Lors des 4
èmes « Poésiades »
de Béjaïa, le groupe « Gato Gótico »
nous a donné magiquement la main en jouant à
dessein quelques airs folkloriques. Tout feu tout flamme,
on s’est mis à danser dans tous les sens, à
l’acclamer… Zahir Benbara, un comédien, qui a
la jambe plâtrée, et ne pouvant résister
au désir ardent de valser, jeta ses béquilles
pour s’en donner à cœur joie. C’est le délire.
C’est aussi la voix du sang. Une berceuse « Arroro »
c’est la nôtre… « Aghoud ».
Achosman Araya, Roberto Cabrera, Mariano Luis, Olga
Luis Rivero et José Juan Lopez ont bien voulu
répondre au "Jeune Indépendant".
Écoutons.
« LE
JEUNE INDÉPENDANT » :
Qui est « Gato Gótico » ?
ROBERTO CABRERA: Nous sommes
un groupe canarien. Nos débuts remontent à
dix ans, et même plus si l’on tient compte de
certains musiciens. On joue du jazz. Mais ce que nous
appelons le « jazz fusion » (ce
n’est pas le jazz sous sa forme authentique, si vous
voulez). Nous le travaillons avec d’autres éléments.
Nous travaillons aussi sur le folklore ancien des Îles
Canaries.
J.I:
De quels instruments vous
servez-vous ?
R.C: Nous utilisons
les instruments classiques du jazz. C’est-à-dire
la batterie, la basse, le saxophone, les instruments
à cordes, la flûte, la trompette… Nous
avons essayé, ces derniers temps, de nous fonder
sur la percussion d’ici (algérienne). Comme,
par exemple, le « bendir ». Avec
notre passage, nous allons encore prendre d’autres instruments
que nous essayerons d’intégrer… On essaie de
s’en inspirer.
J.I:
Si vous nous parliez un peu de la musique canarienne ?
R.C: C’est à
l’image de notre société. Notre musique
est dominée parce que notre société
est aussi dominée. Elle est dominée, bien
entendu, par ce qu’on appelle le cosmopolitisme international.
La société canarienne compte les Canariens,
bien sûr. Mais aussi beaucoup d’autres communautés
européennes qui imposent leur façon de
voir, et donc leur musique. Ces dernières années,
il y a une influence anglo-saxonne. Comme on le sait,
qui existe de par le monde. Et qui existe aussi aux
Canaries.
J.I:
Vous vous appelez aussi le groupe « Nómada » ?
R.C: « Nómada »
ou « Numide ». Il y a, bien entendu,
un jeu de mots en espagnol qui n’existe pas chez vous.
D’abord, le mot « Numide » tout
seul. C’est un hommage aux groupes berbères,
de façon générale. C’est historiquement
fondé. Maintenant « Nómada »,
en espagnol, veut dire « Nomade ».
Donc, si vous voulez, un jeu de mots sur la mobilité.
Les choses, les idées, et les hommes non plus…
ne sont pas fixes. Même dans la vie quotidienne,
il y a une espèce de mobilité. Donc une
espèce de retour au nomadisme qui existait dans
toute notre société. De façon plus
précise encore, c’est une manière de dire
que nous sommes des nomades, dans le sens d’étrangers
à notre propre terre. Les Canariens étaient
amenés à quitter leur pays, à émigrer
en Amérique. Et même en Algérie,
à la fin du siècle dernier. Et quand ils
se retrouvent à l’intérieur, ils sont
aussi dominés par l’extérieur. C’est un
peu la situation du « Nomade »
marginalisé.
J.I:
Vous venez de vous produire en salle, à l’occasion
des 4 èmes « Poésiades »
de Béjaïa. Est-ce votre premier spectacle
en Algérie ?
R.C:
C’est notre première manifestation. Mais, nous
devons préciser que ce n’est pas une opération
lucrative. Nous sommes venus uniquement pour faire une
petite démonstration, un geste d’amitié…
Aussi, nous n’avons pastous nos instruments.
C’est juste pour dire que nous sommes là. C’est
la première fois que nous venons dans ce que
nous appelons le « Continent »
africain. Ce n’est pas seulement l’Algérie, le
Maroc… Mais l’Afrique entière qui représente
beaucoup pour nous. Surtout que notre territoire est
seulement à 100 km. Donc, c’est ce pas symbolique
qui compte. Être ici, pouvoir échanger
avec les gens avec très peu de moyens… C’est
le contact humain qui est très important. On
a déjà joué à Tigzirt en
famille. Le faire à Béjaïa, en raison
des journées de poésie, c’est encore quelque
chose de très grandiose. Nous venons de participer.
