L’Expression:
Votre roman La vie est un
grand mensonge porte un titre
trop pessimiste. Pourquoi?
Youcef
Zirem: C’est difficile de répondre
à une question pareille. La vie est
fondamentalement absurde, il est donc presque
vain de vouloir la qualifier de manière
sûre et complète. La littérature
nous aide à nous interroger, à
imaginer des réponses mais les grandes
énigmes du monde subsisteront probablement
toujours. Je fais partie d’une génération
d’Algériens qui a beaucoup espéré
une certaine harmonie après bien
des souffrances et des combats, lesquels
se sont avérés douteux, des
combats dont ont profité des usurpateurs
et autres comploteurs de l’ombre. Ce que
j’écris porte les empreintes d’un
certain malaise même si, dans la vie
au quotidien, j’arrive plutôt à
positiver le rythme des jours. Pour revenir
au titre, c’est une réplique d’un
personnage du roman à un moment où
tout lui paraissait sombre. Mais ce personnage
peut avoir raison: regardez le monde d’aujourd’hui,
pas seulement en Algérie: le mensonge,
la corruption de l’âme, l’hypocrisie,
la course effrénée vers le
gain facile et l’argent mal acquis, la perte
des valeurs, l’injustice, la dictature,
l’absence de libertés, la torture
sont des fléaux aux quatre coins
du monde! Mais il y a aussi dans La vie
est un grand mensonge des histoires d’amour,
des parcours laborieux et intéressants,
des quêtes multiples. Je crois qu’on
pourra lire La vie est un grand mensonge
dans le futur proche et lointain; les thèmes
de ce roman ne s’épuisent pas, ils
se renouvellent sans cesse, ils cheminent
avec les spirales déroutantes du
temps qui passe.
On
retrouve des traces de votre vie dans ce
roman, notamment votre passage dans la ville
de Boumerdès au début des
années quatre-vingt. Est-ce un livre
autobiographique?
Tout
roman tire sa substance de la réalité.
Toute fiction découle de l’existence
véritable soit de l’auteur, soit
de son entourage. Effectivement, un pan
entier de La vie est un grand mensonge se
passe à Boumerdès, dans les
années 80 et 90. Le roman raconte,
sans chronologie aucune, l’Algérie
depuis le Printemps berbère jusqu’à
l’apparition de ces violences multiples
qui ont fini par emprisonner, pour longtemps
un pays merveilleux qui peut faire cent
fois mieux à tous les niveaux. Mais
La vie est un grand mensonge est aussi une
fiction où beaucoup de choses sont
inventées et purement imaginaires.
Concernant les années 80, je pense
que c’est une époque que les Algériens
ne reverront pas de sitôt; c’est une
époque où ils ont relativement
respiré et profité, dans la
paix, des choses simples de la vie.
Vous
avez adopté une méthode d’écriture
qui ressemble énormément à
celle de l’écrivain tchèque,
Milan Kundera. Pourquoi cet auteur vous
marque-t-il tant?
Ce
n’est peut-être pas mon écriture
qui ressemble à celle de Kundera;
c’est plutôt la manière dont
est structuré le roman: les chapitres
sont assez courts et numérotés
chronologiquement (alors que, pour me répéter,
la chronologie dans cette histoire est laissée
aux oubliettes). Cependant, j’aime bien
les créations de Milan Kundera; il
a le don de saisir l’insaisissable dans
l’existence humaine, ce n’est pas toujours
facile. Kundera, comme les auteurs majeurs
de la littérature, est revenu de
beaucoup de choses: on ne commence à
être un véritable artiste,
un véritable écrivain qu’en
revenant de tous ces lieux insensés
de la vanité, du désir de
se faire voir, de la volonté de puissance,
de l’enthousiasme de dominer les autres,
de l’arrogance innommable qui écrase
autrui. Il y a tellement d’écrivains
qui ont réussi cette magnifique prouesse
de se retrouver, finalement, avec eux-mêmes.
C’est peut-être cela le but suprême
de la littérature. Car on n’écrit,
d’abord, que pour soi-même; au départ,
un écrivain se cherche, il a des
comptes à régler avec lui-même,
il invente des histoires pour ne pas se
perdre et continuer son chemin.
D’après
vous, quel est le roman qui va le plus marquer
la littérature algérienne
et pourquoi?
Il
y a, peut-être, plusieurs romans qui
vont marquer la littérature algérienne.
Encore faut-il préciser que je n’ai
pas lu tous les romans écrits par
les Algériens, dans les différentes
langues, en tamazight, en arabe ou en français.
