Terre
d'Escale : dans
quelles conditions s'est déroulée l'arrestation
de votre mari, Mohamed Benchicou et de ses confrères
journalistes, Hafnaoui Ghoul et Ahmed Bannaoum ?
Faitha
Benchicou : Mohamed Benchicou
est arrivé en août 2003 à Alger
en provenance de Paris. Quand il se présente
au guichet de la police des frontières, le policier
quitte son guichet et va prévenir ses chefs.(Il
le confirmera lui-même lors du procès).
Des policiers en civil ordonnent à M. Benchicou
de les suivre pour procéder à une fouille
au corps et de son porte-document. Dans son porte-document,
ils trouvent des bons de caisse (ou bons d'épargne
ou bons de créances). Un des policiers s'écrie
en colère à l'adresse de ses collègues
"Mais c'est quoi cette foutaise !". Visiblement
déçu par "la prise" qu'il s'attendait
à être celle "du siècle".
Les policiers font des photocopies de ces bons et les
rendent a M. Benchicou qu'ils laissent partir sans
établir de procès-verbal , avec sans doute
le secret espoir de ne pas laisser de traces de ce qui
s'apparente à une bavure.
Le
lendemain M. Benchicou apprend par le quotidien
"EL Moudjahid" (un des journaux gouvernementaux)
qu'une plainte est déposée contre lui
par le ministère des Finances pour transfert
de capitaux et... La direction des douanes réagit
immédiatement en adressant une lettre qu'elle
a rendue publique au chef du gouvernement et a la DRS
(voir fac-similé dans site http://www.libererbenchicou.com/)
dans laquelle elle déclare sans ambages qu'il
n'y a pas délit, selon la loi en vigueur en Algérie
et selon le code des douanes. Mieux, elle déclare
que la police des frontières a outrepassé
ses prérogatives en contrôlant M. Benchicou
avant son arrivée à la douane et que même
dans le cas d'un délit c'est à la douane
de dresser un PV et au trésor de porter plainte.
Malgré
cela M. Benchicou est convoqué au commissariat
où l'on tente en vain de lui faire signer un
PV à titre rétroactif (sanctionnant la
fouille à l'aéroport quelques jours plus
tôt). Son domicile et celui de sa mère
sont perquisitionnés. Il est également
convoqué par le juge d'instruction qui le place
sous contrôle judiciaire avec retrait du passeport
et obligation de se présenter une fois par semaine
au tribunal pour signer un registre de présence,
pour prouver qu'il n'a pas quitté le territoire
national. L'instruction
de ce "dossier" a été declarée
achevée en octobre 2003 mais le procès
n'est fixé qu'au 31 mai 2004 puis renvoyé
au 14 juin.Date à laquelle M. Benchicou
a été condamné à 2 ans de
prison ferme et 200 000 euros d'amende avec mandat de
dépôt à l'audience lors d'un simulacre
de procès. Il n'a même pas bénéficié
d'une liberté provisoire en attendant le procès
en appel. Il a été conduit en prison tout
de suite après le verdict.
En
réalité M. Benchicou est jugé
pour ses écrits. En été 2003, son
journal avait publié le témoignage d'un
citoyen qui a révélé le passé
de tortionnaire de l'actuel ministre de l'intérieur
à l'époque où il était responsable
des RG (Renseignements généraux). Ce citoyen
dit avoir été torturé pour l'obliger
à renoncer au local de sa pharmacie. Cette pharmacie
existe toujours et appartient à la femme de ce
ministre, Fatiha Boualga. Quelques jours
après ces révélations, le ministre
de l'intérieur a déclaré dans une
conférence de presse : "Benchicou me
le paiera" pour toute réponse aux questions
des journalistes. Alors qu'il pouvait intenter un procès
pour diffamation.
Le
journal Le Matin
est resté opposé à la politique
de réconciliation avec les terroristes islamistes
prônée par Bouteflika. Il a également
dénoncé l'octroi de marchés juteux
à des personnes au passé douteux et amis
du président dont un certain Cheikh saoudien
Al Shorafa, accueilli en grande pompe avec couverture
médiatique digne d'un chef d'Etat et présenté
comme un investisseur sérieux. En réalité,
cet homme avait créé une société
quelques jours avant sa visite et son compte bancaire,
dont les fac-similés ont été publié
par le journal ne contenait qu'une centaine de dollars.