Être ici, c’est une façon de nous sentir
en accord parfait avec le peuple berbère dont
on est issu.
J.I:
Comment trouvez-vous le public algérien ?
R.C:
Nous sommes très touchés par l’accueil.
C’est un public qui reçoit très bien.
Nous avons joué une espèce de valse qui
est typique des îles, et les gens ont réagi
comme si c’était la leur. Donc, comme si on était
encore aux Canaries. Ce qu’on trouve aussi de plus important,
en dehors du public, ce sont ceux qui viennent écouter
la musique, dans la rue. Depuis que nous sommes ici,
nous retrouvons des visages. Personnellement, j’ai vu
quelqu’un qui ressemble à un frère jumeau.
Tassadit Yacine ressemble à une tante, ou à
une mère… Si vous voulez, ce sont des visages
qui nous sont totalement familliers. Il n’y a aucune
différence, sinon la langue. En plus, il nous
arrive de discuter avec des gens pendant des heures.
Chacun dans sa langue, et on se comprend.
J.I:
Et Béjaïa ?
R.C:
Par rapport à ce que nous avons vu en cours de
route, d’Oran à Tigzirt… (parce que nous sommes
venus en voiture). Nous avons été frappés
par Béjaïa qui est une ville portuaire ouverte,
cosmopolite et accueillante. À tigzirt, c’était
bien aussi… Mais plutôt petit. Côté
accueil, il était lui aussi famillial. Ici, on
a vraiment l’impression d’être dans une ville
comme dans les îles.
J.I:
Comptez-vous revenir une autre
fois ?
R.C:
Non seulement nous comptons y revenir, mais il faudrait
qu’on revienne avec d’autres Canariens pour qu’ils voient
d’eux-mêmes cette réalité. Ici,
ce n’est pas seulement des amis… Mais des frères
jumeaux. Vous, par exemple, vous nous rappelez quelqu’un
de chez nous. Il faut que les autres fassent la même
expérience… En dehors de ce qui est visible,
de ce qui est clair, nous avons réalisé
quelque chose de magique. C’est un bain magique. Nous
sommes arrivés à réaliser quelque
chose que nous n’aurions jamais cru possible.
J.I:
Avez-vous une appréciation
sur la musique algérienne ?
R.C:
La musique traditionnelle, pour nous, c’est quelque
chose d’émotionnel, d’affectif. Nous venons retrouver
là nos racines… C’est quelque chose de très
important que nous avons vécu avec une instrumentation,
peut-être réduite, mais de l’ordre de l’affectif,
de la magie, de la vibration même. Quand à
l’aspect modernité, c’est ce qui se passe en
Afrique. C’est un peu comme chez nous, il y a le Nord
et le Sud. Il y a une différence de couleur,
de peau, peut-être de culture… Mais ces distances
ne sont qu’artificielles. En réalité,
on peut les casser. Entre nous, ce qui se passe chez
nous se passe aussi en Afrique. C’est-à-dire
que la musique moderne se sert de ce fond traditionnel,
avec tout un jeu d’instrumentation universelle. Et c’est
cette fusion, cette osmose entre ce fond culturel et
cette universalité, à laquelle nous tendons,
qui nous intéresse. Finalement, nous sommes très
contents que cette musique algérienne, très
riche, puisse ressembler à la musique africaine.
Nous y tenons beaucoup, sinon on tournerait le dos à
l’Afrique.
J.I:
Le dernier mot ?
R.C:
Nous sommes contents d’être venus en Algérie.
D’autant plus que c’était un voyage tout à
fait improvisé. Disons que c’est une initiative
plutôt personnelle, après avoir rencontré
Mme Tassadit Yacine aux Canaries. Venir en Algérie
signifiait voir ce pays d’indépendance, etc.
Mais plus loin que cela, c’était quand même
retrouver le « Continent » africain.
Cette « terre mère ». Et
pour nous, nous ne sommes séparés du continent
qu’artificiellement et politiquement. Nous devons essayer
de fusionner, de trouver un terrain d’entente avec cette
culture à la fois maghrébine, méditerranéenne
et africaine. En retrouvant des éléments
de base qui ne soient pas des artifices. C’est ce qui
nous a motivé profondément. C’est finalement
un rêve magique qui a pris corps et sens . Nous
avons été touchés par le fait que
les Algériens étaient une espèce
de double d’eux-mêmes physiquement et intelectuellement.
Nous souhaitons que ces contacts se reproduisent de
façon plus intense, beaucoup plus large.
Fin juillet 1992
Entretien réalisé
par:
Mohamed
ZIANE-KHODJA
Traduit en français
par:
Mme
Tassadit YACINE
* Article paru au journal
"Le Jeune Indépendant" (Algérie),
début août 1992.