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Il est le lauréat 2008 du Prix international Omar Ouartilène pour la liberté d’expression

Mustapha Benfodil : "Je continuerai à chahuter insolemment"

Mustapha Benfodil, journaliste et écrivain algérienMathématicien de formation, journaliste (au quotidien El Watan) de profession, écrivain de vocation et lauréat 2008 du prix Omar-Ouartilène pour la liberté d’expression (qui lui a été remis par la fondation El Khabar), Mustapha Benfodil multiplie les facettes. Il revient dans cet entretien sur cette distinction “qui l’honore”, raconte son appartenance schizophrénique à deux univers, et il fait aussi part de ses projets.

Vous avez reçu, il y a quelques jours, le prix international Omar-Ouartilène pour la liberté d’expression…
Mustapha Benfodil : D’abord, je suis très très content d’avoir affaire à une consœur de mon journal Liberté, parce que je suis encore un enfant de Liberté, comme je suis encore un enfant du Soir d’Algérie et bien sûr d’El Watan.
Je considère ce prix comme étant un clin d’œil à tous les collègues, à tous les copains, de toutes les rédactions où j’ai bossé et j’aimerais beaucoup qu’ils considèrent un petit peu ce prix comme le leur, pour toutes les “conneries”, les moments, les évènements, les émotions et les douleurs qu’on a partagés. Mon prix résonne avec cette mémoire-là.

Vous paraissez en même temps un peu surpris…
En fait, je ne m’attendais pas du tout à le recevoir, parce que c’est vrai que le journalisme est un métier que l’on exerce dans le collectif, mais en même temps, c’est un métier assez solitaire, et on manque de feed-back si je puis dire. Ce prix est donc un immense feed-back pour l’ensemble de ma carrière. Et puis que ça vienne d’un journal comme El Khabar, pour lequel j’ai la plus grande considération, ça me flatte et m’honore. Je suis d’autant plus fier que ce prix porte le nom de Omar Ouartilène qui incarne, pour moi, les belles valeurs de notre métier. J’aimerais par ailleurs rendre un hommage particulier et dédier ce prix à mon ancien directeur de la rédaction du Soir d’Algérie, Allaoua Aït Mebarek, qui est parti un 11 février 1996, le jour de l’attentat contre la Maison de la Presse. Juste avant l’attentat, il m’avait envoyé en reportage chez les Touaregs. J’ai une pensée très émue pour lui. Je dis aussi toute ma solidarité avec Mohamed Benchicou dont le livre, Journal d’un homme libre a été scandaleusement interdit. Mais “pour mon malheur”, le jour de l’attribution du trophée a coïncidé avec ce vote parlementaire qui consacrait la présidence à vie au profit de M. Bouteflika. Mais j’aimerais, pour ma part, convoquer une autre concordance du calendrier, à savoir les évènements des 20 ans d’octobre 88, pour dire au régime que chahut de gamins ou pas, ce sont les rêves d’une société moderne et affranchie de tous les carcans, qui m’ont amené à faire ce métier. Ces rêves-là sont intacts et conservent toute leur insolence. Je continuerai à chahuter insolemment jusqu’à ce que liberté s’ensuive.

Parallèlement à votre activité journalistique, vous êtes écrivain. Comment conciliez-vous entre les deux activités et est-ce qu’il n’y a pas de temps à autre des interférences ?

En fait, ce n’est pas facile du tout. Pas plus tard que tout à l’heure, j’étais en train d’y penser, en apprenant justement une énième infamie de manœuvres policières pour interdire le livre de Benchicou, et pour intimider des libraires, à qui bien sûr je dis toute ma solidarité. C’est que nous sommes vraiment dans le tumulte de cette bataille contre l’injustice, contre l’oppression. Celle-ci nous projette sans cesse dans l’urgence du moment, et nous laisse peut-être peu de temps pour cogiter sereinement à des projets littéraires, à des projets esthétiques ; et cette situation fait que l’actualité entre par effraction dans le champ de la création littéraire et fait que parfois je donne le sentiment de produire une littérature chargée d’une certaine subversion et qui n’est pas tout à fait affranchie des pesanteurs du réel. C’est comme si la raison littéraire et la raison journalistique cohabitent sous mon nom… se mélangent, se font concurrence et parfois même s’affrontent, parce qu’il s’agit bien de négocier le territoire de l’âme. C’est assez schizophrénique, ce n’est pas du tout facile à vivre. J’essaie, avec beaucoup d’approximations et de difficultés, de préserver mon écriture “artistique” des pesanteurs et des urgences de l’actualité. Mais les pressions que l’on subit au sein de la société font que nous n’avons pas toujours le luxe de faire uniquement de l’esthétique.

