Née
de la solidarité de la profession, la mobilisation
de l’opinion publique française en faveur de
Christian Chesnot, Georges Malbrunot et leur chauffeur
a sans nul doute pesé dans la libération.
À l’heure où ces lignes sont écrites,
on est toujours sans nouvelles de Florence Aubenas et
de son guide-interprète. Puisse la même
mobilisation aboutir à la même heureuse
issue ! Certes, l’influence d’un tel mouvement
sur les ravisseurs reste des plus problématiques.
Mais ce qui est indéniable, c’est qu’il a déterminé
le gouvernement français et ses services à
agir sans relâche. Ils savaient qu’aucun atermoiement
ne serait toléré et qu’ils seraient jugés
sur le résultat.
La
force de frappe médiatique ainsi révélée
ne devrait-elle pas être utilisée pour
venir en aide, en d’autres lieux, à des journalistes
étrangers ? Il faudra être fou pour
espérer retenir le bras des narcotrafiquants
qui, en Colombie, procèdent à l’élimination
systématique des journalistes trop curieux. Ces tueurs-là se soucient
comme d’une guigne de l’opinion publique. En revanche, dans notre étranger
proche, une campgane, fût-elle de bien moindre
intensité que celle déclenchée
pour nos compatriotes, pourrait se révéler
salutaire pour mains journalistes pourrissant dans les
geôles où ils sont injustement détenus.
C’est
particulièrement vrai du Maghreb où les
pouvoirs en place, notamment en Algérie et en
Tunisie, s’emploient à domestiquer leur presse. Le dictateur Ben Ali a muselé
la sienne et continue de pesécuter des journalistes
depuis longtemps privés de journaux. Ainsi d’Abdallah Zouari, condamné
d’abord à 11 ans de prison, puis, sa peine purgée,
à 8 mois, puis encore à 13 mois, et qui,
assigné à résidence à Zarzis,
à 800 km de chez lui, vient d’entamer une grève
de la faim pour protester contre l’implacable acharnement
dont il est victime depuis 15 ans. Or, lié
à l’Union européenne par des accords économiques
pour lui essentiels, évidemment oucieux d’entretenir
de bons rapports avec la France, Ben Ali serait infiniment
vulnérable à une campagne de presse, même
modeste, mais conduite dans la durée, qui obligerait
Bruxelles et Paris à ouvrir les yeux sur les
excès de très singulier « ami ».
Laisserons-nous Abdallah Zouari disparaître sans
agir ? Le silence vaudrait
ici complicité.
À
partir de 1990, l’Algérie vécut ce qui
apparut à beaucoup comme une manière de
miracle : l’éclosion d’une presse indépendante
qui, contrairement aux médias étatiques,
n’était pas à la botte des gouvernement
successifs. Le miracle n’aura duré qu’une décennie.
Une offensive en règle vise à étouffer
l’une après l’autre les voix des journalistes
que le pouvoir tient pour gênants.
Mohamed Benchicou,
directeur du Matin, en est la victime
la plus exemplaire. Il avait ouvert ses colonnes à
un citoyen algérien accusant de tortures et de
spoliations un ancien officier de la très puissante
Sécurité militaire devenu ministre de
l’Intérieur. « Benchicou
va payer », déclara sans ambages le
ministre, tandis que le chef de gouvernement annoçait
sans plus d’hypocrisie : « Benchicou
a rendez-vous avec la justice. » On monta contre lui un guet-apens
d’une grossièreté affligeante . Sous pretexte
qu’il avait été trouvé, à
l’aéroport d’Alger, de retour de Paris, porteur
de bons de caisse émanant d’une banque algéroise,
il fut poursuivi pour transfert illégal de capitaux.
Ni la police ni la douane n’avaient pourtant songé
à des poursuites pour l’excellente raison que
des bons de caisse, simples reçus d’espèces
déposés dans une banque, ne sont nullement
négociables à l’étranger. Au terme d’une véritable
farce judiciaire, Benchicou fut condamné, le
14 juin 2004, à deux ans de prison ferme. Il
est enfermé dans une salle qu’il partage avec
une cinquantaine de détenus de droit commun.
Son confrère
Hafnaoui Ghoul, d’El Youm, vient de sortir
de prison après avoir purgé une peine
de six mois pour « manque de respect »
au chef de l’État. Six mois également,
avec sursis cette fois, le 25 juin dernier, pour Omar
belhouchet et ali Djerri, directeurs d’El Watan et de El Khabar, les deux plus importants quotidiens
d’Alger, peine assortie d’une condamnation à
payer 30 000 euros chacun au ministère de l’Intérieur
à titre de dommages et intérêts.
Inédite en Algérie, la condamnation à
des dommages et intérêts écrasants
pour des publications financièrement fragiles
inaugure sans doute une nouvelle
stratégie du pouvoir : frapper à
la caisse.
Les journalistes
indépendants d’Algérie sont unanimes à
le crier : seules des pressions extérieures,
singulièrement celles qui viennent de la France,
peuvent sortir leurs confrères des geôles
et préserver la liberté de la presse.
Car c’est bien
de cela qu’il s’agit, et non point de venir en aide,
par une simple réaction corporatiste, à
des confrères persécutés. Là
où la liberté de la presse n’existe pas,
toutes les libertés sont menacées.
Gilles
PERRAULT |
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