Bien une centaine ! En fait, il était venu
en terrain conquis "investir, avec de l'argent
des banques algériennes et la bénédiction
de son ami président, en juillet et août
2002. Suite à
ces révélations, AL Shorafa a plié
bagages sans même broncher. Mais, M. Benchicou
doit quand même comparaître en justice pour
ces révélations. Pourquoi ? Parce
qu'en Algérie, dans les délits de presse,
le procureur s'auto saisi, il n'a pas besoin de plaignant !
Un comble, je vous l'accorde. Cela prêterait à
rire, si ce n'était la gravité de la situation !
C'est
donc ces écrits que M. Benchicou paye, y
compris son livre "Bouteflika :Une imposture
algérienne" "(édition Picollec)
paru en février dernier et interdit de parution
en Algérie. Les imprimeurs d'abord, les éditeurs
ensuite et les libraires ont tous subi des pressions
voire des menaces par rapport à ce livre. Le
livre a été tiré dans une imprimerie
tenue secrète à ce jour et il s'est vendu
sous le manteau à plus de 50 000 exemplaires.
Les lecteurs ont bravé cette interdiction en
venant l'acheter eux-mêmes au siège du
journal ou M Benchicou a organisé plusieurs journées
de vente dédicace y compris aux sièges
régionaux. Pour avoir une idée de ce succès :
il s'agit du deuxième livre le plus vendu en
Algérie depuis l'indépendance (en 1962).La
différence est que le précédent
étant un livre de cuisine ( !), a été
vendu le plus librement.
M. Benchicou
tenait par principe à ce que son livre soit imprimé,
édité et vendu en Algérie simultanément
à l'édition française et il a réussi
malgré les pressions et les filatures nuit et
jour des policiers en civil postés à la
porte de l'immeuble où il habite a Alger. Signalons
qu'a lui seul, M. Benchicou totalise 54 plaintes
contre lui, sur les 250 contre la presse.
Hafnaoui
Ghoul est le correspondant de la ville de Djelfa (ville
au sud d'Alger et aux portes du désert) d'un
journal arabophone ALGERIA NEWS. Il y a deux mois, il
a écrit un article dans lequel il révèle
le scandale de 13 bébés morts à
la maternité de la ville par négligence
et ou il met en cause le directeur de la santé
de cette wilaya (préfecture). Le directeur est
démis de ses fonctions, mais une avalanche de
plaintes des notables de la ville tombe contre ce correspondant-39
en une semaine !-et il écope de deux mois
de prison ferme en attendant la suite des procès
pour les 38 autres plaintes. Autant le savoir, il n'est
pas prêt de sortir ! Hafnaoui est également
le représentant de la ligue des Droits de l'homme
dans la ville de Djelfa. Ce qui n'arrange rien pour
lui du point de vue du pouvoir.
Pour
Ahmed Bennaoum et Ahmed OUKILI respectivement directeur
et directeur de la publication du quotidien ER RAI dont
le siège se trouve à Oran (Ouest de l'Algérie),
je ne connais pas tous les détails, mais j'avoue
que je ne peux pas croire au hasard quand je sais que
ce journal n'a pas soutenu non plus le président
candidat lors de la dernière campagne présidentielle.
Terre
d'Escale : avez-vous
des nouvelles de votre mari, pouvez-vous entrer en contact
avec lui et ses compagnons. Connaissez-vous les conditions
de détention ?
