18h20, la
présidente se met à lire le jugement prononcé
contre M. Mohamed Benchicou, directeur du journal Le
Matin : «Accusé de transfert illégal
de capitaux et infraction à la réglementation
régissant le marché des changes, vous
êtes condamné à une peine de deux
ans de prison ferme et à 20 000 DA d’amende.»
«C’est une mascarade, l’injustice éveillée
en toute conscience», vocifère l’un des
avocats du collectif de la défense. Menottes
aux poignets, le directeur du journal Le Matin est immédiatement
conduit au cachot comme un vulgaire criminel. Les avocats
sont indignés, les citoyens révoltés,
tandis que les policiers quadrillent les environs immédiats
du tribunal d’El Harrach pour, à l’évidence,
mater toute éventuelle manifestation de rue.
Quelques minutes avant la lecture du jugement, un impressionnant
dispositif de sécurité ceinture le tribunal.
«C’est le pouvoir qui a condamné Benchicou»,
ont estimé les avocats de la défense à
l’unanimité.
Comment et pourquoi
Benchicou a-t-il été condamné ?
Très tôt dans la matinée d’hier,
des citoyens, des journalistes, des éditeurs
et des militants des droits de l’homme se sont rassemblés
devant le tribunal d’El Harrach en signe de solidarité
avec le directeur du journal Le Matin. Entre autres
Mes Brahimi, Berghel, Meziane, Messaoud, Benarbia, Hanoun
et Zaïdi, le collectif de la défense s’est
échiné pendant plus de sept heures à
plaider la cause de Benchicou. Malgré la consistance
des arguments mis en avant, ils ont prêché
dans le désert. «On ne se bat pas contre
une dictature organisée», dira sur un ton
ironique l’un des avocats. D'attaque, la défense
a relevé, sur le plan procédural, un vice
de forme. «La loi n’autorise aucunement le ministère
des Finances, par les pouvoirs répressifs que
lui confère la loi, à se constituer partie
civile. Dans ce genre d’affaire, il peut se substituer
au ministère public pour ordonner directement
une amende», a clamé Me Benarbia Abdellah.
Brandissant la correspondance du premier responsable
des Douanes, en l’occurrence M. Lebib, adressée
au chef du gouvernement et au patron du DRS, dans laquelle
il a désavoué la plainte du département
de Benachenhou, M. Meziane a piqué une colère.
«Seule la Douane est habilitée à
constater ce genre d’infraction. Sur quelle base juridique
peut-on poursuivre quelqu’un pour une infraction que
la Douane réfute ?», a-t-il déclaré
sur un ton coléreux. Pour lui, la correspondance
du directeur général de la Douane suffit
largement pour prononcer la nullité de la procédure.
Avec des arguments, pourtant irréfutables, les
avocats de la défense ont démontré
que le procès-verbal de constatation a été
établi quatre jours après les faits. S’agit-il
d’un document antidaté ? Les avocats de M. Benchicou
sont catégoriques : le 23 août 2003, aucun
PV n’a été établi. Pour Me Berghel,
«il n’y a jamais eu de procès-verbal officiel.
Le seul PV a été établi et lu par
la Télévision algérienne et l’agence
de presse étatique APS. D’ailleurs, le document
transmis à la justice n’a pas été
signé par le concerné, à savoir
M. Benchicou». Les critiques et les remarques
de la défense dans la forme ont été
rejetées par le parquet et par la juge. Invité
à prendre la parole, M. Mohamed Benchicou n’a
pas mâché ses mots pour accuser, devant
la présidente, le ministre de l’Intérieur
d’être derrière cette cabale montée
de toutes pièces contre lui. «Une semaine
avant les faits, ce ministre avait juré, devant
la presse, de me faire payer», a-t-il asséné.
Pour lui, les policiers ne cherchaient pas les bons
de caisse, mais quelque chose de plus important. L’accusé
a déclaré avoir voyagé plusieurs
fois avec ces mêmes bons de caisse. «Comment
dois-je savoir que le fait de voyager avec des bons
de caisse constitue une infraction d’autant plus que
les agents de la PAF l’ignorent aussi bien que moi ?»,
s’est-il interrogé. En effet, les concernés
pour apporter leur témoignage, les agents de
la PAF, ont déclaré ignorer si le voyage
avec des bons de caisse constitue une infraction. Flegmatique
et serein, M. Benchicou dira à l’adresse de la
magistrate que «derrière le plaignant se
cache le ministre de l’Intérieur». Assommés
par les questions-pièges des avocats de la défense,
les témoins (les agents de la PAF) ont presque
dévoilé les dessous de l’affaire. «Oui,
on a reçu l’ordre de nos chefs de fouiller M.
Benchicou», a répondu crédule l’un
des témoins. Ainsi, il est donc évident
que les éléments de la police ont reçu
l’ordre d’attendre et de fouiller le directeur du Matin.
A une question de savoir si la PAF a déjà
enregistré un cas similaire, l’officier de la
PAF a reconnu que c’est la première fois depuis
l’indépendance que la police arrête quelqu’un
en possession de bons de caisse anonymes. Après
une série de questions aux témoins et
la plaidoirie de la partie civile, le parquet a requis
une peine de cinq ans de prison ferme et le double de
la valeur des bons de caisse découverts dans
les bagages de M. Benchicou. Le réquisitoire
du parquet est jugé disproportionné par
les avocats de la défense. Prenant la parole,
ces derniers ont estimé que la cabale judiciaire
dont a fait l’objet Benchicou est suscitée par
ses écrits. «On invente des incriminations
pour les besoins de la cause. Ce n’est pas la première
fois qu’on assiste à l’instrumentalisation de
la justice», a souligné Me Miloud Brahim.
Me Benarbia, de son côté, dira qu’un transfert
de capitaux vers l’étranger est souvent fait
pour financer des projets. Ce qui n’est pas le cas pour
Benchicou. «Non au terrorisme administratif !»,
a-t-il martelé. Me Berghel a insisté en
déclarant que le procès de Benchicou est
celui de toute le presse. «Il y a une volonté
de museler toute expression libre», a-t-il estimé.
Pour appuyer ses dires, l’orateur dira que «toute
cette cabale judiciaire a été montée
parce que Benchicou est en désaccord avec la
politique de Bouteflika». Me Meziane revient sur
le «pseudo procès-verbal de la police»
et la correspondance du premier responsable de la Douane
et celle du syndicat de la même institution. «Puisque
la police n’a pas saisi les bons de caisse parce qu’ils
ne constituent pas une infraction, pourquoi établir
un PV ?», s’est-il interrogé.
A.
BENCHABANE |
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