Né
en 1952 à Miliana, Mohamed Boualem Benchicou
a fait presque toutes ses études à Alger.
Le secondaire au lycée El Idrissi à la
place du 1er Mai et les sciences économiques
à l'université d'Alger. Etudiant, Mohamed
collaborait dans différents journaux, mais c'est
à la République
d'Oran, dirigé
par Bachir Rezzoug, qu'il dévoilera ses talents
en tant que correspondant à Alger. Puis, ce sera
El Moudjahid
où il s'affirmera en tant que journaliste, mais
aussi en tant que syndicaliste. A l'avènement
de la presse indépendante, il participera à
la résurrection d'Alger Rep,
avant de fonder son propre journal Le
Matin qui prendra
une place appréciable dans les kiosques. Après
son départ en France, c'est le regretté
Saïd Mekbel qui prendra les rênes de la publication.
De retour, Benchicou reprendra du service et éditera
même un livre "Bouteflika, l'imposture algérienne"
qui est sans doute à l'origine de tous ses malheurs.
Cela
fait 324 jours que Mohamed Benchicou est incarcéré
à la prison d'El Harrach. Il y a une semaine,
Ben Bella, à partir de Bruxelles, Delanoë,
le maire de Paris en visite à Alger, Rachid Ksentini
et les parlementaires français, auteurs d'une
pétition, évoquaient le cas Benchicou
en précisant que la place du journaliste n'est
pas en prison. Tous ont promis d'intercéder auprès
du président de la République pour libérer
le désormais célèbre détenu
d'El Harrach. En écho, Belkhadem, ministre d'Etat,
déclarait à propos de cette incarcération,
qu'« il est inexact de dire que celui-ci
est emprisonné pour délit d'opinion. Il
a bien édité un livre et il a écrit
durant des années ce qu'il voulait ».
Cette sortie du ministre lui a valu la réplique
de l'un des avocats du détenu, en l'occurrence
Me Benarbia, qui rappelle que « le 19 avril
2005, M. Benchicou et quatre autres journalistes
ont été condamnés à des
peines fermes pour délit de presse ».
Lundi 14 juin 2004. Il est midi, le juge du tribunal
d'El Harrach cite l'affaire Benchicou, directeur du
journal Le Matin, accusé pour détention
de bons de caisse que la police des frontières
avait trouvés sur lui, en août 2003, à
l'aéroport Houari Boumediène, alors qu'il
rentrait de France. Pour sa défense, le prévenu
dira : « Je
vais au moins vingt fois par an à l'étranger
sans que je sois fouillé. Il se trouve qu'après
une semaine que le ministre de l'Intérieur Yazid
Zerhouni ait juré publiquement de faire payer
Le Matin et son directeur, des policiers qui me guettaient
sont venus fouiller mes bagages. Ils me laissent partir
pour se raviser en me rattrapant juste avant la sortie
pour me demander de les suivre. C'est là qu'ils
me confisquent mon porte-documents pour le restituer
après, sans que je sois inquiété. »
Le verdict tombera quelques heures plus tard, tel un
couperet : deux ans de prison ferme, une amende
de 20,4 millions de dinars. Benchicou est immédiatement
arrêté, menotté et conduit dans
une salle du tribunal avant d'être emmené
en prison.
Presque une année
en prison
Les réactions
ne tardent pas. Le RCD voit dans cette condamnation
une atteinte grave aux libertés en général
et à la liberté de la presse en particulier.
Le FFS y voit « une opération de grande
envergure contre l'intelligence et les forces démocratiques.
Il est hors de question de se taire et d'accepter que
les forces démocratiques subissent autant de
menaces et d'agressions », lit-on dans le
communiqué. Pour Ali Yahia Abdenour, « ce
n'est pas un jugement, selon la loi, c'est une vengeance
du ministre de l'Intérieur. Les bons de caisse
ne relèvent nullement d'une infraction à
la législation algérienne ».
