
ALI-YAHIA ABDENOUR, MILITANT DES
DROITS DE L'HOMME, À LIBERTÉ
“Il faut un changement de régime”
Dans
cet entretien, le président d’honneur de la Ligue
algérienne de défense des droits de l’Homme
(LADDH) fait part de son appréciation quant à
la manière dont la campagne électorale
est menée, en soulignant la partialité
de l’administration. Ali-Yahia Abdenour met par ailleurs
en garde contre une amnistie qui se fera au détriment
des obligations de mémoire et de vérité.
Liberté
: La campagne électorale pour l’élection
présidentielle du 9 avril est pratiquement à
son quinzième jour. Quelle appréciation
en faites-vous ? Ali-Yahia Abdenour : Il faut
parler vrai et près des faits. La campagne électorale
du Président-candidat à sa propre succession
est organisée par l’administration qui est aux
ordres, par les partis de la coalition gouvernementale,
par le gouvernement qui est son comité de soutien,
par des comités de la société civile,
des patrons de l’industrie, de femmes, de jeunes, de
sportifs, d’artistes. Il suffit de prononcer son nom
pour que ses comités de soutien, dont la danse
et les chansons sont les supports de cette institution
qu’est l’animation politique, se lèvent et acclament
en chœur : “Le guide providentiel qui restera à
vie au pouvoir.” Il faut se méfier de ceux qui
prennent le train en marche, mais veulent courir plus
vite que la locomotive. La population hurle avec les
loups : “Plus Bouteflika que moi tu meurs.” Le Président-candidat
peut dire comme l’ancien roi d’Espagne : “Il n’y a pas
abus de pouvoir en ce pays, mais abus d’obéissance.”
Il faut savoir aussi ce que l’on cache et ce que l’on
tait. Les pamphlets expriment en un style direct, et
en langue dure et parfois crue, le rejet du Président-candidat
car il y a une accumulation de revendications légitimes
non satisfaites qui engendrent des mécontentements.
Le désespoir, la détresse, la frustration,
la déception, l’inquiétude et le découragement
habitent les gens. Il y a une cassure, bien plus qu’une
rupture, entre d’une part une minorité jouissant
d’un niveau de vie égal ou supérieur à
celui des pays développés, et de l’autre,
la majorité de la population, les pauvres, les
travailleurs, les retraités, les enseignants,
les couches moyennes, qui ne bouclent pas leurs fins
de mois. Le pouvoir ne veut pas entendre cette Algérie
qui souffre.
Certains candidats
se sont plaints du parti pris de l’administration en
faveur d’un candidat et ont brandi la menace de se retirer
de la course. Selon vous, un tel scénario est-il
possible ? Écornerait-il la crédibilité
de la prochaine élection présidentielle
?
Écoutons ce qui se dit et ce qui se pense. Les
candidats qui ont le mérite de ne pas observer
l’élection du balcon sont descendus dans la rue.
Leurs propos méritent attention et commentaire.
Ils savent qu’ils font partie des perdants. Ils espèrent
une timide percée dans l’élection pour
préparer leur avenir politique aux prochaines
élections locales ou nationales. Cet incident
de parcours est déclenché par le spectacle
assez dérisoire des comités et sous-comités
de soutien au Président-candidat qui bourgeonnent
partout, masquent la réalité, faussent
l’expression des volontés des citoyens et la
liberté de leurs options. Tout Algérien
qui se voit obligé de rejoindre le pouvoir le
fait non pas par conviction idéologique ou par
militantisme convaincu, mais par intérêt
ou par peur. L’éthique du suffrage universel
interdit à l’État en temps d’élection
de mettre ses moyens au service de tel ou tel candidat.
Le scrutin est joué d’avance et le Président-candidat
maître du jeu bénéficie de tous
les moyens de l’État : administration, finances,
etc. La pièce de théâtre qui a été
jouée en avril 1999, avec le retrait des six
candidats de l’opposition au pouvoir, ne se renouvellera
pas.
De grosses pointures
de la scène politique algérienne ont refusé
de prendre part à l’élection présidentielle
au motif que les jeux sont faits… ll Il y a trois manières
de présider aux destinées d’un pays :
s’identifier à soi, c’est ce que font les rois
; se mettre à son service, c’est ce qu’ont fait
les martyrs de la Révolution, à leur tête
Abane Ramdane et Larbi Ben M’hidi, l’occuper par le
flic et par le fric, c’est ce que fait le pouvoir actuel.
Rudyard Kipling a dit : “Une révolution n’appartient
jamais au premier qui la déclenche, mais toujours
au dernier qui la termine, et qui la tire à lui
comme un butin.” Les personnalités politiques
les plus respectées, les plus populaires, qui
présentent et comptent le plus, ont une stature
d’hommes d’État avec une dimension nationale
et internationale ne peuvent pas participer à
une élection présidentielle qui n’a pas
pour objet de choisir librement un président
mais seulement de le légitimer, car les jeux
ont été faits avant et ailleurs par les
décideurs. Récuser avec raison la règle
du jeu imposée ne peut s’accommoder d’un jeu
sans règle. L’armée est partie prenante
dans ce jeu. Un coup d’État militaire est toujours
la conséquence d’un échec politique que
l’armée n’arrive pas à réparer.