Faitha
Benchicou : J'ai des nouvelles
quasi-quotidiennes de mon mari par ses avocats. Il partage
sa cellule avec 2 co-détenus avec lesquels il
s'entend bien. Il est correctement traité. À
mon avis, même en prison personne ne pense que
M. Benchicou est un détenu de droit commun.
Pour les autres journalistes emprisonnés, je
ne les connais pas personnellement alors j'ai de leurs
nouvelles par la presse. Je crois savoir qu'Ahmed Bennaoum
a des problèmes de santé et que son épouse
s'inquiète de son suivi médical. Pour
Hafnaoui Ghoul, les conditions de détention sont
extrêmement difficiles en ce moment par 50 degrés
à l'ombre, la ville de Djelfa etant à
la porte du désert. J'aimerais attirer votre
attention sur la détention dans ces mêmes
conditions de plusieurs manifestants de la ville de
Djelfa et de celle voisine de Tkout en grève
de la faim depuis le 26 Juin dernier et de la détérioration
alarmante de leur état de santé. Selon
leurs avocats, ils sont en isolement avec le maintien
dans leur cellule d'une lampe de 100 Watts allumée
24 H SUR 24 H.
Terre
d'Escale : Gardez-vous
l'espoir d'une libération rapide ?
Faitha
Benchicou : Je ne me fais
aucune illusion sur le pouvoir algérien et sa
détermination à museler la presse, voire
à mettre au pas la société tout
entière. Mais, je sais aussi que la corporation
des journalistes est tout aussi determinée à
ne pas se laisser faire pas plus que le peuple au nom
duquel la justice est prétendument rendue. Et
c'est cela qui me fait garder l'espoir. La mobilisation
nationale et internationale autour des journalistes
emprisonnés me donne raison.
Terre
d'Escale : A
travers l'arrestation de votre mari, c'est la liberté
de la presse qui est remise en question en Algérie.
Quelle est la réaction des autres journalistes
et de l'opinion publique algérienne ?
Faitha
Benchicou : Il y a eu une
formidable réaction à la fois de la corporation,
des partis et associations, des personnalités
du monde politique, de l'art et des citoyens au niveau
national et international. Je n'en doutais pas,mais
j'avoue que cela a dépassé mes attentes.
Je le dis très sincèrement. Cela prouve
que dans sa tentative de diviser la société
algérienne d'une manière générale
et les corporations, et même en forçant
de nombreux algériens a l'exil, il reste au pouvoir
algérien bien du pain sur la planche. Je dois
vous signaler que j'ai reçu des messages de soutien
y compris de personnes qui ne partagent pas forcément
les opinions de M. Benchicou mais qui respecte
son combat et sa constance.
Terre
d'Escale : les
détracteurs de votre mari affirment qu'il a servi
les intérêts du président Boutéflika
lorsque celui-ci combattait les islamistes algériens
et que son arrestation n'est qu'un retour de manivelle.
Quelle est votre opinion ?
Faitha
Benchicou : Vous devez sans
doute faire une confusion. Les détracteurs de
M. Benchicou ont dit beaucoup de choses sauf qu'il
a soutenu le président Bouteflika « quand
il combattait les islamistes », pour la simple
raison que M. Bouteflika n'a jamais combattu les
islamistes, loin s'en faut.
Terre
d'Escale : qu'attendez-vous
de la France en général et du président
Jacques Chirac ?
Faitha
Benchicou : Je crois aux
valeurs et libertés non négociables défendues
par la France qui a élu M. Chirac à
la présidence de la République. J'attends
de M. Chirac qu'il agisse en qualité de
Président de cette France que nous respectons.
Terre
d'Escale : avez-vous
des craintes particulières pour l'avenir de votre
mari tant personnellement que professionnellement ?
Pensez-vous qu'il soit en mesure de reprendre la direction
du Journal Le Matin ?
Faitha
Benchicou : Aussi bien sur
le plan professionnel que celui personnel, mes seules
craintes pour mon mari est la capacité de nuisance
du pouvoir. Il n'y a aucune raison que mon mari ne puisse
pas reprendre la direction du journal sauf si celui-ci
est liquidé et mes craintes sont que cette entreprise
a déjà commencé par la mise sous
scellés et la vente, en moins de temps qu'il
ne le faut pour le dire, à un acquéreur
dont l'identité n'a pas été révélé
de l'immeuble qui abritait l'administration ainsi que
par d'autres harcèlements du fisc actuels et
à venir. Le pouvoir algérien ne sera jamais
à court d'idées, c'est le seul domaine
où je lui fais confiance.
Entretien réalisé par:
ZEPMET |