La répression
contre certains titres de presse algérienne a
pris un nouveau tour après la réélection
en 2004 d’Abdelaziz Bouteflika, qui réplique
ainsi à la campagne menée contre lui par
les journaux. La responsabilité des journalistes
et du pouvoir est engagée dans ce bras de fer
qui montre les limites de la liberté de presse
acquise en 1990.
À
la fin des années 80, sous le régime de
Chadli Benjedid souffle en Algérie un vent de
liberté : une nouvelle Constitution est adoptée,
le pluralisme s’installe, la presse est libérée.
La période de grâce est courte : en décembre
91, le Front Islamique du Salut (FIS) obtient 44 % des
voix aux élections législatives avant
d’être interdit, puis le pays bascule dans la
guerre civile. Les journalistes et intellectuels du
pays subissent des pressions constantes, des attaques
et des attentats perpétrés notamment par
les mouvements islamistes, mais aussi explique Redouane
Boudjema, maître assistant à l’Institut
des sciences de l’Information et de la communication
d’Alger, cité par le Monde Diplomatique (1),
« la presse privée… a été
sommée de choisir son camp », ce qui l’a
conduit à taire les exactions commises au nom
de la répression, pour mieux attaquer les islamistes.
La censure
est d’ailleurs officielle : en juin 94, un arrêté
interministériel, signé par les ministres
de l’Intérieur et de la Communication, décrète
que « l’information sécuritaire »
passe désormais par des communiqués officiels,
et les journalistes sont encouragés à
ne pas « recourir inconsciemment à une
terminologie favorable à l’idéologie et
à la propagande de l’adversaire », ou encore
à ne pas « médiatiser les atrocités
commises par les régimes islamistes » et
à mettre « en évidence le caractère
inhumain des pratiques barbares du terrorisme ».
La période de guerre civile a été
meurtrière : entre 1991 et 1997 une soixantaine
de journalistes ont été assassinés
et cinq demeurent disparus.
Le 15 avril
1999, Abdelaziz Bouteflika est élu président
et promet de respecter la liberté d’expression.
Toutefois le Code pénal est durci, en particulier
avec l’article 144bis qui « prévoit des
peines de deux à douze mois de prison et des
amendes allant de 50 000 à 250 000 dinars (environ
500 à 2 500 euros) pour toute mise en cause dans
des termes injurieux, insultants ou diffamatoires du
président de la République, du Parlement
ou de l’une de ses deux Chambres, ou de l’ANP (l’Armée
nationale populaire) ». Cela n’empêche pas
les journalistes algériens de critiquer, de manière
parfois outrancière, le régime en place.
En août 2003 le journal Liberté titre «
Tous des voleurs. Expliquez-vous ! » et publie
les photographies des principaux dirigeants du pays.
Ce même mois six quotidiens – Le Soir d’Algérie,
Liberté, Le Matin, El Khabar, L’expression et
Er-Raï – doivent régler impérativement
leurs dettes aux imprimeurs sous peine d’être
suspendus de publication.
Poursuites
judiciaires, intimidations et agressions à l’encontre
des journalistes se succèdent dans une situation
de bras de fer entre le pouvoir et une partie de la
presse. Le 23 août, la police découvre
dans les bagages du directeur du Matin, Mohammed Benchicou,
de retour de France, des bons de caisse d’un montant
de 11,7 millions de dinars ; le ministre des Finances
dépose plainte pour « infraction régissant
le contrôle des changes et les mouvements de capitaux
». Quelques semaines auparavant le ministre de
l’intérieur avait promis devant des journalistes
« de faire payer le directeur du Matin pour la
virulence de ces critiques ». Le 11 septembre,
Ahmed Benaoum est arrêté suite à
une plainte pour « faux et usage de faux »
: patron de la société Er-raï el
Aam, éditrice des journaux Er-raï, Le Journal
de l’Ouest et de l’hebdomadaire Détective, il
voit ses trois publications suspendues. La mobilisation
des journalistes se traduit par une « journée
sans presse » le 22 septembre 2003.
En février
2004, Mohammed Benchicou publie un pamphlet contre le
président : Bouteflika, une imposture algérienne.
L’ouvrage n’est pas interdit, mais des pressions sont
exercées contre l’imprimeur et l’éditeur,
en vain. Durant la campagne présidentielle, les
journalistes des quotidiens indépendants ne manquent
pas de critiquer durement le gouvernement et le président,
le(s) traitant de « malade mental », «
terroristes » et « dictateur ». Bouteflika
dénonce de son côté les attaques
perpétuelles auxquelles il a droit de la part
des « terroristes de la plume » et «
des commères de bain maure ». Le 8 avril,
il est réélu avec un score de 83,49 %.
Le 24 mai
2004 c’est au tour de Hafnaoui Ghoul d’être mis
en détention provisoire. Sous le coup de 39 plaintes
pour diffamations, le 9 juin il est condamné
« pour diffamation et outrage à corps constitué
» à deux mois de prison ferme et à
100 000 dinars d’amende ( environ 1 000 euros). Le 2
août il est à nouveau condamné à
deux mois de prison ferme pour avoir fait parvenir à
sa fille une lettre en dehors de la procédure
prévue par le règlement de la prison,
et entame le 9 août une grève de la faim.
Le 14 juin, Mohammed Benchicou écope de deux
ans de prison ferme et 20 millions de dinars d’amende
(environ 230 000 euros), sentence confirmée en
août en appel, avec une amende s’élevant
à 30,51 millions de dinars (345 000 euros). Le
28 juin Ahmed Benaoum, accusé pour « outrage
à corps constitué », se voit condamner
à deux mois de prison ferme et 10 000 dinars
d’amende ; il est hospitalisé depuis le 15 août.
Dans son classement mondial de la liberté de
la presse, l’organisation Reporters sans frontières
classe l’Algérie au 108e rang sur 166.
(1)
Algérie : une presse libérée mais
menacée. Le Monde diplomatique, mars 2004.
Une
presse au statut précaire
(MFI) Pas
de liberté sans autonomie matérielle des
journaux : cette vérité banale se vérifie
en Algérie où la presse privée
a été créée dans les années
90 à l’instigation du pouvoir, souvent animée
par d’anciens fonctionnaires de la presse officielle
qui ont gardé une forte proximité avec
le sérail politique. L’État est propriétaire
des imprimeries, auprès desquelles la presse
accumule les dettes, et détient le marché
publicitaire. L’assise économique des titres
est fragile, et il semble « difficile de préserver
une liberté de presse quand le journaliste n’a
pas de salaire régulier, ni de contrat de travail
», souligne Stéphanie Bork de la Fédération
internationale des journalistes (FIJ). La formation
des journalistes est souvent insuffisante, l’organisation
associative du secteur est embryonnaire, et l’on attend
toujours l’adoption d’un statut du journaliste. Une
situation qui encourage les dérapages ou l’autocensure,
et toutes formes de compromissions. Mohammed Benchicou
affirmait avant son incarcération : « nous
avons conscience de nos erreurs et de nos faiblesses,
l’essentiel est d’y remédier pour l’avenir ». |
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