Mais je crois qu’on peut citer des titres
qui ne seront pas tout de suite abîmés
par le temps. On peut classer dans cette
catégorie, les écrits de saint
Augustin, d’Apulée de Madaure, d’Albert
Camus (oui, c’est un écrivain algérien
contrairement à ce qui se dit, ici
et là), de Mouloud Feraoun, de Malek
Haddad, de Mouloud Mammeri, de Kateb Yacine,
de Nabil Farès, de Rachid Mimouni,
de Tahar Dajout, de Bachir Mefti et de bien
d’autres créateurs authentiques Nedjma
de Kateb Yacine, les «Chemins
qui montent» de Mouloud
Feraoun, Les Chemins qui remontent de Ali
Malek, L’Enfant fou de l’arbre creux de
Boualem Sansal, Le Quai aux fleurs ne répond
plus de Malek Haddad, Le Sommeil du juste
de Mouloud Mammeri, Les Chercheurs d’os
de Tahar Djaout, L’Archipel des mouches
de Bachir Mefti, Une peine à vivre
de Rachid Mimouni sont des fictions qu’ont
pourra toujours lire et relire avec un grand
plaisir.
L’absence
de lectorat en Algérie (les romans
sont tirés à 500 exemplaires,
selon un éditeur à Alger)
peut-elle constituer une source de découragement
pour l’écrivain que vous êtes?
Je
ne crois pas qu’il y a une absence de lectorat
en Algérie. Peut-être que le
problème est ailleurs. Le problème
est celui du système algérien
qui ne laisse aucune place à la culture,
qui ne respecte pas le véritable
créateur, qui ne donne aucune importance
au savoir et à l’art. Du temps où
le livre était vendu à des
prix raisonnables, les Algériens
lisaient beaucoup. Mon ami, Abderrahmane
Lounès, poète génial,
homme d’humour et de culture, avait écrit,
dans les années 80, un livre de poésie,
Poèmes à coups de poing et
à coups de pied, qui s’était
vendu à plus de 20.000 exemplaires:
c’est là, peut-être, un record
mondial! Car, à travers le monde,
peu de poètes vivants arrivent à
écouler des milliers d’exemplaires
de leur oeuvre. C’est, souvent, une fois
qu’ils sont morts que les poètes
sont reconnus. Le secteur du livre en Algérie
est à revoir complètement:
cela fait des années que je plaide
pour la création d’un Centre national
du livre en Algérie, exactement comme
celui qui existe en France. Mais ce Centre
doit être géré, en toute
transparence, par des hommes de culture
indépendants. Est-ce que le système
algérien est prêt à
accepter des hommes de culture indépendants?
Ce n’est pas évident. L’édition
algérienne aussi est à revoir
totalement: sans moyens de diffusion, les
éditeurs restent dans les grandes
villes et il n’est pas sûr que les
lecteurs résident uniquement dans
les villes. A vrai dire, il suffit de voir
le retard algérien dans le secteur
du livre et de l’édition pour se
rendre compte qu’il y a des tas de projets
à engager rapidement en Algérie,
en toute urgence. Et ce sont ces projets
qui apporteront de véritables solutions,
salvatrices et définitives, à
d’autres problèmes sociaux qu’on
a du mal à maîtriser en ce
moment.
Vous
êtes aussi poète et auteur
de plusieurs recueils. Qu’est-ce qu’être
poète au temps de l’Internet et du
CD-ROM?
La
poésie ne sera jamais dépassée
par une quelconque forme de technologie.
La poésie, c’est l’âme de l’existence;
sans poésie, la vie sera toujours
bien fade et cruellement inutile. La poésie
est une façon d’être avant
que ce soit des mots écrits et récités.
On peut être, analphabète et
être un grand poète. La poésie
apporte un charme indéfinissable
à l’existence humaine; c’est un charme
que même le roman, le théâtre,
la nouvelle, n’arriveront jamais à
transmettre.
Pouvez-vous
nous parler des jeunes écrivains
et poètes algériens vivant
en France ces dernières années?
Je
ne les connais pas tous, je ne les ai pas
tous lus. Je vois à Paris, parfois,
Ali Malek, un garçon humble et profond
qui écrit des merveilles. Je suis
également en contact avec Yahia Belaskri,
un homme valeureux qui a écrit récemment
un beau roman intitulé Le Bus dans
la ville, paru aux éditions Vents
d’ailleurs. Je rencontre aussi Yalla Seddiki,
un charmant poète, essayiste, universitaire
qui active énormément. Même
quand ils ne se détestent pas, les
intellectuels algériens en France
ont peu de contacts entre eux. Ce qui est
vraiment dommage.
Quels
sont vos projets en littérature?
Je
n’ai pas de grands projets ni en littérature
ni dans la vie d’ailleurs. J’écris
au jour le jour comme je vis au jour le
jour. J’ai des textes prêts à
la publication mais je ne sais pas quand
ils seront publiés: je ne sais même
pas si je tiens vraiment à ce qu’ils
soient publiés en ce moment.
Propos recueillis
par
Aomar MOHELLEBI |
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