Amar NAÏT MESSAOUD, La Dépêche de Kabylie, 25 janvier 2012 / Disparu avant-hier, Chérif Kheddam a marqué profondément la scène culturelle kabyle pendant plus d’un demi-siècle.
Lorsqu’on
évoque son nom, c’est inévitablement au musicien qu’on pense en premier
lieu. C’est que ses notes et ses partitions sont d’une prégnance assez
forte pour marquer le plus béotien d’entre les auditeurs. Il est
maintenant établi que c’est lui qui a mis sur l’orbite de la modernité
la chanson kabyle avant que perce d’une manière éclatante la génération
des années 1970 avec Idir, Ferhat Imazighen Imula. Il a, de ce fait,
innové d’une façon extraordinaire dans le domaine musical si bien que
beaucoup de gens “oublient” que ses musiques sont montées sur des
chansons, c’est-à-dire des poèmes. Et dans ce chapitre précis, Chérif
Kheddam s’est révélé un grand poète lyrique et romantique qui a composé
des textes que ni le temps ni les vicissitudes de la vie ne pourront
effacer. Son répertoire est d’une diversité étonnante. L’auteur a chanté
l’amour avec une rare sensibilité dans des tableaux magnifiques pleins
d’émotion et de subtile tendresse. Il a chanté la patrie, l’Algérie, la
Kabylie, avec la conviction inébranlable d’un patriote doublé d’un
esthète éclectique, ce qui lui a permis de fouiller dans les pierres,
les ravins et les monts du pays, de héler à partir des buttes et des
collines ses compatriotes exilés en ville ou à l’étranger, de chanter le
hosanna pour le basilic du jardin, la rose des haies, l’herbe des prés,
l’arbre des forêts et les cailloux des sentiers et des raidillons. Né
le 1er janvier 1927 au village des Ath Bou Messaoud (Ferhounène), dans
la wilaya de Tizi Ouzou, Chérif Kheddam est l’aîné de cinq enfants dont
le père, Omar, ne savait ni lire ni écrire, mais, muezzin, il était un
homme pieux et respecté. Achour Cheurfi donne une biographie assez
complète du chanteur dans son Dictionnaire biographique des écrivains
algériens (Editions Casbah, 2003). Il nous apprend que Chérif Kheddam
appartient à une modeste famille maraboutique affiliée à la confrérie
des Rahmania. En 1932, le père émigre en France, et à son retour en
1936, il décide d’envoyer son fils à l’école française située à 17 km.
Toutefois, les conditions étant dures, il change d’avis et l’envoie chez
Cheikh Oubelkacem de la zaouïa des Boudjellil, située en face de
Tazmalt, dans la wilaya de Bgayet. “C’est à la zaouïa, en internat, que
l’on apprécie sa voix pour la première fois en psalmodiant le Coran”,
écrit A. Cheurfi. En 1942, il termine son cours coranique après avoir
appris par cœur les soixante versets du Coran. N’ayant pas d’occupation
précise au village, il finit par débarquer à Alger à l’âge de 12 ans
pour travailler comme journalier dans une entreprise de construction à
Oued Smar. Il y reste trois années pendant lesquelles il fait
connaissance avec des militants nationalistes et prend conscience des
rapports de domination établis entre les colons et les “indigènes”.
Suite à une dispute avec son patron, il quitte Oued Smar pour se rendre
en métropole en septembre 1947. Il s’établit à Saint-Denis puis à
Epinay. De 1947 à 1952, il exerce dans une fonderie et, de 1953 à 1961,
dans une entreprise de peinture. Parallèlement à son dur métier, C.
