LA KABYLIE DE TOUS LES PRINTEMPS
*
Un pas en avant,
trois en arrière. À tous égards,
Fellag a raison. Pendant que sous d’autres cieux, lorsqu’on
touche le fond, on remonte ; chez nous, on « creuse ».
Oui, et ce depuis quarante ans. Nos gouvernants gagnent
en art de l’échec, de retournement de situation
et de roublardise. Cela a toujours été
ainsi : à peine croit-on se remettre d’un
mauvais rêve qu’on est replongé dans un
cauchemar. Quand bien même le remède est
pire que le mal. Si de l’orthodoxie socialiste, voire
de l’économie de bazar, à l’économie
de marché (si économie de marché
il y a) ; de l’aliénation de l’Éducation
nationale à l’école « sinistrée »,
que de gâchis ; il n’en demeure pas moins
que l’on continue à naviguer le bateau –pour
ne pas dire la galère- Algérie à
vue d’œil. L’autisme de nos dirigeants est tel qu’on
va à contre-courant de l’Histoire. L’on s’entête
à vouloir nous faire gober leurs promesses sans
lendemain et discours déréels, à
coups d’élections bidon. Au besoin, à
coups de matraques et de balles. Mais toujours est-il
que la formidable contestation citoyenne, elle, sourd
et grossit irréversiblement. Partie de la frondeuse
Kabylie, au printemps 2001, elle déteint sur
le reste du pays. Même si l’on sait que le travail
de sape mené par un pouvoir déliquescent,
mais rompu au machiavelisme –il y va de sa survie-,
continue à faire des ravages : brouillage
de repères et retournement de la situation semblent
être son fort. D’autant que l’opposition ou supposée
telle, sensée canaliser la protestation populaire,
mais garrottée ou/et soudoyée (en plus
de l’abîme idéologique séparant
islamistes et démocrates), agit en bataille rangée.
Dès lors le régime, en principe atteint
de sénilité politique et titubant, se
voit revigoré ; et partant, il se permet
d’être condescendant et méprisant. Il n’en
fait qu’à sa tête. Puisque à peine
la rue commence-t-elle à gronder qu’elle est
étouffée à la hussarde. Comme d’habitude,
la fin justifiant les moyens, il ne recule devant rien.
Car il sait d’expérience comment noyauter et
diluer le « chahut de gamins »
dans la cacophonie partisane. Puis s’en lavant les mains,
et se la coulant douce pendant que le pays est à
feu et à sang, c’est à peine si M. Bouteflika
en entend des rumeurs parvenir au parvis de
l’inexpugnable citadelle de la Présidence.
La Kabylie de
tous les printemps brûle depuis maintenant dix-huit
mois. Souillée, humiliée et violentée,
elle n’en finit pas de tirer les marrons du feu. Pourvu
que justice et dignité soient rendues au citoyen.
Mais encore faut-il, pour faire trembler le mastodonte
aux pieds d’argile, que d’autres régions se joignent
à la protestation. Ne serait-ce que pour une
mise à nu, en boudant massivement les sempiternelles
élections truquées qui le ressuscitent.
D’autant que celles-ci, pour nos « responsables »,
semblent être une fin en soi. Et que l’on organise
périodiquement pour badigeonner une façade
qui cache de plus en plus mal la faillite du système.
Le « séisme » du 30 mai
dernier est d’une telle magnitude que, pour veiller
au grain, on a vite fait d’actionner les vieilles manœuvres.
Quitte à diaboliser toute une région pour
rallier le maximum de crédules à leur
discours de thaumaturges. Alors que les faits parlent
d’eux-mêmes : dans un État de droit,
on ne tire pas impunément, à balles réelles
et explosives, dans le tas et dans le dos d’une jeunesse
aux mains nues. D’une jeunesse désemparée
et excédée par la énième
provocation. Dans un État de droit, en pareille
situation, le gouvernement aurait vite fait de réagir
en donnant des appaisements, avant que l’émeute
n’eût fait tache d’huile. Des têtes même
de responsables politiques auraient roulé en
signes forts ; en vue d’épargner d’autres
vies humaines. Mais un État de droit, dis-je ?
Pardon. On a plutôt eu droit à un M. Zerhouni,
ministre de l’Intérieur, aussi arrogant et méprisant
que M. Bouteflika, président de la République.
Pendant que le premier déversait son fiel sur
une jeunesse plus que meurtrie, alors que les crépitements
de balles ne faisaient que commencer, le second n’avait
pas trouvé mieux que de tenter une « virée »
à l’étranger ; et prendre part à
un congrès sur… le sida. Le reste, tout le monde
le sait. 118 morts, plus de 2000 blessés (dont
des handicapés à vie), des centaines de
citoyens en liberté… provisoire. Alors que les
assassins, connus de tous, courent toujours ; ou
attendent –dans le meilleur des cas- d’être « jugés ».
18 mois sont passés, et le pouvoir est toujours
égal à lui-même en s’enferrant dans
la logique de pourrissement. Et parler d’élections,
en pareil cas, c’est tout juste si on demandait la capitulation
du mouvement citoyen. Un mouvement justement incorruptible,
résolument pacifique et porteur d’union. Donc
d’espoir. Qui fait peur. Un mouvement qui ose dire :
« plus jamais ça ! ».
Parce que ce qui se passe aujourd’hui en Kabylie pourra
se répéter, demain, dans n’importe quelle
autre région du pays. Et en quoi cela déchaîne-t-il
la fureur des participationnistes, en mal de glorioles
et prébendes, à la mascarade électorale ?
Les sophistes du FFS** gagneraient mieux en retournant
leur débat « pour convaincre »
contre les locataires de la citadelle d’El-Mouradia.
Car ce sont eux les pyromanes, mais déguisés
en pompiers. La démonstration de rue d’avant
hier (05 octobre), lourde de sens, donne à méditer.
Le 07 0ctobre
2002
Mohamed
ZIANE-KHODJA
*Article boudé par
certains journaux auxquels il a été proposé.
Liberté d’expression « à l’algérienne »
quand tu nous tiens ! Ce qui laisse à penser
que celle-ci serait plutôt la « chasse
gardée » de quelques « professionnels ».
Soit.
**Mon intention, ici, n’est
nullement celle d’offenser qui que ce soit. Encore moins
les militants sincères du FFS, en tant que parti
historique. Néanmoins, j’ai laissé parler
aussi le cœur devant tant d’incohérences et d’arguments
qui « ne tiennent pas la route ».
Indépendamment de ce que pourraient bien penser
certains (chacun est libre de ses convictions), force
est de constater qu’un parti politique, tout comme n’importe
quelle idéologie d’ailleurs,
finit
un jour par flancher. Par passer à côté
des événements, de l’essentiel. Serait-ce
le cas du Front des Forces Socialistes en Kabylie ? |