Mon livre est donc
interdit pour "banalisation des crimes
coloniaux et propos antisémite"
et j’en suis le premier affligé.
Affligé non pas parce que ces accusations
seraient fondées – je laisse, in
fine, le lecteur seul juge, au vu des extraits
du livre qui seront publiés dans
la nuit – mais parce que c’est toujours
par ce genre d’arguments que se sont justifiées,
dans l’histoire, les autodafés, depuis
Ibn Rochd, depuis les persécuteurs
égyptiens de Naguib Mahfouz et de
Awlâd hâratinâ (Les fils
de la médina), depuis les autodafés
nazis de 1933 qui, à Berlin,Brême,
Dresde, Munich ou Nuremberg, condamnèrent
au feu les ouvrages de Bertolt Brecht, d’Alfred
Döblin, de Sigmund Freud, d’Heinrich
Mann, de Karl Marx, de Carl von Ossietzky
ou d’Arnold Zweig, pour ne citer que ceux-là.
Et voilà que je retrouve tout cela
dans la bouche d’une ancienne militante
démocrate. Je redoutais, à
vrai dire, les fadaises qu'allait devoir
opposer la ministre de la Culture Mme Khalida
Toumi à l'indignation générale
suscitée par la censure honteuse
d’un livre.
Je
les redoutais pour ce qui reste de prestige
à l'Etat algérien, pour l'image
qu'on donne de nous-mêmes et pour
l’honneur de la Culture algérienne.
Et le miracle ne s’est pas produit : la
dame ministre a été, cet après-midi,
à la hauteur de sa réputation
balourde. Je crains même qu’elle n’en
soit fière. En dehors de l’ère
nazie et celle du goulag, depuis quand un
ministre lit-il les manuscrits ? Depuis
quand bloque-t-on un livre que personne
n’a parcouru ? Je ne suis cependant pas
affligé de tant de maladresse. On
peut, après tout, y voir un acte
de vaillance : notre ministre « couvrant
» El-Mouradia par le mensonge. Oh,
certes, la besogne, Madame, exige de l’adresse
! L’élucubration doit au moins paraître
vraisemblable, avoir l’allure du «
mensonge le plus détestable »,
celui qu’André Gide définit
comme étant « celui qui se
rapproche le plus de la vérité
». Et tant pis si quelques incrédules
rétorqueront par une moue entendue
ou qu’ils répondent, dans cette bataille
des faux semblants, par un autre mensonge,
le « mensonge fructueux » dont
Sacha Guitry dit qu’il « consiste
à faire croire à quelqu’un
qui vous ment qu’on le croit ». Mais
vous aurez raté d’honorer Gide et
Guitry, ce qui est, avouons-le, une impardonnable
faute de goût pour un bon ministre
de la Culture.
Je
ne suis pas affligé de ce que, pour
justifier un oukaze médiéval
par la menterie, exercice fort périlleux
qui demande de sérieuses prédispositions
pour le canular et un certain talent pour
le faire gober, notre ministre n’ait, pour
exprimer l’embarras sans nom du pouvoir,
que d’émouvants galimatias et de
pathétiques lapalissades auxquels
s’ajoute cette vieille et incorrigible tentation
pour la bêtise laquelle, elle devrait
enfin le savoir, consiste à avoir
une réponse à tout. On se
résoudra donc au verdict de l’histoire
: elle a eu, comme ça, ses vrais
génies et ses boute-en-train, ses
puissants souverains et ses bouffons du
Roi, le tout formant cette confrérie
de politiciens amoraux, familiers du mensonge,
qu’il nous est donné loisir de voir
et, hélas, aussi d’écouter.
Il n’y a, après tout, aucune raison
pour notre pays d’échapper à
la règle de l’histoire : il a eu
ses faux Shakespeare, il aura ses mégères
apprivoisées..
Non,
je ne m’afflige pas des sottises dites cet
après-midi.Je suis accablé
par le choix de Mme Toumi de ne mettre que
son fauteuil dans le sens de l’histoire.
Elle
n’en mesure pas le naufrage.
Elle
n’est pas que fâcheuse pour la postérité
la posture d’une préposée
à l’autodafé dans un pays
qui a peur d’un livre.
Elle
n’éloigne pas seulement de Kateb
et de Mercouri. Elle ne vous transforme
pas seulement en persécuteurs intégriste
de Awlâd hâratinâ, en
cerbères des portes de la nuit.
Elle fait de vous un acteur de l’hécatombe
nationale.
Vous
ferez, Madame, l'apologie de l'intégrisme.
Car le pire est toujours à attendre
d’un gouvernement qui a peur d’un livre.
Nous aurions tort de mésestimer les
effets politiques de la censure et de l’inquisition.
En plus d’être le ciment des forfaitures
politiques, elles ont toujours annoncé
de funestes dérives autoritaires.
Vous brûlerez, Madame, les livres
« impies », désignés
au bûcher par les religieux. Ainsi
fut-il en Syrie, avec le roman Palais de
la pluie de Mamdouh Azzam, un livre envoyé
au pilon parce que les fondamentalistes
avaient protesté contre son contenu.
Ou comme le livre de l’écrivaine
iranienne Shahdarot Jaffan,Qu’on enlève
le hidjab !, un récit frappant de
l’expérience personnelle de l’auteur
avec le hidjab et voué aux gémonies
par les intégristes. Le gouvernement
syrien en avait interdit la distribution
et saisi tous les exemplaires encore disponibles
en librairie. Selon un opposant libéral
syrien, cette initiative consacrait le «
mariage légal » entre le pouvoir
et les islamistes.
Nous
aurions tort de mésestimer les effets
politiques de la censure et de l’inquisition.
En plus d’être le ciment des forfaitures
politiques, elles ont toujours annoncé
de funestes dérives autoritaires.
L’Allemagne hitlérienne fut précédée
par les autodafés nazis de 1933.
Oui madame, ceux-là qui, à
Berlin, Brême, Dresde, Munich ou Nuremberg,
condamnèrent au feu les ouvrages
de Bertolt Brecht, d’Alfred Döblin,
de Sigmund Freud, d’HeinrichMann, de KarlMarx,
de Carl von Ossietzky ou d’Arnold Zweig.
Je ne doute pas que vous avez entendu parler
de ces génies. Ils sont juifs. Et
j’en parle dans ce livre que vous qualifiez
d’antisémite.
Mohamed BENCHICOU |
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