La demande
de mise en liberté du directeur du Matin, Mohamed
Benchicou, a été rejeté, hier,
par le tribunal d’Alger, sans aucun commentaire. Benchicou,
déjà condamné à deux ans
de prison, est incarcéré depuis dix mois.
Son état de santé se détériore,
c’est pourquoi ses avocats avaient fait une demande
de mise en liberté. La justice algérienne
persiste et signe.
Si le pouvoir
algérien, via son bras judiciaire, pensait pouvoir
envoyer en prison des journalistes dans l’indifférence
générale, il en est pour ses frais. Aussitôt
le verdict connu, mardi 19 avril, la rédaction
de l’Humanité s’est mobilisée, plaçant
en une de son édition d’hier les portraits de
trois de nos cinq confrères condamnés
à des peines de prison ferme allant de deux à
trois mois. Le directeur de notre journal, Patrick Le
Hyaric, s’est officiellement adressé au ministre
français des Affaires étrangères
Michel Barnier, à celui de la Culture Renaud
Donnedieu de Vabres et à l’ambassadeur d’Algérie
en France pour que cesse le harcèlement des journalistes
algériens. « J’attire votre attention,
souligne-t-il dans ces courriers, sur le fait que bien
souvent les journalistes aujourd’hui inquiétés
sont ceux qui ont combattu les forces intégristes
durant les années quatre-vingt-dix. Un certain
nombre de journalistes algériens l’ont d’ailleurs
payé de leur vie. »
Nouvelles
initiatives
Une pétition
dans le même sens a déjà été
signée par plus d’une centaine de personnalités
du monde politique, social et culturel, dont nous publierons
la liste prochainement. De nombreuses initiatives sont
envisagées alors que les avocats de Youcef Rezzoug,
Yasmine Ferroukhi, Abla Chérif et Hassane Zerrouky,
journaliste à l’Humanité, et bien sûr
Mohamed Benchicou ont annoncé leur intention
de faire appel de cette décision inique. À
partir du dépôt de l’appel, la cour algérienne
aurait alors trois mois pour statuer. Un sursis qu’il
faut maintenant mettre à profit pour obtenir
la relaxe de nos consoeurs et nos confrères.
Depuis hier,
le mur du silence qui se dressait autour de ces journalistes
se lézarde. Reporters sans frontières
estime ainsi qu’« en condamnant cinq journalistes
à des peines de prison, l’État algérien
prouve sa détermination à poursuivre la
répression à l’encontre des journalistes,
faisant de ce pays l’un des plus difficiles pour l’exercice
de la profession en Afrique. Nous appelons la justice
algérienne à la raison et à la
modération. Les juges doivent cesser de jouer
le jeu de tous ceux qui cherchent à museler la
presse indépendante. Les amendements au Code
pénal de 2001, qui prévoient des peines
de prison pour diffamation ou outrage, doivent être
définitivement supprimés ».
De nombreux élus de la République, sénateurs
et députés, ont exprimé leur réprobation
d’un tel acharnement.
La plume face
au sabre
Dans le fond,
que cherche le pouvoir algérien ? L’émergence
d’une presse indépendante au début des
années quatre-vingt-dix avait marqué l’expression
démocratique de toute une société.
D’ailleurs, les tenants de l’obscurantisme, les fanatiques
islamistes, ne s’y sont pas trompés en mettant
en application leur précepte de faire périr
par le sabre ceux qui se battent avec leur plume. Plus
de soixante journalistes ont ainsi été
assassinés sans que faiblisse la détermination
de toute une profession. Cette expression de cette Algérie
qu’ici, à l’Humanité, nous aimons, est-elle
à ce point dangereuse pour les édiles
de la nation qu’ils veulent la rendre inopérante ?
En utilisant un Code pénal particulièrement
répressif, amendé il y a quelques années
dans ce sens, en multipliant les sanctions financières,
le pouvoir espérait mettre les journaux à
genoux. Il n’y est pas parvenu. Il passe donc maintenant
la vitesse supérieure en faisant prononcer des
peines de prison ferme, en espérant certainement
que, dans les rédactions, l’autocensure sera
au rendez-vous. Il n’est qu’à lire la presse
algérienne pour constater qu’il n’y parvient
toujours pas.
En réalité,
dans son entreprise de mise aux normes libérales
de la société algérienne, Abdelaziz
Bouteflika ne veut pas voir une tête qui dépasse,
ni à plus forte raison un titre de presse. Qui
peut croire que la privatisation des richesses du sous-sol
algérien n’est pas convoitée par des financiers
de haut vol prêts à tout pour toucher le
jackpot ? Qui peut penser que l’attribution des
marchés publics, qu’il s’agisse de téléphonie
mobile ou autre, n’amène pas les petits arrangements
entre amis ? Le quotidien le Matin, dirigé
par - Mohamed Benchicou, et - auquel appartiennent nos
cinq consoeurs et confrères condamnés,
ne peut plus paraître depuis le mois de juin 2004.
Ce n’est pas un hasard. Il a été le premier
à mettre en parallèles les malversations
et la façon de gérer l’avenir du pays.
Sans compter le narcissisme du président algérien,
qui n’a visiblement pas supporté que Benchicou
publie un livre intitulé Bouteflika, une imposture
algérienne. Ce même Bouteflika qui a su,
dès son arrivée au pouvoir, donner des
gages à l’islamisme politique par la « concorde
nationale », dénoncée par les
démocrates comme de la poudre aux yeux visant
non pas à rendre justice à tous ceux,
intellectuels, journalistes, ouvriers, paysans..., qui
ont souffert de la violence intégriste, mais
à préparer le terrain pour une Algérie
conforme aux souhaits du capitalisme mondial. L’amnistie
qu’il prépare aujourd’hui est en quelque sorte
la cerise sur le gâteau financier alors que la
justice frappe à qui mieux mieux ceux qui s’opposent
à une telle politique.
Liberté
de la presse et liberté d’expression ne font
qu’un. Exiger la relaxe des journalistes, et la libération
de Mohamed Benchicou la cessation de tout harcèlement,
la réforme du Code pénal, c’est être
solidaire de tous les Algériens qui se sont battus
pour leur indépendance, aujourd’hui comme hier.
C’est aider les démocrates dans leur combat pour
une Algérie moderne, démocratique et laïque.
C’est ce que l’Humanité veut promouvoir dans
les jours et les semaines qui viennent.
Pierre
BARBANCEY |
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