Algeria
Interface: Dix ans du
"Matin" pour dix ans d’une guerre en Algérie.
Quel parallèle faites-vous?
Mohamed Benchicou:
Le parallèle naturel d’une Algérie, qui
au moment où elle découvrait la liberté
et la démocratie, découvrait du même
coup ce que coûte ce genre de choses… Un certain
nombre de problèmes et d’antagonismes ont ressurgi,
ce qui a causé tous les drames auxquels nous
avons assisté, en observateurs privilégiés.
Nous avons vécu cette période difficile
comme toute la presse, et pas seulement Le Matin qui
a globalement 10 ans, l’âge de la démocratie
algérienne, si l’on peut ainsi qualifier cette
période qui a suivi l’abolition du parti unique.
Algeria Interface : Si
"Le Matin" n’existait pas, l’auriez-vous créé
dans la conjoncture actuelle ?
Mohamed Benchicou:
Non. Je crois que s’il n’y
a pas de désir, le besoin d’expression ne suffit
pas à faire un journal, ni les convictions politiques
d’ailleurs. Si vous me posez la question, personnellement,
le désir n’existe plus. Le désir est lié
à un âge particulier et à une période
particulière. Le désir ne se commande
pas. "Le Matin" n’obéit pas à
des considérations politiques, il ne faut pas
que l’on se trompe. À l’époque, (en 1991,
NDLR) il y avait une conjoncture et aussi des frustrations
qu’il fallait régler. On sortait du Mouvement
des journalistes algériens (MJA, l’un des premiers
syndicats de journalistes, NDLR) et il fallait concrétiser
des promesses faites à la face du monde.(…)
Algeria Interface
: La presse
privée a-t-elle aidé l’Algérie
à se développer, ou au contraire a-t-elle
contribué à fixer les antagonismes qui
minent le pays?
Mohamed Benchicou:
Quand j’entends aujourd’hui
dire que la presse est à l’origine de l’islamisme,
des évènements de Kabylie, comme ayant
attisé le feu, je le comprends très bien.
La presse ne doit pas être vue sous l’angle «utilitaire»
patriotique. Ce n’est pas son rôle. Ce n’est pas
un message politique qu’elle délivre. La presse
ne crée pas l’évènement, elle le
rapporte et ne peut vivre que dans une société
transparente. Ce qu’on nous reproche, ce n’est pas d’avoir
informé, c’est de ne pas avoir dissimulé.
La presse a été en avance sur le degré
de maturation démocratique de la société.
La liberté de la presse en Algérie est
en avance sur les formes mêmes d’organisation
politique. Le problème est là, la presse
aurait dû accompagner cette maturation, et non
pas la précéder. La classe politique algérienne,
dans sa totalité, ne veut pas faire de déclarations
médiatiques, c’est-à-dire pour les Algériens
et l’opinion publique en général, mais
des déclarations politiques. Elle est encore
inféodée à la culture du parti
unique, qui ne parle que lorsqu’il faut parler. Ce n’est
pas de la prudence politique, c’est une arriération
congénitale! Le modèle politique pour
eux est de reproduire des Messaadia (Cacique de l’ancien
parti unique FLN, aujourd’hui président du Sénat,
NDLR) à l’infini. Regardez le silence assourdissant
des autorités sur ce qu’il se passe ici ou ailleurs,
sur le terrorisme, lorsque le président Bouteflika
qui présente ses condoléances aux Suisses
(Après une fusillade qui a fait 29 morts dans
ce pays, NDLR) et oublie les massacrés de son
propre pays. Nous aurions 5 chaînes de télévision,
nous ne passerions que des dessins animés. Dans
la presse aussi, cette arriération existe. La
chose la mieux partagée chez les dirigeants de
la presse aujourd’hui est de devenir ministre de l’information.
Ça pose un problème pour la profession.
Algeria Interface : La
violence contre les journalistes a cessé. Pensez-vous
qu’elle puisse reprendre?
Mohamed Benchicou:
Oui, sans aucun doute. Est-ce
que la charge de contradictions dans la société
est évacuée? Non. Donc tout ce qui est
arrivé peut arriver. De la même façon,
le pouvoir a plus ou moins cessé de suspendre
les journaux et d’emprisonner les journalistes, mais
rien n’est réglé non plus à son
niveau. Demain, si les intérêts le décident,
tout recommencera. Rien n’a été réglé
au niveau des acceptations mutuelles et du consensus
global sur le projet de société.
Algeria Interface : Pensez-vous
que les attentats contre les journalistes aient été
tous élucidés?
Mohamed Benchicou:
À mon avis, il ne me
semble pas du tout justifié de mettre en doute
l’origine de ces meurtres. Quitte à être
le dernier des candides algériens, les assassinats
politiques sont une caractéristique des islamistes
contre ce qu’ils considèrent être des relais
du pouvoir… Algeria Interface
: Cinq journalistes
algériens ont disparu, pourquoi beaucoup de journaux,
comme "Le Matin", refusent toujours d’en parler
?
Mohamed Benchicou:
Il faut qu’on fasse la différence.
