Avec la condamnation
de Mohamed Benchicou et l’interdiction de fait de son
journal le Matin, le pouvoir a mis en éuvre un
processus de mise au pas de l’information (1).
Le 11 août,
le tribunal d’Alger confirmait en appel la condamnation
à deux ans de prison ferme du directeur du Matin,
Mohamed Benchicou, peine prononcée une première
fois le 14 juin. Officiellement, le journaliste a été
condamné pour infraction à la législation
des changes. À son retour de Paris en août
2003, il avait été interpellé à
l’aéroport d’Alger en possession de treize bons
anonymes, mais laissé en liberté. Or ces
bons anonymes libellés en monnaie algérienne,
le dinar, que leur possesseur ne peut retirer que dans
une banque algérienne, ont servi à payer
les factures d’imprimerie du quotidien le Matin. À
cette époque, le journal avait été
suspendu de tirage pour non-paiement de ses dettes envers
les imprimeries publiques.
Le procès-verbal
dressé par la police établissant les faits
ne mentionnait à l’origine ni la nature du délit
ni les noms de ceux qui l’ont établi. Cela n’a
été fait qu’après coup, trois jours
après. De plus, le directeur du Matin n’a jamais
signé le P-V en question. Bien mieux, la défense
citant des articles de la loi condamnant le transfert
des changes a démontré que ces derniers
stipulent expressément qu’en cas d’infraction
il est proposé à la personne concernée
un règlement à l’amiable sous trois mois
et sous certaines conditions. En clair, aux yeux de
la défense, le directeur du Matin n’a commis
aucune infraction. D’ailleurs, l’accusation - le ministère
des Finances - a été incapable de prouver
quoi que ce soit contre Mohamed Benchicou. " Cet
arrêt a confirmé que les juges n’ont pas
agi en leur âme et conscience, mais en fonction
des directives du pouvoir ", accusait M Ali Yahia
Abdenour, avocat du journaliste, et président
de la Ligue algérienne de défense des
droits de l’homme (LADDH). " Pour le pouvoir, Benchicou
a dépassé les limites et il doit payer.
"
À Alger,
personne n’a été dupe. Le journaliste
a en réalité payé pour ses écrits
au vitriol contre la politique du pouvoir et, surtout,
pour son livre publié à un mois de l’élection
présidentielle d’avril 2004, Bouteflika, une
imposture algérienne. Le journal qu’il dirigeait,
le Matin, avait révélé durant l’été
2003 une série d’affaires mettant en cause le
chef de l’État algérien et ses proches,
dont le ministre de l’Intérieur, Yazid Zerhouni.
Ce dernier n’avait pas hésité à
déclarer devant un parterre de journalistes :
" Le directeur du Matin va me le payer. "
Aussi est-on en droit de penser que la condamnation
du journaliste relève plus d’un acte de vengeance
de certains clans du pouvoir que d’une décision
de justice fondée sur le droit.
À cela
s’ajoute une mise à mort programmée du
Matin. En effet, depuis fin juin, sous prétexte
encore de non-paiement de factures d’imprimerie et de
redressement fiscal, le journal n’est plus tiré.
Ni les imprimeries
ni l’administration des impôts n’ont accepté,
comme le prévoit la loi, un échéancier
de paiement pouvant permettre à un journal, pourtant
rentable commercialement et financièrement, de
continuer à paraître. Le Matin diffuse
en effet plus de 100 000 exemplaires, avec des pointes
pouvant aller à 140 000 exemplaires. De fait,
ce sont plus de 200 personnes - journalistes compris
- qui ont ainsi été jetées au chômage.
Hafnaoui Ghoul,
correspondant régional de plusieurs publications
en langue arabe, objet de 38 plaintes en diffamation,
a vu sa première condamnation à deux mois
de prison alourdie à cinq mois en appel durant
le mois d’août. Ce journaliste a dénoncé
dans plusieurs articles publiés par El-Djazaïr
News (arabophone) les malversations des autorités
de la ville de Djelfa, au sud d’Alger. Pour l’heure,
il n’est passé en procès que pour deux
plaintes, il en reste encore une bonne vingtaine à
instruire contre lui. " À ce rythme, il
n’est pas près de sortir de prison ", avait
estimé le directeur d’El Watan, Omar Belhouchet,
lui également poursuivi en justice pour une série
d’articles publiés par son journal.
Ni la mobilisation
des journalistes, de certains partis démocrates
et de la société civile, ni le tollé
international soulevé par ces atteintes à
la liberté d’expression n’ont fait plier un pouvoir
algérien auquel Paris et Washington, plus soucieux
de leurs intérêts financiers et économiques
que de la défense des droits humains, ont délivré
un brevet de bonne gouvernance. À ce jour, pourtant
près de 300 plaintes en diffamation sont en cours
d’instruction contre la presse indépendante et
les journalistes. " Si ça continue, c’est
en prison qu’on écrira nos articles ! "
s’exclamait sur un ton indigné Rabah Abdellah,
secrétaire général du SNJ (Syndicat
des journalistes algériens).
En vérité,
depuis la réélection d’Abdelaziz Bouteflika,
le 8 avril, avec plus de 85 % de voix, on assiste à
une sorte de normalisation au pas de charge de la société
politique et civile. Un autoritarisme politico-institutionnel
qui ne dit pas son nom et qui se traduit par un maillage
des institutions sur la base d’un seul critère,
celui de la loyauté envers le chef de l’État.
Et par la disparition progressive des contre-pouvoirs
et la marginalisation de fait des partis d’une opposition,
plus encline à l’ordre dispersé qu’a l’unité
d’action, comme le fait observer le journal Liberté.
Le tout sur fond d’une politique de type néolibérale
devant se traduire à terme par la disparition
du secteur économique d’État, mais aussi
par une réduction drastique du service public.
Hassane
ZERROUKY
(1) Des débats
sur le thème de la liberté de la presse
en Algérie auront lieu à l’agora et au
village monde (voir programme). |
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