiteaux et de cirque
et cessons de nous cacher les évidences
criardes : la liberté d’expression
et de création et la guerre à
la corruption sont les deux mamelles de
la renaissance culturelle dans ce pays.
De la culture et de tout le reste.
Et
tout le reste n’est que littérature…
Alger,
le 24 octobre 2009
Boussad
OUADI, éditeur |
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