Certains lecteurs de votre dernier roman, Archéologie du chaos (amoureux), y ont vu un “roman manifeste”, à charge, alors que votre quête formelle pour une esthétique personnelle est apparente…
Oui, déjà le sujet a trait un peu à une jeunesse où des étudiants essayent de réinventer l’Algérie, de s’inventer un espace où ils pourraient installer leur utopie, et bien sûr, ils rêvent d’amour et de révolution. C’est vrai que beaucoup de gens parmi ceux qui ont lu ce roman, y ont vu une espèce de roman tract, un roman manifeste d’autant plus qu’il se termine par un manifeste politique. Et on a dit que c’était juste un roman bassement politique et qu’il n’y avait pas d’intentions proprement littéraires. Tandis que moi je revendique une part de quête formelle qui est assez évidente pour les gens qui savent lire : il y a trois compartiments narratifs, il y a un questionnement de la fiction du rapport de la créature au monde et il y a deux niveaux d’écriture. Donc, ce n’est pas aussi simpliste que l’ont croit. C’est une écriture fragmentaire qui explore l’inconscient d’une génération.

Vous pratiquez donc une forme de “pop littérature”…
Absolument. La pop littérature, c’est une manière d’écrire en empruntant un petit peu tous les langages dans lesquels on baigne, qu’il s’agisse d’Internet, des médias, des langages SMS, des tags, de l’art plastique, du cinéma, de la pub, etc. C'est-à-dire manipuler des objets triviaux de la vie quotidienne et leur donner une dimension artistique, pour casser le côté pompeux et la langue de bois de la littérature. Moi, la première chose que je fais en tant qu’écrivain, c’est d’abord d’inventer une langue, j’aurais rêvé qu'elle soit une langue “benfodilienne”...

Vous écrivez aussi pour le théâtre, mais vos textes demeurent “inconnus”. À quoi attribuez-vous cela ?
Je pense que c’est en rapport avec l’organisation du théâtre dans la cité et le statut du théâtre dans la ville. Et aussi comment fonctionnent les salles qui existent, c’est-à-dire de quelle liberté dispose celui qui en est le directeur artistique ? Existe-t-il des comités de lecture dans les théâtres afin que les auteurs puissent les solliciter pour éventuellement faire des propositions ? Tout cela est absent en Algérie. Chez nous, le théâtre est asservi, au service du prince, il faut être dans des réseaux, il faut plaire et moi, je ne suis pas du tout dans les réseaux institutionnels et “pouvoiristes”. J’ai une écriture qui se revendique libre et partant de là, je suis tout à fait exclu des espaces, des territoires du théâtre visible en Algérie. Il se trouve qu’il y a plusieurs formes d’exil et le théâtre chez moi vit une certaine forme d’exil. Je suis théâtralement exilé en France.

Êtes-vous actuellement sur un projet d’écriture ?
J’ai un projet en cours qui consiste à faire des en mise en lecture de ma dernière pièce, Les Borgnes, que je vais traduire en arabe populaire et en kabyle, tout en essayant de faire une tournée dans des lieux improbables. Je prépare aussi un recueil de nouvelles qui s’intitule La solitude du pantalon. J’aurais aimé qu’il soit prêt pour les prochains mois, mais il se trouve que je suis totalement accaparé par mille et une choses.

Sarah KHARFI

© Liberté du jeudi 20 novembre 2008

Le Collectif pour la liberté de la presse en Algérie

 

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