Abdeslam
Abdenour, militant infatigable
de la cause identitaire, chercheur-linguiste
qui s’est formé grâce
à un engagement personnel
sincère et continue,
revient dans cet entretien sur
la cause identitaire et les
différentes étapes
qu’elle a vécues, depuis
son apparition sur la scène
politique nationale. Pour M.
Abdeslam, "la formation
populaire fondée sur
le phénomène de
l’accumulation des expériences,
a mis à notre disposition
une langue naturellement et
remarquablement structurée,
organisée, réglée,
parfaitement articulée
dans ses formes et ses règles
bien avant que naisse la grammaire.
Bien entendu que le travail
scientifique est garant de cette
continuité". il
a aussi abordé la nouvelle
chaîne de télévision
amazighe, et bien d’autres sujets.
La
Dépêche de Kabylie
: 29 ans sont écoulés
depuis les événements
du Printemps berbère.
Une date qui ouvrait la voie
à un combat de longue
haleine, mené, par ailleurs,
par plusieurs générations
de militants. En tant que militant
et chercheur linguiste, tamazight
a-t-il progressé depuis
trois décennies de lutte
?
Abdeslam
Abdenour :
La question de la revendication
berbère a beaucoup avancé
sur les plans politique, scientifique
et culturel. Plus elle échappe
au monde troublant de la manipulation,
plus elle acquiert des espaces
de liberté autrement
plus vastes et plus utiles.
Les générations
successives ont, en effet, su
enjamber et déjouer toutes
les aventures intéressées
afin que les acquis puissent
réellement servir l’émancipation
en marche de leur revendication
commune. Il est évident
que nous nous devons de penser
à de nouvelles formes
de luttes plus efficaces et
plus du tout coûteuses
en vies humaines ou en privation
de libertés. Il y a des
opportunités nationales
et internationales qu’il faut
savoir saisir et exploiter.
Ce qui ne nous empêchera
pas de rester toujours dignes.
Je dis ceci à l’adresse
de ceux qui ont savamment exploité
cette fibre sensible propre
à la région, qui
veulent maintenir le statut
quo, qui craignent d’être
dépassés et de
perdre ainsi leur situation
privilégiée dite
"d’anciens combattants
éternels". Toute
lutte porte en elle une courbe
d’évolution et d’élévation
indispensable. Le statisme est
mortel. Nous en sommes là
de mon point de vue personnel.
La
production scientifique est
la seule garantie de survie
de toute langue et culture.
Y a-t-il assez de production
en langue amazighe pour qu’elle
survive à tous les aléas
que l’on dresse devant son épanouissement
?
Le
caractère vivace de notre
langue est la somme des efforts
et du travail fournis d’abord
par la formation populaire,
complétés ensuite
par ceux de la formation savante.
Depuis des siècles, la
formation populaire fondée
sur le phénomène
de l’accumulation des expériences
a mis à notre disposition
une langue naturellement et
remarquablement structurée,
organisée, réglée,
parfaitement articulée
dans ses formes et ses règles
bien avant que naisse la grammaire.
Bien entendu, le travail scientifique
est garant de cette continuité.
C’est même sa mission
de poursuivre l’exploitation
des nouvelles pistes qui mènent
à l’innovation et à
l’évolution. Présentement,
la production d’une manière
générale s’essaie
sur des domaines très
intéressants ce qui autorise
un optimisme toujours à
vérifier.
Plusieurs
années après l’engagement
de l’Etat pour prendre en charge
l’enseignement de cette langue,
quel bilan tirez-vous de ces
années ?
Les
enseignants de langue berbère
font un travail formidable.
Mais ils continuent de ce débattre
dans un tourbillon de contraintes
aussi étranges, anormales
qu'ahurissantes. Les structures
étatiques, en charge
de leur apporter toute l’assistance
technique et matérielle
nécessaire, continuent
de leur imposer des obstacles
de toutes sortes sous couvert
d’autorité. Non seulement
elles s’inscrivent en faux contre
les décisions politiques
prises à très
haut niveau, elles semblent
n’être nullement inquiétées
ou interpellées et c’est
cela qui nous laisse pantois.
Il y a bien sûr quelques
structures d’exception, mais
cela reste insuffisant pour
ne pas noter les néfastes
obstructions administratives
qui n’ont de cesse de se généraliser.
Tamazight,
disposera, si l’on se fie aux
promesses faites par Bouteflika
durant sa campagne électorale,
d’une académie et d’un
haut conseil pour tamazight,
sous quel angle voyez vous ces
deux futures institutions ?
Tout
discours électoral est
porteur de promesses et d’engagements.
C’est même des opportunités
d'évaluation et c’est
de bonne guerre. Après
avoir d’abord et avant tout
entendu le Président
sortant s’incliner devant la
mémoire de nos jeunes
Kabyles lâchement assassinés
durant le triste et affligeant
printemps 2001, j’ai alors et
pour mon humble part, pris acte
des promesses faites autour
de la création des deux
salutaires nouvelles institutions.
Cependant, je me garde qu’en
toute chose il faut considérer
la fin. Alors attendons de voir
le développement des
suites qui seront données.
Une
chaîne de télévision
en tamazight émet depuis
un mois, sera-t-elle un support
pour conforter l’audimat amazigh
dans sa quête identitaire
et linguistique ?
La
Chaîne berbère
est encore au stade expérimental
comme d’ailleurs annoncé
en haut à gauche de votre
écran. Il est vrai que
quelques produits sont de bonne
facture et je pense particulièrement
à la sensible qualité
du doublage au plan langue.
Il est par contre trop tôt
pour émettre un avis
avisé de son impact sur
l’audimat,
d’autant
plus que je me méfie
toujours des situations provisoires.
Une chaîne berbère
qui travaillerait à des
transformations ciblées
ne peut pas consolider la quête
identitaire et linguistique.
Je vous cite un exemple visible
et simple à vérifier.
Il concerne les génériques
qui sont transcrits en caractères
arabes, pendant que dans l’enseignement
officiel la transcription se
fait en caractères universels.
Voilà une contradiction
flagrante mais surtout anti-pédagogique
que peut véhiculer comme
transformations sournoises cette
chaîne !
Propos
recueillis par:
Mohamed
MOULOUDJ |