Kheddam prend des cours de solfège le soir chez des particuliers. On le
retrouve en 1954 au sein d’une troupe de musiciens qui jouait dans des
cafés. Accompagné de leurs morceaux, Chérif chantait. Il lui arrivait de
taquiner la muse en grattant la guitare au milieu du groupe. Ses
compagnons artistes se rendent compte que son passage par la zaouïa
n’était pas inutile puisque sa voix était déjà travaillée par l’exercice
de la psalmodie. Cheurfi écrit à ce sujet : “Mais, ayant rompu avec le
sacré, rien ne lui interdit de prendre en charge le profane. Parce qu’il
ne pouvait pas se dresser comme son père au faîte d’un minaret, il
chercha donc, par des voies détournées, comment agencer des notes de
musique et plus tard diriger un orchestre.” Tahar Djaout écrit à propos
de l’exil de Chérif Kheddam : “C’est en France où il arrive à l’âge de
21 ans qu’il découvre vraiment l’art : la chanson maghrébine, arabe ou
occidentale, les films égyptiens. Chérif Kheddam s’intéresse à tout cela
de façon presque ludique. S’il y a chez lui une “arrière-pensée”
professionnelle, il ne se prend pas pour autant au sérieux, ne pense pas
pouvoir un jour vivre de l’art. Pour la chanson kabyle de l’époque, la
scène était occupée par Slimane Azem, Cheikh El-Hasnaoui et Alloua
Zerrouki. (...) Tout en demeurant sensible à toute belle musique, Chérif
Kheddam se sent de plus en plus attiré par l’art occidental. Il
découvre la musique classique, s’en imprègne, éprouve pour elle un grand
penchant.” (Ruptures, n°3 du 27 janvier au 2 février 1993). C’est en
1955 qu’il compose sa première chanson A yellis n’tmurtiw enregistrée le
mois de juillet sur un disque 78-tours grâce au concours d’un ami
français, libraire de profession, qu’il avait connu en 1949 à
Montmorency. Ce premier enregistrement fut réalisé à compte d’auteur au
prix de 600 francs anciens.
L’ascension depuis A yellis n’tmurtiw
La
diffusion du disque par la RTF (Radio-Télévision française) lui assura
un certain succès. Remarqué dès cette première œuvre, Chérif Kheddam fut
recommandé à la boîte Pathé-Marconi EMI (filiale italienne) qui lui
établit un contrat en 1956. Il compose pour Radio Paris, puis pour
l’ORTF plusieurs morceaux exécutés par le grand orchestre de la radio
sous la direction de Pierre Duvivier. D’autres pièces sont interprétées
en 1963 par l’orchestre de l’Opéra comique. “Dès ses débuts, écrit Tahar
Djaout, Chérif Kheddam a été considéré comme un révolté, un enfant
indocile qui bouscule les conventions et les tabous. Dans une société
aussi austère que la société kabyle traditionnelle, où la beauté même
est suspecte, les chansons de Chérif Kheddam ont paru, à la fois par
leur élaboration harmonique et leurs thèmes souvent hardis notamment
dans le registre amoureux, déroutantes, presque inconvenantes. Mais du
côté de ses confrères chanteurs, on a compris que la démarche de Chérif
Kheddam est une démarche d’avenir. Son exemple ne tarde pas à être
suivi. A tel point qu’une sorte d’école s’est constituée juste après
l’indépendance.” Chérif Kheddam acquiert les bases de la musique
orientale auprès du grand Mohamed Jamoussi, et pour développer sa
technique musicale, il prend des cours chez le professeur Fernand Lamy,
inspecteur des conservatoires nationaux de musique en France, maître du
grand orchestre italien Roberto Benzi. Cela lui permit d’établir un
équilibre harmonieux entre les mélodies orientales et les influences
occidentales. Après l’étude du solfège, de l’harmonie, les leçons de
luth et de piano, le voilà armé pour affronter la composition. Avec plus
d’ouverture sur le monde extérieur, il conserve la base mélodique de la
chanson kabyle, mais la transforme, la façonne, la rénove pour lui
donner un style”, écrit à ce propos A. Cheurfi.
Nadia, Djurdjura et la nouvelle métaphore
Pendant
l’année 1958, Chérif Kheddam composa et enregistra certaines de ses
plus belles chansons : Nadia, Djurdjura, Khir Ajellav n’Tmurtiw, entre
autres. Chérif Kheddam, qui a une très haute idée de la poésie, ne se
considère pas comme un poète : il a répété à qui veut l’entendre que,
pour lui, la musique est plus importante que les paroles, témoigne Tahar
Djaout. Et pourtant, les compositions poétiques de notre chanteur sont
d’une extrême sensibilité, d’une rythmique envoûtante faisant mouvoir un
appareil métaphorique d’une originalité certaine. Qu’il chante la femme
kabyle, la montagne du Djurdjura, l’exil, la patrie, l’indépendance,
l’amour et ses déboires, Chérif Kheddam exalte des valeurs esthétiques
indéniables et s’éloigne du moralisme ambiant ayant marqué certains
chanteurs de l’époque. La chanson Alemri est un exemple de réussite
poétique et musicale qui fait partie des œuvres éternelles de l’auteur.