Presque une année s'est écoulée
après ce procès et Benchicou est toujours
en prison, malgré toutes les démarches
effectuées auprès des instances concernées.
Durant cette période, l'état de santé
du prisonnier s'est dégradé puisqu'il
souffre d'une arthrose cervico-faciale qui peut entraîner
la paralysie du bras droit. La mise en liberté
provisoire a été refusée... Peinée
comme peut l'être une mère mais digne et
pas abattue, khalti Atika ne désespère
pas de voir son fils parmi les siens, le plus rapidement
possible. « Ces jours-ci, il aurait dû
fêter son anniversaire au sein de sa famille,
mais il est en prison. Chaque jour qui passe est un
calvaire pour moi qui suis malade. J'attends des autorités
qui prônent les libertés et la démocratie
qu'elles aient un peu d'humanité et de reconsidérer
le cas de mon fils qui n'a fait que son métier
de journaliste. Sa place n'est nullement derrière
les barreaux. » La mère, malade, n'a
plus la force de rendre visite à son fils qui
lui a recommandé d'ailleurs de rester à
la maison. Ce sont les autres membres de la famille
qui se chargent de lui ramener de ses nouvelles et à
elle de lui envoyer les petits plats qu'il préfère
depuis sa tendre jeunesse... La mère qui a écrit
au président de la République à
deux reprises attend toujours un geste de ce dernier.
« J'ai peur de mourir alors que mon fils
est toujours maintenu en prison... » Malade
chronique, Mme Benchicou est prise en charge par
son fils Mohamed qui avait, à l'époque,
concocté une retraite pour son père. La
famille est optimiste quant à une issue favorable
« après tout ce qu'on lui a fait subir ».
Pour notre confrère Mahmoudi, qui a connu lui
aussi la prison, il est permis d'espérer, « comme
tous ceux, et ils sont nombreux, qui souhaitent que
cette incarcération prenne fin, dans les meilleurs
délais et qui n'aiment pas trop savoir un journaliste
dans les prisons de leur pays. Pas aussi longtemps en
tout cas, même si nous pouvons comprendre la colère
qui a justifié ce fort déplaisant épisode.
Laisser tourner l'année sur le directeur d'un
journal à l'arrêt, dans un dossier où
l'infraction à la loi est trop imbriquée
dans l'atteinte à l'honneur du président
de la République, risque de devenir avec le temps
beaucoup plus improductif que nous ne pouvons l'imaginer... »
Quant à notre confrère Hamidechi, il fait
savoir que « le cas de Benchicou est, à
lui seul, la mauvaise conscience de cette presse qui
s'est trouvée sans moyens efficaces pour empêcher
l'irréparable. Les incertitudes sur le sort d'un
prisonnier politique, dont de fallacieuses accusations
ont fait un délictueux de droit commun, n'interpellent
pas seulement les consciences, mais posent avec gravité
le problème de nos libertés ou ce qu'il
en reste ».
Lorsqu'on dépasse
les bornes, il n'y a plus de limites
Son jeune frère
Lyès qui va souvent le voir en prison aura relevé
que Mohamed a bon moral, mais ce sont les souffrances
physiques qui le handicapent. « Les comparutions
devant le tribunal sont une éprouvante épreuve.
Le prévenu est là de longues heures durant
sans broncher, sans manger. La dernière fois,
un agent lui a donné une bouteille d'eau trop
fraîche. Cela lui a occasionné une forte
angine et une toux aiguë...Sinon, Mohamed va bien
et pense beaucoup à tous ceux qui sont à
ses côtés dans ce dur coup du sort. »
Lyès nous dira que son frère peut accéder
à la lecture des journaux, sauf ceux qui évoquent
son cas. A ce propos, il regrettera la baisse de mobilisation
des « médias qui ne sont pas aussi
offensifs que lors des premiers jours de détention ».
Mohamed est né le 1er mai 1952 à Miliana.