Les journalistes disparus d’Horizon (Kaddour Bousselham,
enlevé par des islamistes en octobre 1994, NDLR)
et celui d’Alger Républicain (Mohamed Hassaine,
kidnappé en février 1994, NDLR) n’ont
pas eu la même publicité que les autres.
Il y a le cas exclusif de Djamil Fahassi (Journaliste
à la radio algérienne, enlevé en
mai 1995, NDLR) qui a bénéficié
d’une campagne particulière. Il n’y a pas de
malaise. Nous avons parlé de ces cas au moment
où ils se sont posés. Le problème
est que la campagne autour des cinq journalistes est
une campagne avec un linkage assez subtil entre plusieurs
forces politiques et organisations. Le but de cette
campagne n’est pas d’élucider le mystère
mais de gêner le pouvoir, ce qui est de bonne
guerre d’ailleurs, ce n’est pas mon affaire. Nous sommes
dans une psychologie de guerre générale.
Je n’ai pas à culpabiliser là-dessus,
puisqu’on veut nous imposer un débat. C’est du
stalinisme: êtes-vous pour ou contre? Je n’ai
aucun complexe vis-à-vis de ce sujet. Fahassi
a fait les camps du sud (centres de détention
de militants islamistes, ouverts dans le Sahara par
le gouvernement en 1992, NDLR) comme l’on fait des milliers
de militants du FIS. Est-ce que le fait d’être
journaliste le dispense du sort qui a été
celui des autres militants islamistes? Je suis désolé
de poser le débat comme ça, mais on veut
m’imposer une vision. "Le Matin" traite le
cas des disparus à sa manière et nous
n’avons de leçon à recevoir de personne.
Je suis à ce titre plus proche de la place où
se réunissent des mères de disparus que
de la place de la République à Paris,
d’où sont lancées ces campagnes type chevaux
de Troie. Je n’ai pas de comptes à régler
avec le régime, à part cette tentative
de replacer le FIS sur la scène politique. Je
ne suis pas de ceux qui pensent que les généraux
sont seuls responsables de l’interruption du processus
électoral. J’ai marché dans le coup, comme
d’autres. Nous sommes tous responsables, et je l’assume.
Algeria Interface : Vous
avez clairement défendu les généraux
algériens. Ne pensez-vous pas que pour qu’ils
soient crédibles, il faille qu’eux-mêmes
jugent ceux d’entre eux qui se sont enrichis illicitement
ou en profitant de leur statut ?
Mohamed Benchicou:
S’il y a une seule accusation
pour enrichissement illicite ou corruption, je serais
le premier à l’écrire. Que les généraux
soient jugés à Alger, à La Haye
ou à Ouargla, ce n’est d’ailleurs pas le problème.
Que ces affaires soient portées au public, avec
des preuves et des faits, nous, les journalistes, ferons
notre travail. La problématique des généraux
est qu’ils ne se sont pas retirés du champ politique,
ils se sont cramponnés au pouvoir et se retrouvent
aujourd’hui décalés, dans une société
nouvelle. Au lieu de laisser la société
s’exprimer, ils ont préféré garder
le monopole. Ils ont, en plus, laissé grandir
l’islamisme. L’Algérie est aujourd’hui prise
au piège. Mais entre nous, ce qu’on reproche
aux généraux, ce n’est pas de s’êtres
enrichis illicitement, c’est d’avoir annulé les
élections. Le problème est là,
le reste est accessoire. On veut nous faire revenir
à janvier 1992, cette année qui a été
celle où la route a été bloquée
au FIS et qui a jeté l’Algérie dans une
phase d’incertitude. Cette fixation sur les généraux
vise à pousser Bouteflika et le clan d’Oujda
(groupe d’officiers et de politiques, dont fait partie
le président, qui ont soutenu la candidature
de Benbella à l’indépendance, NDLR) à
revenir à janvier 1992. Algeria
Interface : On pourrait
presque croire en lisant les "unes" du "Matin"
que vous êtes pour une intervention alliée
en Algérie pour éradiquer définitivement
le terrorisme ?
Mohamed Benchicou:
On n’éradique pas le
terrorisme en envoyant des troupes américaines
en Algérie parce que le terrorisme algérien
est un maillon du terrorisme international. Il est naïf
de croire qu’éliminer Zouabri ou Hattab (les
chefs des groupes armés, NDLR) suffirait à
éliminer le terrorisme ici. C’est une stratégie
mondiale. Voyez avec quelle rapidité le GIA récupère
des armes et des hommes. Nous n’avons pas assez réfléchi
à ce qu’a dit Bush; la guerre sera longue. Ce
ne sont pas des opérations ponctuelles qui vont
régler ce problème, il s’agit d’une prise
de conscience à l’échelle mondiale et
d’une lutte collective. Algeria
Interface : Avez-vous
encore une sensibilité communiste ou anti-américaine
?
Mohamed Benchicou:
Cette sensibilité fait
partie des éléments essentiels et constitutifs
de notre trajectoire et de notre éveil à
la compréhension des hommes. Il n’est pas question
de la renier.
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