BOUTEFLIKA ET LA POLITIQUE DU PIRE ¹

On dit qu'un peuple qui n'a pas de mémoire est condamné à revivre les erreurs du passé. Nous n'irons pas jusqu'à dire que pas même trois mille ans d'errements et tâtonnements -toujours dans la douleur- n'ont suffi pour nous forger une paix à vivre. Loin s'en faut. Car pour peu que l'on remonte dans les quatre dernières décades, on est déjà vite frappé par l'amer constat: on ne se décide toujours pas à mener le pays à bon port, ni on est encore prêts à le faire. C'est du moins l'impression qui se dégage de la situation de blocage, de marasme et d'irrésolution que nous traversons dans la tourmente. Oui, il n'échappe plus à personne que la béance est profonde, voire aiguë et tragique. C'est ce qui arrive aux pays là où les régimes autoproclamés manquent de perspectives réelles et adaptées à leurs peuples. Là où on ne fait sinon dans le replâtrage et les éternels atermoiements, alors que les grandes questions pressent. Bref, dans la petite -pour ne pas dire basse- politique qui n'a d'égal que le gouffre sans fond, dans lequel on nous a précipités. Autrement, comment se fait-il qu'on en soit arrivés là?! N'est-ce pas mesurer de l'absurde que dans un pays, comme l'Algérie, qui fait du chiffre dans les hydrocarbures, disons plus de 22 milliards de dollars l'année écoulée, des gens -quand ils ne trouvent pas d'eux-mêmes de salut dans le suicide- tombent dans le coma dépassé…d'inanition. Ou encore de la régression, quand notre système éducatif, mais pendant du régime, sensé former une jeunesse -soutiers de tout autre nation- à même de surmonter, dans la sérénité, tout défi circonstanciel; mais que voilà converti plutôt en terreau d'actuels équarrisseurs de femmes et d'enfants. Alors là! disons-le vite et tout haut: c'est le sort de tous les Algériens, voire des générations entières, pris en otages, qui en est jeté. Irrémédiablement.

Voilà déjà un peu plus de douze ans, depuis les sanglantes émeutes d'Octobre 1988, et bientôt dix ans depuis le « Sursaut Républicain » de janvier 1992, que la société tout entière se bat et se débat, comme une âme en peine. Aux frais que l'on sait: plus de 150 000 morts, certains parlent même de plus de 200 000; des milliers de disparus; autant d'Algériens (notamment des enfants-survivants ayant été témoins directs de descentes terroristes et macabres) traumatisés à jamais; exodes "ruraux" forcés, par villages entiers, fuyant la fureur des Fous de Dieu; la machine économique, quand machine il y a, volée en éclats par des attentats, avec tout ce que cela pourrait supposer comme conséquences immédiates: chômage forcé ou technique, prolongé ou compression (quand ce n'est pas déjà l'œuvre de lois dictées par le FMI)… La liste est longue, vraiment trop longue. Et dire que les Algériens, d'abord aux yeux de nos gouvernants "autistes", passent pour des mineurs politiques; quand on n'est pas carrément traités, par certains de nos détracteurs étrangers -on est assaillis de partout!!- , mal embouchés en plus, de congénitalement incapables… Comme pour mériter une démocratie réelle, à la mesure du sacrifice consenti.

