Auteur
d’un roman fiction stoppé dans sa
fabrication par la police, Mehdi El Djezaïri
revient sur cette décision arbitraire
qu’il qualifie d’ « acte de tyrans
incultes qui nous gouvernent ».
Votre
livre a été saisi au niveau
de l’imprimerie et vous vous êtes
temporairement exilé à l’extérieur
d’Algérie pour voir venir la suite
des événements. Que s’est-il
réellement passé ?
Oui,
mon livre a été arrêté
de fabrication par le commissariat de police
de Bab Ezzouar, sans aucune raison légale.
J’ai eu peur, je me suis enfui parce que
je connais bien leurs méthodes de
torture et d’humiliations. Pour eux, l’homme
libre, l’expression, n’existent pas. Ils
ne savent que cogner, frapper, torturer,
humilier, c’est leur seule culture.
Bien
que parsemé d’envolées pamphlétaires
contre le régime, votre roman est
une fiction sans personnages réels
où les attaques restent globales.
Comment expliquez-vous alors cet acte de
censure ?
Ok,
mon livre, à ce jour, n’est pas censuré.
A part ces gesticulations policières,
le livre est distribué le plus normalement
du monde sauf qu’il n’est plus disponible
dans les librairies. Il le sera bientôt.
l A la fin du livre, on peut lire une dédicace
particulière, « A Monsieur
le président, demandeur servi de
3e mandat et tous les autres à venir »,
suivie d’une interpellation : « Quand
l’Algérie saignait et pleurait ses
enfants, où étiez-vous M. le
Président ? » Est-ce
la raison de l’interdiction ? Je vous
rappelle qu’officiellement, à ce
jour, mon livre n’est pas interdit. Il est
vrai que j’y interpelle le président
de la République pour lui demander
où il était quand l’Algérie
saignait et pleurait. J’attends à
ce jour sa réponse et celle de ses
proches.
Votre
livre est violent. Correspond-il à
ce qu’est l’Algérie aujourd’hui ?
Il
se dit et s’écrit aussi que mon livre
est violent, ce qui suggère un auteur
« aigri » écrivant
au « vitriol ». Ce
n’est pas vrai, j’ai toujours été
calme et serein. J’écris tranquillement
avec certitude et conviction. J’écris
avec ma sueur et mon cœur, avec ma mémoire
aussi. Ce n’est pas mon écrit qui
est violent. Il n’est jamais violent mon
écrit. Il ne fait que raconter
et restituer les violences et les dénis
de vie de la société. Mon
métier de sondeur me porte tout naturellement
à observer et à mesurer ces
colères qui ne sont pas miennes.
Les miennes sont trop petites, banales même.
Quand Aïcha El Aamia éclate
ses colères de maman orpheline, elle
pleure et rugit au nom de toutes ces mamans
inconsolables qui pleurent toujours et toujours
leurs enfants mangés par la mer,
dévorés par la mauvaise gouvernance.
C’est cela la vraie violence ; pas
la photo qui la montre ou le verbe qui l’explique.
Poutakhine parle aussi d’amour, beaucoup
d’amour dont notre peuple est privé
depuis longtemps, depuis toujours. Or ces
manques, ces déficits d’amour et
de tendresse, portent à des déviances,
à des malheurs, à tous les
excès. Regardons et lisons autour
de nous ; la prostitution fait des
ravages, officiellement elle n’existe pas.
Les Chinois creusent des trous à
notre place, les Français nous apprennent
à ouvrir et fermer un robinet, les
paysans de la Brie nous préparent
notre pain, quelques aventuriers égyptiens
nous apprennent à tenir un téléphone,
des petits Philippins nous donnent à
boire. MM Sellal et Barkat sont toujours
ministres. C’est cela la vraie violence
faite à tout un peuple. C’est cela
que mon livre raconte un peu. C’est cela
que je raconterai toujours tant que je serai
en vie. Mon deuxième roman, La Vestale
rouge, sortira en février prochain.
MM. Sellal, Barkat et Rahmani seront
toujours ministres. Ainsi va l’Algérie.
Ainsi vont les Algériens ! Jusqu’à
quand ?
Le
Salon du livre approche, allez-vous vous
présenter avec votre livre ?
Oui,
je participerai au Salon du livre où
j’ai acheté un petit espace d’expression
pour écouter, pour parler, seulement
parler aux gens, aux petites oreilles trompées
pour leur dire la grosse imposture qui nous
enlève et nous empoisonne la vie.