Il y a vécu jusqu'en 1962. Il est l'aîné
de six garçons et d'une fille. Miliana, suspendue
au flanc du Zaccar, a été fondée
au Xe siècle en même temps qu'Alger et
Médéa par Bologhine Ibn Ziri. L'Emir Abdelkader
y installa en 1834 un khalifa. C'est Sidi Ahmed Benyoussef,
le patron de Miliana, qui veille sur la ville. De Miliana,
la famille se déplace à Alger au lendemain
de l'indépendance où elle s'installe à
Belcourt, où son père, Mohamed, sourd-muet,
tient un modeste salon de coiffure à la rue Rigodit.
Chouchou de sa grand-mère, Mohamed est resté
auprès d'elle dès son enfance. Sa scolarité
est normale au lycée El Idrissi.
Issu
d'une famille modeste
Son
oncle dira : « Jeune, Mohamed avait
pris conscience des difficultés de la vie. Peut-être
que le handicap de son père l'a marqué. »
Mais avec les sentiments qui le caractérisent,
Mohamed ne se résout pas à vivre loin
des siens. « Très jeune, il avait
cet esprit de responsabilité. Il ne voulait dépendre
de personne. Ainsi à la veille des grandes vacances,
il me sollicitait pour un boulot de saisonnier, pour
son argent de poche », témoigne son
oncle qui reconnaît lui avoir fait aimer le MCA,
alors qu'il habitait Belcourt et qu'à l'époque,
le CRB tenait le haut du pavé. A Sonatrach où
il exerçait à mi-temps, il a eu la vocation
de journaliste en se chargeant du bulletin sportif de
l'entreprise. Puis ce fut La République
d'Oran dont il était
le correspondant à Alger. « Il lui
arrivait de rester au-delà de minuit pour balancer
ses papiers et le lendemain il était d'attaque,
de bonne heure, pour les études »,
concède un de ses frères. Et puis il y
a eu El Moudjahid
en 1976, dont il fut, d'entrée, l'un des éléments
les plus remarqués. Cette période fut
entrecoupée du service national qu'il effectua
à Chlef ébranlé, cette année-là
par un fort séisme (1980). A l'avènement
de la presse indépendante, Mohamed compte parmi
les précurseurs qui redonneront à Alger
républicain son lustre
d'antan. Ce sont de jeunes journalistes qui ont fait
leurs premières armes en politique au sein du
PAGS clandestin ou à ses côtés.
Ils écrivaient déjà dans
Saout Chaâb, dirigé
alors par Nourredine Zenine. Sous la conduite de Benchicou,
Alger rep
conquiert rapidement sa place et ses lecteurs, grâce
à une équipe talentueuse prête à
s'éclater avec Saïd Mekbel, le fameux El
Ghoul, et un jeune caricaturiste débutant, du
nom de Dilem, qui allait s'affirmer par la suite comme
l'un des plus doués de sa génération.
Cette euphorie n'allait hélas pas durer trop
longtemps, puisque le 22 mai 1993 Alger
rep, fidèle
à sa ligne, dénonçait l'existence
d'un conflit entre le collectif et la direction. Car
les propriétaires du journal voulaient, contre
l'avis du collectif, désigner une nouvelle direction.
La rupture est consommée. Benchicou et quelques
amis créeront Le Matin en septembre 1991. Dans
le numéro zéro distribué le jour
même, Mohamed Benchicou, directeur du journal,
annonce le devoir de vérité. Mais toutes
les vérités ne sont pas bonnes à
dire. Mohamed l'apprendra à ses dépens.
En juillet 1992 déjà, il fera connaissance
avec les tracasseries sécuritaires en publiant
une information démentie par les services de
sécurité. Il fut interpellé et
maintenu en garde à vue durant 48 heures. Puis
au fil des ans, ce sera une succession de suspensions,
qui affaibliront le journal, jusqu'à sa fermeture
durant l'été 2004.
Hamid
TAHRI |
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