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Littérature algérienne

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© L'Expression, 26 août 2008 / Aomar MOHELLEBI

Rencontre avec Youcef Zirem

"Le livre doit être libéré des arcanes du dirigisme"

«Ce que j’écris porte les empreintes d’un certain malaise même si, au quotidien, j’arrive plutôt à positiver.»

Youcef Zirem : écrivain, poète et journaliste algérienL’Expression: Votre roman La vie est un grand mensonge porte un titre trop pessimiste. Pourquoi?

Youcef Zirem: C’est difficile de répondre à une question pareille. La vie est fondamentalement absurde, il est donc presque vain de vouloir la qualifier de manière sûre et complète. La littérature nous aide à nous interroger, à imaginer des réponses mais les grandes énigmes du monde subsisteront probablement toujours. Je fais partie d’une génération d’Algériens qui a beaucoup espéré une certaine harmonie après bien des souffrances et des combats, lesquels se sont avérés douteux, des combats dont ont profité des usurpateurs et autres comploteurs de l’ombre. Ce que j’écris porte les empreintes d’un certain malaise même si, dans la vie au quotidien, j’arrive plutôt à positiver le rythme des jours. Pour revenir au titre, c’est une réplique d’un personnage du roman à un moment où tout lui paraissait sombre. Mais ce personnage peut avoir raison: regardez le monde d’aujourd’hui, pas seulement en Algérie: le mensonge, la corruption de l’âme, l’hypocrisie, la course effrénée vers le gain facile et l’argent mal acquis, la perte des valeurs, l’injustice, la dictature, l’absence de libertés, la torture sont des fléaux aux quatre coins du monde! Mais il y a aussi dans La vie est un grand mensonge des histoires d’amour, des parcours laborieux et intéressants, des quêtes multiples. Je crois qu’on pourra lire La vie est un grand mensonge dans le futur proche et lointain; les thèmes de ce roman ne s’épuisent pas, ils se renouvellent sans cesse, ils cheminent avec les spirales déroutantes du temps qui passe.

On retrouve des traces de votre vie dans ce roman, notamment votre passage dans la ville de Boumerdès au début des années quatre-vingt. Est-ce un livre autobiographique?

Tout roman tire sa substance de la réalité. Toute fiction découle de l’existence véritable soit de l’auteur, soit de son entourage. Effectivement, un pan entier de La vie est un grand mensonge se passe à Boumerdès, dans les années 80 et 90. Le roman raconte, sans chronologie aucune, l’Algérie depuis le Printemps berbère jusqu’à l’apparition de ces violences multiples qui ont fini par emprisonner, pour longtemps un pays merveilleux qui peut faire cent fois mieux à tous les niveaux. Mais La vie est un grand mensonge est aussi une fiction où beaucoup de choses sont inventées et purement imaginaires. Concernant les années 80, je pense que c’est une époque que les Algériens ne reverront pas de sitôt; c’est une époque où ils ont relativement respiré et profité, dans la paix, des choses simples de la vie.

Vous avez adopté une méthode d’écriture qui ressemble énormément à celle de l’écrivain tchèque, Milan Kundera. Pourquoi cet auteur vous marque-t-il tant?

Ce n’est peut-être pas mon écriture qui ressemble à celle de Kundera; c’est plutôt la manière dont est structuré le roman: les chapitres sont assez courts et numérotés chronologiquement (alors que, pour me répéter, la chronologie dans cette histoire est laissée aux oubliettes). Cependant, j’aime bien les créations de Milan Kundera; il a le don de saisir l’insaisissable dans l’existence humaine, ce n’est pas toujours facile.
Kundera, comme les auteurs majeurs de la littérature, est revenu de beaucoup de choses: on ne commence à être un véritable artiste, un véritable écrivain qu’en revenant de tous ces lieux insensés de la vanité, du désir de se faire voir, de la volonté de puissance, de l’enthousiasme de dominer les autres, de l’arrogance innommable qui écrase autrui. Il y a tellement d’écrivains qui ont réussi cette magnifique prouesse de se retrouver, finalement, avec eux-mêmes. C’est peut-être cela le but suprême de la littérature. Car on n’écrit, d’abord, que pour soi-même; au départ, un écrivain se cherche, il a des comptes à régler avec lui-même, il invente des histoires pour ne pas se perdre et continuer son chemin.

D’après vous, quel est le roman qui va le plus marquer la littérature algérienne et pourquoi?