Une élection dont les résultats sont connus
d’avance ne sert qu’à reproduire le système
politique en place. Le Président a voulu le pouvoir
puis tout le pouvoir. Le sentiment d’être indispensable,
irremplaçable est inhérent à toute
fonction d’autorité. Le scrutin du 9 avril assurera
au Président-candidat une victoire à la
Pyrrhus, sans risque et sans gloire. Ne pas respecter
les règles d’une élection honnête,
c’est ouvrir la voie à une grande désaffection
de l’électorat, à une abstention record
qui vaut désaveu. Participer à cette élection,
c’est servir d’alibi, de caution, d’otage à un
pouvoir qui refuse l’alternance démocratique.
Une légitimité usurpée, fondée
sur la fraude électorale, relève du hold-up
électoral, donc du gangstérisme politique.
Une déclaration des anciens présidents
de la République et des ex-Premiers ministres
est nécessaire car “rien n’est plus condamnable
que ceux qui savent et ne disent rien si ce n’est ceux
qui disent et ne font rien”.
À la faveur
de la campagne électorale, le candidat Abdelaziz
Bouteflika a parlé de la possibilité de
décréter l’amnistie générale
en faveur des terroristes pour peu qu’ils rendent les
armes. Qu’en pensez-vous ? L’amnistie relève
de la compétence exclusive du Parlement ou du
peuple par la voie référendaire. La paix
sans la vérité et la justice n’est qu’impunité.
Les droits de l’Homme et la paix sont les deux aspects
indissociables de la vie humaine. Toute tentative de
préserver l’un au détriment de l’autre,
d’assurer la paix au détriment de la vérité
et de la justice, conduit à l’échec des
deux. La charte pour la paix et la réconciliation
nationale, qui devrait être un grand projet politique,
a été réduite à sa dimension
sécuritaire. Lutter contre le terrorisme, c’est
d’abord comprendre ses causes, et ensuite les faire
disparaître. Depuis les années 1990, l’Algérie
considère que la solution à la crise est
sécuritaire alors qu’elle est politique. Ce qui
implique l’élimination de toute action susceptible
de la retarder ou de la faire échouer. La paix
n’est pas le produit de la force, mais le fruit de la
vertu, de la tolérance, de la générosité
et de la solidarité. Elle se négocie et
se construit. La réconciliation nationale
n’est pas pour demain, un retour à une spirale
de violence est au bout du chemin. Faut-il tronquer
la justice pour la paix ? Faut-il choisir entre le droit
et le pardon ? Faut-il lutter contre l’oubli et préserver
la mémoire agressée ? Que choisir : le
pardon contre la justice ou la paix par la justice ?
Que sont devenus les disparus, les morts sans sépulture
et les vivants sans existence ? Aucune affaire de disparus
n’a été élucidée, et il
n’y a pas une volonté de le faire. Les milliers
de disparitions forcées constituent des violations
flagrantes du droit interne et des conventions et pactes
internationaux ratifiés par l’Algérie.
Il s’agit de crimes contre l’humanité.
Dans ce contexte électoral,
certaines parties s’en sont violemment prises à
la presse et aux partisans du boycott. Ne voyez-vous
pas par là des signes annonciateurs d’un durcissement
futur de la position des autorités à l’égard
des partis et de la presse ? Il ne faut rien attendre
du pouvoir actuel, car il ne s’est jamais remis en cause.
Quand le pouvoir s’enferme, se replie sur lui-même,
ne s’ouvre pas, car l’ouverture et le renouveau sont
indispensables, il devient dangereux. Les questions
sans réponses s’accumulent. Nous vivons une période
de blocage de la vie nationale où dans ses profondeurs
se préparent un orage, une tempête. La
situation du pays est grave, préoccupante, la
corruption florissante qui défie l’imagination,
l’appétit de jouissance, la recherche effrénée
du luxe, se sont substitués aux valeurs fondamentales
de la nation. Une petite minorité détient
un patrimoine immobilier très important et des
fortunes colossales. L’indépendance et le
pluralisme de l’information renforcent la démocratie
et l’État de droit. Le pays a besoin d’une presse
libre et de qualité, qui n’est pas en liberté
surveillée. La jeunesse, qui représente
l’espérance, la vie, l’avenir, doit succéder
à un pouvoir en sursis dans un régime
politique en sursis. Il faut un changement de régime
et non un changement dans le régime. Le boycott
massif est une arme politique pacifique très
efficace pour faire du scrutin du 9 avril le rejet d’un
système politique disqualifié, discrédité
et pollué par l’argent.
Arab
CHIH
© Liberté du 05 avril 2009 |