Le
prétexte était
bon : l’interdiction à
Mouloud Mammeri d’animer une
conférence sur la poésie
kabyle ancienne à l’université
de Tizi Ouzou, qui porte son
nom aujourd’hui. La vérité,
c’est que c’était la
goutte qui faisait déborder
le vase. La contestation est
partie du campus pour se répandre
comme une traînée
de poudre, favorisée,
il est vrai, par une violente
répression policière.
En très
peu de temps, malgré
les moyens de communication
rudimentaires, la Kabylie s’est
levée comme un seul homme
pour crier sa soif de liberté
et dénoncer le déni
identitaire et l’ostracisme
qui frappaient la culture et
la langue originelles du pays.
Le Printemps berbère
était né. Avec
ses héros, les 22 détenus
et, dans son prolongement, l’émergence
d’un mouvement culturel et politique,
le MCB. L’évènement
était important à
plus d’un titre. D’abord parce
que c’était la première
fois depuis l’arrivée
au pouvoir de Chadli Bendjedid,
qu’une population osait braver
publiquement le régime
autoritaire mis en place depuis
1962. Ensuite parce qu’au-delà
de la revendication linguistique
et identitaire qui constituait
le ciment du mouvement, des
aspirations plus politiques
étaient exprimées
et prises en charge concomitamment.
Les libertés individuelles
et collectives, la liberté
d’expression et le respect des
droits de l’Homme étaient,
entre autres, fortement revendiqués.
En même temps, émergeait
une élite qui animera,
plus tard, la vie politique
de la région mais aussi
du pays, dans une certaine mesure.
En ce sens, le Printemps 1980
et le Mouvement culturel berbère
auront été une
école de militantisme
particulièrement efficace
et produiront de nombreux cadres
politiques de qualité.
Il est de notoriété
qu’en Kabylie, au lendemain
de l’ouverture démocratique
concédée par le
régime en 1989 et à
l’occasion des tout premiers
scrutins électoraux pluralistes
du pays, les débats étaient
caractérisés par
un niveau très élevé
et par un comportement général
digne des grandes démocraties.
Mais, comme les meilleures choses
ont une fin, l’union sacrée
née du Printemps berbère
et scellée autour d’idéaux
consensuels n’a pas survécu
à l’avènement
du pluralisme politique et aux
graves évènements
qui ont marqué les deux
dernières décennies.
Près de trente ans après
le sursaut salvateur qui a ouvert
la voie à d’autres contestations
à travers le pays ayant
fini par ébranler le
régime et le contraindre
à lâcher du lest
en enterrant le système
du parti unique, que reste-t-il
de cette classe politique qui
a particulièrement brillé
et qui a enregistré des
succès indéniables
tant qu’elle œuvrait dans un
cadre unitaire ? Le tableau
qu’offre la Kabylie sur ce chapitre,
aujourd’hui, n’est pas franchement
idyllique. La dernière
élection présidentielle
a donné la mesure et
l’étendue du désastre.
Des acteurs politiques abreuvés
à la même école,
qui ont nourri des idéaux
et des aspirations identiques,
qui ont lutté côte
à côte pendant
de longues années, se
sont retrouvés sur des
positions très éloignées
pour ne pas dire aux antipodes
les unes des autres. Si les
uns ont soutenu sans réserve
à la candidature du Président,
d’autres ont milité activement
en faveur du boycott de l’élection,
et d’autres encore ont préféré
s’effacer pour afficher une
royale indifférence.
Il ne s’agit pas, ici, de faire
l’apologie de la pensée
unique. Une telle situation
eut été normale
si les enjeux étaient
les mêmes que ceux d’une
démocratie stable qui
ne se déchire pas encore
pour des considérations
fondamentales et basiques, qui
engagent durablement l’avenir
du pays. Tel n’est malheureusement
pas le cas.
M. A. BOUMENDIL |
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