Il y a, peut-être, plusieurs romans qui vont marquer la littérature algérienne. Encore faut-il préciser que je n’ai pas lu tous les romans écrits par les Algériens, dans les différentes langues, en tamazight, en arabe ou en français. Mais je crois qu’on peut citer des titres qui ne seront pas tout de suite abîmés par le temps. On peut classer dans cette catégorie, les écrits de saint Augustin, d’Apulée de Madaure, d’Albert Camus (oui, c’est un écrivain algérien contrairement à ce qui se dit, ici et là), de Mouloud Feraoun, de Malek Haddad, de Mouloud Mammeri, de Kateb Yacine, de Nabil Farès, de Rachid Mimouni, de Tahar Dajout, de Bachir Mefti et de bien d’autres créateurs authentiques Nedjma de Kateb Yacine, les «Chemins qui montent» de Mouloud Feraoun, Les Chemins qui remontent de Ali Malek, L’Enfant fou de l’arbre creux de Boualem Sansal, Le Quai aux fleurs ne répond plus de Malek Haddad, Le Sommeil du juste de Mouloud Mammeri, Les Chercheurs d’os de Tahar Djaout, L’Archipel des mouches de Bachir Mefti, Une peine à vivre de Rachid Mimouni sont des fictions qu’ont pourra toujours lire et relire avec un grand plaisir.

L’absence de lectorat en Algérie (les romans sont tirés à 500 exemplaires, selon un éditeur à Alger) peut-elle constituer une source de découragement pour l’écrivain que vous êtes?

Je ne crois pas qu’il y a une absence de lectorat en Algérie. Peut-être que le problème est ailleurs. Le problème est celui du système algérien qui ne laisse aucune place à la culture, qui ne respecte pas le véritable créateur, qui ne donne aucune importance au savoir et à l’art. Du temps où le livre était vendu à des prix raisonnables, les Algériens lisaient beaucoup. Mon ami, Abderrahmane Lounès, poète génial, homme d’humour et de culture, avait écrit, dans les années 80, un livre de poésie, Poèmes à coups de poing et à coups de pied, qui s’était vendu à plus de 20.000 exemplaires: c’est là, peut-être, un record mondial! Car, à travers le monde, peu de poètes vivants arrivent à écouler des milliers d’exemplaires de leur oeuvre. C’est, souvent, une fois qu’ils sont morts que les poètes sont reconnus. Le secteur du livre en Algérie est à revoir complètement: cela fait des années que je plaide pour la création d’un Centre national du livre en Algérie, exactement comme celui qui existe en France. Mais ce Centre doit être géré, en toute transparence, par des hommes de culture indépendants. Est-ce que le système algérien est prêt à accepter des hommes de culture indépendants? Ce n’est pas évident. L’édition algérienne aussi est à revoir totalement: sans moyens de diffusion, les éditeurs restent dans les grandes villes et il n’est pas sûr que les lecteurs résident uniquement dans les villes. A vrai dire, il suffit de voir le retard algérien dans le secteur du livre et de l’édition pour se rendre compte qu’il y a des tas de projets à engager rapidement en Algérie, en toute urgence. Et ce sont ces projets qui apporteront de véritables solutions, salvatrices et définitives, à d’autres problèmes sociaux qu’on a du mal à maîtriser en ce moment.

Vous êtes aussi poète et auteur de plusieurs recueils. Qu’est-ce qu’être poète au temps de l’Internet et du CD-ROM?

La poésie ne sera jamais dépassée par une quelconque forme de technologie. La poésie, c’est l’âme de l’existence; sans poésie, la vie sera toujours bien fade et cruellement inutile. La poésie est une façon d’être avant que ce soit des mots écrits et récités. On peut être, analphabète et être un grand poète. La poésie apporte un charme indéfinissable à l’existence humaine; c’est un charme que même le roman, le théâtre, la nouvelle, n’arriveront jamais à transmettre.

Pouvez-vous nous parler des jeunes écrivains et poètes algériens vivant en France ces dernières années?

Je ne les connais pas tous, je ne les ai pas tous lus. Je vois à Paris, parfois, Ali Malek, un garçon humble et profond qui écrit des merveilles. Je suis également en contact avec Yahia Belaskri, un homme valeureux qui a écrit récemment un beau roman intitulé Le Bus dans la ville, paru aux éditions Vents d’ailleurs. Je rencontre aussi Yalla Seddiki, un charmant poète, essayiste, universitaire qui active énormément. Même quand ils ne se détestent pas, les intellectuels algériens en France ont peu de contacts entre eux. Ce qui est vraiment dommage.

Quels sont vos projets en littérature?

Je n’ai pas de grands projets ni en littérature ni dans la vie d’ailleurs. J’écris au jour le jour comme je vis au jour le jour. J’ai des textes prêts à la publication mais je ne sais pas quand ils seront publiés: je ne sais même pas si je tiens vraiment à ce qu’ils soient publiés en ce moment.

Propos recueillis par

Aomar MOHELLEBI

 Quelques poèmes de Youcef Zirem

© L'Expression du 26 août 2008

 



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