Plus d'un
an après la réélection du président
Abdelaziz Bouteflika, le 8 avril 2004, le changement
le plus remarquable en Algérie concerne la presse.
Finies, les "une" survoltées,
les commentaires enflammés, les mises en cause
publiques du président et de ses proches, les
grands tirages se sont assagis. Si les caricaturistes
continuent en y mettant un sérieux bémol
à entretenir un semblant de flamme, l'heure
est à la déprime, du moins pour les plus
gros titres très engagés en 2003 et au
début de 2004 contre la réélection
d'Abdelaziz Bouteflika. La mise au pas a été
brutale au lendemain du 8 avril. Le 24 mai 2004, Hafnaoui
Ghoul, journaliste à Djelfa (400 km au sud d'Alger)
et militant des droits de l'homme, est placé
sous mandat de dépôt à la suite
d'une cascade de plaintes en diffamation. Il bénéficie
finalement d'une liberté provisoire le 25 novembre
2004.
Le rouleau compresseur
est encore plus rude pour Le Matin, le journal le plus en pointe
du combat contre la réélection de M.Bouteflika.
Le 23 juillet 2004, il cesse de paraître, ses
locaux sont vendus pour payer une dette que le fisc
exige brusquement. Son directeur, Mohamed Benchicou,
auteur, l'année précédente, d'un
pamphlet virulent contre le chef de l'Etat, se retrouve
pris dans une affaire d'"infraction à la législation
sur les changes". Il purge depuis le 14 juin une peine
de deux ans de prison, en dépit de sérieux
ennuis de santé. Depuis qu'il est sous les verrous,
M. Benchicou a été extrait plus de vingt-quatre
fois de sa cellule pour participer, en général
le mardi, à ce que les journalistes surnomment
par dérision le "club de la presse" du palais de
justice.
"NAUFRAGE
MORAL"
Constamment divisés
pour des raisons politiques et idéologiques,
incapables de se doter d'une organisation syndicale
fiable, les journalistes et les patrons de journaux
ne se rencontrent que dans les prétoires, où
les poursuites judiciaires ne se comptent plus. Face
à la reprise en main enrobée du sceau
de la légalité, la profession n'oppose
pas de vraie résistance. La mobilisation pour
M. Benchicou ou pour dénoncer la reprise en main
de la presse ne se font guère plus qu'à
l'étranger. Le pouvoir n'a plus besoin de pratiquer
la censure, les journaux, soucieux d'éviter des
poursuites judiciaires harassantes, s'en chargent. Les
écrits se font désormais déférents
et les critiques sibyllines.
Le pouvoir, lui,
ne désarme pas. Le 29 mars 2005, le président
Bouteflika s'en est pris, une nouvelle fois, aux écrits
"d'une
presse mercenaire et non professionnelle qui défend
le mal et monte l'opinion publique contre les magistrats". Cette charge
virulente n'a pas empêché le journal El
Watan, une semaine plus tard, d'évoquer une "détente
crispée" entre le président et la presse
algérienne.
Rachid Ksentini,
le président de la Commission consultative des
droits de l'homme (gouvernementale), lui, est d'une
franchise désarmante : "La presse est de
meilleure qualité depuis l'élection présidentielle", a-t-il déclaré
récemment. L'affirmation de M. Ksentini a fait
rire jaune dans de nombreuses rédactions. De
meilleure qualité ? Les journalistes eux-mêmes
en doutent, mais la presse est effectivement plus "sage", avec, de l'avis
général, un retour dominant à l'"uniformément
correct".
Reste que le
manque de professionnalisme est réel en Algérie.
Les universités ne préparent pas au métier,
et les journaux ne font pas école non plus. Le
commentaire politique, souvent incendiaire, prend le
pas sur l'information et le reportage. Par ailleurs,
les journalistes se sentent peu liés aux rédactions
pour lesquelles ils travaillent. Très souvent,
ils sont statutaires dans un quotidien et pigistes en
même temps dans d'autres organes pour arrondir
les fins de mois. Résultat : les journaux se
ressemblent, et le nivellement se fait par le bas.
A tout cela s'ajoutent
de graves problèmes d'éthique. L'affaire
Khalifa en a été l'exemple le plus parlant.
Toutes les rédactions savaient, début
2002, que le groupe était en faillite, mais l'information
a été délibérément
occultée. Les liens entre les patrons de journaux
et l'ancien patron du groupe, Rafik Khalifa, ont joué
au détriment du devoir d'informer. L'affaire
Khalifa a été un véritable "naufrage
moral"
pour la presse algérienne, estime ainsi El-Kadi
Ihsane, journaliste indépendant. La presse algérienne
regorge d'écrits aux relents racistes, antisémites,
ainsi que d'omissions dictées par les amitiés
politiques. Une séparation d'intérêts
entre journaux et milieux d'affaires ? C'est rarement
le cas en Algérie. Le débat à ce
sujet n'est même pas encore ouvert.
Cinq journalistes
condamnés à la prison
Cinq journalistes
dont deux femmes du quotidien algérien
Le Matin, fermé depuis juillet 2004, ont été
condamnés, mardi 19 avril, à deux ou trois
mois de prison ferme pour diffamation. Hassan Zerrouky
(également journaliste au quotidien français
L'Humanité) et Abla Cherif étaient poursuivis
par l'homme d'affaires émirati Ali Chorafa pour
des articles dénonçant son implication
supposée dans des malversations fincancières
lors de l'attribution de marchés publics de la
téléphonie mobile en Algérie. Youcef
Rezzoug et Yasmine Ferroukhi étaient poursuivis
par le ministre de l'énergie, Chakib Khelil,
à la suite d'un article sur la revente, jugée
douteuse, d'immeubles appartenant à la société
publique d'hydrocarbures Sonatrach. Mohamed Benchicou,
le directeur du Matin, déjà incarcéré,
a également été condamné
aux mêmes peines, dans ces deux affaires.
(AFP.)
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