T. Djaout, marqué par ce poème, l’a traduit quelques et publié dans son
journal hebdomadaire Ruptures. En 1963, Chérif Kheddam rentre au pays et
prend contact avec la Chaîne II de la radio nationale qui l’engage
aussitôt.
Les années algériennes
Il
avait animé plusieurs émissions de radio, mais c’est avec Ighennayen
Uzekka qu’il sera connu et hautement apprécié pour avoir déniché des
talents, conseillé et encouragé les nouveaux venus au monde de la
chanson. Son émission équivalait à un sévère jury qui donnait le quitus à
un avenir artistique pour le candidat ou le conseil pour s’éloigner
d’une aventure où il risquerait de perdre du temps et de l’énergie pour
rien. Aït Menguellet passa “l’examen” avec succès. Dans un témoignage
vidéo (Meskud igenni), Lounis avoue sa surprise et en même temps sa joie
lorsque Chérif Kheddam lui demanda si c’était lui-même qui avait
composé la chanson qu’il venait d’exécuter. Puisque C. Kheddam en était
frappé à ce point, il n’y avait donc rien à redire : le chemin vers la
gloire est tout tracé. D’autres futures vedettes comme Idir, Imazighen
Imula et le groupe Yougourten sont passés par les services précieux de
C. Kheddam. Il est aussi sollicité comme professionnel dans une
commission d’écoute en kabyle et en arabe au sein de l’ex-RTA. C’est
grâce à lui que la chorale du lycée Fadhma-N’soumer fut créée. L’idée se
propagea aux autres établissements jusqu‘à sélectionner plus tard les
chorales du lycée Amirouche et du lycée El Khensa, d’où sortira par
exemple la célèbre Malika Domrane.
Une thématique dense et plurielle
La
chanson de Chérif Kheddam traite merveilleusement de tous les thèmes de
la vie. L’on peut affirmer que le point de rencontre ou le sujet
fédérateur de ces thèmes est l’amour : amour de la beauté féminine,
amour pour sa patrie, sa région et son identité et enfin amour pour
l’art : “La beauté et l’art ont pris Toute ma vie Mon âme va avec eux ;
Jusqu’à m’oublier.” Que voit l’artiste dans son rêve ? Une belle mélodie
qui chasse son ennui. Il a chanté la liberté de la femme qui “ne doit
avoir d’autre voile que celui de sa pudeur et de sa dignité” dans une
chanson qui date de 1961 : “Quel est le voile d’une femme libre ? C’est
le sens, la dignité qu’elle possède, Elle se passe allègrement du voile
et du haïk. Puisque nous nous disons modernes, Laissons-la travailler et
élever ses enfants. Elle doit avoir sa part dans la réflexion.” Hymne
au pays natal, odes dédiées à la terre nourricière et chant pour la
patrie éternelle sont les grandes épopées musicales et poétiques de
Chérif Kheddam. Ainsi dans Aha kker zwi imanik, il appelle la jeunesse à
se réveiller et à prendre en charge le patrimoine fabuleux laissé par
nos ancêtres : “Lève-toi et dépoussière-toi ; T’est pris par la
somnolence ! Les richesses que recèle ton pays Attendent un geste de ta
part. Jette un regard vers le legs de tes ancêtres Regarde un peu en
arrière. Tu as bien des aïeux Et ne dérive pas d’un chêne.” Peut-on
parler de Chérif Kheddam sans citer Nouara, la diva qui l’a accompagné
dans un grand nombre de ses chansons et à qui il a composé des poèmes et
des musiques ? Cet heureux mariage artistique entre deux sommets de
l’art est sans doute un exemple unique dans la chanson kabyle en matière
d’harmonie, de symbiose esthétique et d’affinités électives. Monument
de la chanson dans ses corpus poétique et instrumental, Chérif Kheddam
aura été un exemple d’artiste humble et profond, de visionnaire en
matière d’art et de pédagogie pour avoir formé et propulsé de grands
talents devenus célèbres par la suite. Il marque ainsi d’une empreinte
indélébile la chanson et l’art kabyles.