Oui j’ai acheté cet espace pour dire
et exprimer, plus que mon livre, mes colères
d’Algérien humilié tous les
jours par les discours officiels et les
partants de la mer. J’ai honte de voir nos
enfants mangés par la mer, par la
bêtise de la mauvaise gouvernance :
mon livre le dit.
Vous
avez été torturé en
Algérie, comme vous le rappelez en
annexe à la fin de votre livre. Dans
quelles conditions cela a-t-il été
fait ?
Oui,
comme je l’affirme dans mon livre, j’ai
été torturé plusieurs
fois et pour rien. Mais ces tortures dont
je porte encore les traces ne sont rien,
vraiment rien par rapport à celles
que subissent toujours mon peuple, mes frères,
mes sœurs. Il faut qu’on en parle sérieusement.
Ecoutez, entendez ces révoltes de
petites gens, ignorées, humiliées,
oubliées, ne comptant vraiment pour
rien et qui veulent tout juste être
entendues mais qui ne le seront pas, ne
le seront jamais. Mon livre dit que ces
révoltes assemblées, associées,
feront un jour une seule flamme. Notre brasier
national qui nous montrera notre Bastille,
notre Octobre pour battre ces tyrans incultes
qui nous gouvernent. C’est mon intime conviction.
Poutakhine,
est-ce un gros mot russe ou une allusion
au plus vieux métier du monde encore
en vigueur dans le pays ?
Non.
C’est un nom composé. De Pouta, celui
qui a converti, à Oran, Juana La
Loca, la Reine folle, fille de Charles Quint,
à l’Islam. Et de Khine, celui qui
a converti Sid Ali Nadji au Christianisme.
Chawki
AMARI
Extrait
J’ai
écrit ce livre pour raconter
nos hontes et nos peurs cachées
et réprimées de
tous nos non, pour dire arrêtez
de voler et de détourner
nos vies ! Non ! S’il
vous plaît, arrêtez
de nous manger par vos interdits ;
par tous vos « Yadjouz
et La Yadjouz ! »
Arrêtez de nous réconcilier
avec les tueurs, les égorgeurs
de bébés, les
faiseurs de scrutins gagnants...
Dans mon récit frêle
et maladroit, craintif des censures
et tortures qui ont fait saigner
mes pores et mes veines, peu
le savent ou ne veulent le savoir,
mes silences d’abord, je sonde
et fouille les géographies
humaines des Algérie
lointaines et contemporaines.
J’écris ce livre pour
rappeler humblement l’odeur
des sangs qui ont arrosé
cette noble terre, d’Hannibal
à Mohamed Boudiaf. J’y
raconte surtout et beaucoup,
la goutte et les rivières
de larmes des mamans mortes
de douleur, attendant des retours
et des réparations impossibles.
Je raconte dans mon livre arraché
à mes récréations,
la profonde misère des
pères orphelins, chargés
et cassés pour toujours
de chagrin et de larmes invisibles
qu’ils ne diront jamais. Jamais.
Les vrais souffrants ne parlent
pas, ne disent jamais rien.
Ils saignent et se saignent
en silence. Je saigne moi-même
en racontant atrocement cela.
Je raconte aussi, dans cette
petite chose de livre, parfois
quand la conscience me libère,
contenant mes rages d’humain,
croyez-moi mes amis, en pleurant
parfois moi-même, je raconte
les terribles batailles entre
chiens et humains, tous Algériens,
enfants et vieillards finissant,
se disputant des poubelles trop
pleines dans un ordre sans cesse
changeant ; humains contre
humains, chiens contre chiens,
parfois chiens contre humains.
C’est cette Algérie hideuse
et humiliante que je montre
dans toutes ses forfaitures
et ses trahisons contemporaines.
Mon livre raconte cette Algérie-là
des désespérés
et des perdus qui n’ont plus
rien à perdre. Je raconte
en pleurant, en me faisant violence,
en me saignant à vif,
l’Algérie des voyous,
l’Algérie des dénis
et du non-droit, l’Algérie
des Texans, l’Algérie
des Marocains, l’Algérie
d’Oujda, l’Algérie des
coopérants la vendant
et la revendant à l’encan,
au plus offrant, au mieux disant. |
Mehdi
El Djezaïri, Poutakhine. Éditions
à compte d'auteur. 432 pages. 980
DA |
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