La
répression qui s’abbat sur la presse algérienne
s’est aggravée, hier, avec la condamnation de
cinq confrères à des peines de prison
ferme, dont le directeur du Matin, Mohamed Benchicou,
et Hassane Zerrouky, journaliste à l’Humanité.
Le pouvoir algérien,
via ses tribunaux, vient de donner sa définition
de la liberté de la presse. Le tribunal d’Alger,
statuant sur deux affaires impliquant des articles de
journalistes du Matin, quotidien qui ne paraît
plus depuis le mois de juin 2004, a prononcé
hier de lourdes peines à leur encontre ainsi
que contre leur directeur, Mohamed Benchicou, incarcéré
depuis plus de dix mois maintenant. Youssef Rezzoug,
dernier rédacteur en chef du Matin, et Yasmine
Ferroukhi, ont écopé de trois mois de
prison ferme pour une enquête impliquant des dirigeants
de la Sonatrach, l’entreprise publique algérienne
de l’énergie. Abla Chérif ainsi qu’Hassane
Zerrouky, journaliste à l’Humanité, ont
été condamnés à deux mois
de prison ferme. Mohamed Benchicou, lui, cumule les
deux condamnations, soit cinq mois ! Cela alors
que les plaignants n’avaient demandé qu’un dinar
symbolique de dédommagement.
Un procès
trop peu médiatisé
C’est une atteinte
à la liberté d’expression et aux droits
de l’homme. Ce verdict, qui devait tout d’abord être
rendu la semaine dernière, avait été
ajourné dans un premier temps grâce à
la mobilisation à l’initiative de notre journal
et au rassemblement organisé devant l’ambassade
d’Algérie à Paris. Des sénateurs
et des députés communistes, socialistes
et Verts, avaient soutenu notre initiative. Malheureusement,
les médias français, à l’exception
d’une dépêche de l’Agence France presse,
n’avaient pas donné le moindre écho à
cette manifestation. Pas un article n’a été
publié sur cette question. Ce silence assourdissant
est un allié pour le président algérien
Abdelaziz Bouteflika qui fait donner son Code pénal
contre les journalistes. Leur tort est-il d’avoir su
résister à la vague intégriste,
aux assassinats monstrueux pendant les années
quatre-vingt-dix, alors que certains édiles politiques
se trouvaient loin d’Alger, à l’abri dans des
capitales arabes ? Reproche-t-on à nos consoeurs
et à nos confrères algériens de
faire leur métier et de dénoncer les abus
en tous genres, le détournement de l’argent public
et l’implication de proches du pouvoir dans des affaires
qui relèvent du délit financier ?
À l’évidence,
le pouvoir algérien n’aime pas qu’on mette le
nez dans ses affaires. Tous les journalistes sont aujourd’hui
la cible de cette répression avec un coup de
matraque beaucoup plus fort contre le quotidien le Matin
qui a su établir un lien direct entre de telles
affaires et le développement d’une politique
libérale de privatisation des richesses nationales
algériennes et d’appauvrissement de la population.
Dans ces conditions, le droit d’expression et d’association
est plus que limité, et ceux qui se font l’écho
des malversations et des velléités démocratiques
de la société sont de dangereux agitateurs
qu’il convient de faire taire : les sanctions économiques
n’ont pas suffi, qu’à cela ne tienne, les prisons
serviront de chambres du silence. C’est en substance
le message que veulent faire passer les autorités
algériennes. Ce qui vient d’arriver au directeur
du Soir d’Algérie témoigne de cet acharnement.
La cour d’appel d’Alger a eu à examiner, il y
a quelques jours, l’affaire opposant le Soir d’Algérie
à la Direction générale des douanes
algériennes. En première instance, le
directeur de la publication, Fouad Boughanem, et l’animateur
de la rubrique « Soir corruption »,
Djillali Hadjadj, poursuivis pour diffamation suite
à la publication en janvier 2002 d’un dossier
sur les douanes, avaient été condamnés
à une amende. En appel, le procureur de la République
près la cour d’appel d’Alger a demandé
d’alourdir la condamnation. L’affaire est mise en délibéré.
Toutes les semaines, des directeurs de journaux et des
journalistes sont traînés devant les tribunaux.
Comme de vulgaires
malfaiteurs
« Nous
soutenons nos collègues journalistes algériens,
et nous demandons au gouvernement algérien de
respecter l’exercice du journalisme. » C’est
une des sept résolutions adoptées lors
de la première rencontre des journalistes de
la Méditerranée, réunis à
Almeria, en Espagne le 16 avril dernier. Les participants
demandent au gouvernement algérien « de
respecter l’exercice du journalisme et de s’engager
à ne pas emprisonner les professionnels ».
Ils appellent également le gouvernement algérien
à réviser ou à modifier le Code
pénal « pour protéger et garantir
la liberté et la pluralité de l’information »
et consacrer ainsi l’indépendance du pouvoir
judiciaire. Dans la déclaration finale d’Almeria,
les conférenciers soutiennent que « la
solidarité entre journalistes de la Méditerranée
permet de lutter de façon efficace contre toute
forme de pression et de censure destinées à
passer sous silence le droit à l’information ».
En Algérie,
on jette les journalistes en prison comme de vulgaires
malfaiteurs alors que ce même pouvoir concocte
une loi d’amnistie qui concernera les tueurs des années
quatre-vingt-dix. Les sénatrices communistes
Éliane Assassi et Nicole Borvo ont interpellé
Michel Barnier, ministre français des Affaires
étrangères à deux reprises sur
ces atteintes à la liberté de la presse.
Celui-ci n’a toujours pas daigné répondre.
Abla Chérif, Yasmine Ferroukhi, Youssef Rezzoug
et Hassane Zerrouky ont décidé de faire
appel de ces condamnations iniques. Un rassemblement
est prévu à Paris dans les prochaines
semaines. Des manifestations pourraient avoir lieu devant
les consulats d’Algérie, en province. Aujourd’hui,
le tribunal doit examiner la demande de mise en - liberté
de Mohamed Benchicou, condamné de nouveau la
veille à cinq mois de prison. Ces attaques ont
un nom : c’est du terrorisme d’État. La
réplique internationale doit être à
la hauteur de cette volonté de briser l’expression
démocratique algérienne. Associations
et journalistes peuvent également intervenir
pour la relaxe de nos consoeurs et nos confrères
et pour la libération de Mohamed Benchicou. Comme
pour tous les journalistes retenus, opposons au silence
de la répression la voix de la démocratie
et de la liberté.
Pierre
BARBANCEY |
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