Oui, depuis un peu plus de douze ans, car on ne peut faire abstraction d'Octobre 1988, que de sang a coulé sous les ponts de l'indifférence. À croire que notre drame quotidien est le cadet des soucis de nos gouvernants successifs. C'est à ne plus tenir! Pendant que l'on continue à se faire égorger au détour d'une rue, dans un "faux barrage", ou simplement jusque chez soi, beaucoup ont "choisi" de partir… La mort dans l'âme. Déjà que l'air du temps est à l'amnésie amnistiante ou l'absolution des barbares; au silence officiel, frisant le mépris, quant aux massacres d'innocents désarmés; à la chasse aux couples, acte inquisitorial version XXIe siècle; au débinage de tout ce qui bouge, de tout ce qui ne sied pas à Sa Majesté le président; au matraquage des mères, des épouses et enfants de disparus, pour s’être jetés dans la mêlée et vomir leur ras-le-bol d’attendre indéfiniment, et dans l’incertitude ; à la nostalgie politique, d’où le retour en force de vieux fossiles des années de plomb, aux commandes ; à l’Assemblée et à la coalition croupion, sommées de faire preuve de dithyrambe quant à tout ce que respire Sa Majesté ; enfin, à la montagne qui accoucha d’une souris : amendements du code pénal en vue de brider la presse privée. Donc la liberté d’expression. Parce que unique –il est vrai- vestige d’Octobre 1988, et qui jure avec le paysage des réfractaires à tout changement. Voyons, on ne veut toujours pas démordre avec l’école abêtissante ; le complexe politico-linguistique, à l’image d’une seule télévision depuis quarante ans ( !!!); le code de la famille moyenâgeux… Tout cela au nom des sacro-saintes  «constantes » nationales. On comprend, dès lors, qu’on ne nous a fait que vendre du vent, moyennant des centaines de milliers des meilleurs fils que l’Algérie ait jamais connus. Quel dommage, chez nous, de s’adjuger du destin de trente millions de citoyens. Comme s’il s’agissait de moutons de Panurge. Pendant qu’ailleurs, dans des pays qui se respectent, les gouvernements défilent et la liberté d’expression demeure inamovible ; chez nous, c’est la liberté qui s’en va. Vraiment dommage qu’on n’ait pas des Richard Nixon*. La fine fleur du pays, ou ce qui en reste, parce que en voie d’extinction, quand elle parvient à déjouer les mailles du filet de ses prédateurs, émigre… pour mourir aux quatre coins de la planète. Et la mauvaise herbe gagne, s’installe. Désolation ! Une saignée dont le pays se ressentira des générations durant.

Évidemment, je ne peux pas cautionner, ni comprendre, M.Fattani** quand il parle de «son » honnêteté intellectuelle ; de « politiquement incorrecte », voire « inacceptable », l’idée de dresser le bilan des deux années de M.Bouteflika à la magistrature suprême du pays. Pour lui, ce seraient « querelles des chiffonniers » (sic), et tout le bazar. Il faudrait donc attendre –encore- trois interminables années, déjà qu’on ne fait qu’attendre depuis quarante ans, pour pouvoir additionner ce à quoi on nous a habitués. La politique du pire. Mais, dans la même foulée, il se permet quand même de louer la « concorde civile », d’être du bois dont on fait des flûtes. Sans pour autant souffler mot sur les massacres quotidiens de citoyens innocents, et qui vont crescendo. Parce que, justement, antithèse de cette même « concorde ». Soit. Bien lui en prenne. Néanmoins, une précision ne serait pas de trop : faire dans l’évaluation de la santé politique du pays, c’est aussi le propre des sociétés plus développées que nous. On y procède à coups de sondages d’opinion, d’analyses tous azimuts, de statistiques… mensuels, voire hebdomadaires. Maintenant, parler des deux années de M.Bouteflika, à la présidence de la république, n’est autre qu’oser regarder la réalité en face. Tout le reste serait de la fuite en avant.

À bon entendeur…

Le 15 avril 2001

Mohamed ZIANE-KHODJA

 ¹ Je tiens à préciser que cet article a été boudé par certains journaux (algériens, NDLR) auxquels il était proposé. Il fut publié dans la revue « El Vigía » (Îles Canaries), en mai 2001.

* Je fais allusion au scandale du Watergate (1972-1974), révélé par le « Washington Poste », et qui obligea le président Richard Nixon à présenter sa démission…

** Directeur de « L’EXPRESSION », quotidien pro-gouvernement, dont l’article « Querelles des chiffonniers » est paru le 12 avril 2001, au journal Le Matin.

 

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