
LA FEMME DANS "LES VIGILES"
LE PLAIDOYER DE TAHAR DJAOUT
Mohand AREZKI
Parmi les
thèmes qui ont préoccupé le plus l'écrivain journaliste
Tahar Djaout, assassiné le 26 mai 1993, celui de la condition féminine
occupe une place de choix. Ce thème revient de manière récurrente
aussi bien dans ses articles de presse que dans ses oeuvres de fiction.
C'est ainsi que, dans son roman Les
Vigiles, l'auteur met
en scène, à travers les attitudes des personnages Menouar Ziada
et Mahfoud Lemdjad envers la femme, deux visions diamétralement opposées
: asservissement de la femme de Menouar Ziada, ancien combattant, émancipation
de Samia, amie du jeune professeur de physique, Mahfoud Lemdjad.
Il est du reste significatif de relever que l'épouse de Menouar, qui
apparaît fugitivement au début du roman pour ensuite s'effacer
du décor, ne possède même pas de nom.
Loin d'être un oubli, cette absence de dénomination semble procéder
du souci de mieux faire apparaître cette propension à vouloir ravaler
la femme au rang d'objet : «
De toute manière, maintenant, sa présence ne suscite pas en lui
plus d'émotion que la présence d'un tabouret ou d'une valise.
Il est convaincu que si, un jour, elle disparaissait, il ne s'en apercevrait
qu'après coup, lorsque viendrait l'heure de manger et que le repas n'aurai
pas été servi. » Ce passage exhale de forts relents de misogynie tout en mettant
en relief le statut de ménagère qui doit s'acquitter quotidiennement
des travaux domestiques.
Comme pour dire que les sentiments n'ont pas de place chez Menouar, l'auteur
des Vigiles écrit : «
Tout en haut, sa femme l'attend. Mais sa femme, évidemment, ne compte
pas, en dépit de quarante années de vie commune ou, plutôt,
côte à côte ».
Par on ne sait quel alchimie sémantique, le syntagme « côte à côte » se vide de son sens premier pour
en prendre un autre, à savoir son opposé, évoquant paradoxalement
toute la distance qui sépare Menouar de sa femme - objet qui « n'est plus qu'un meuble
vétuste parmi d'autres meubles qui ne tarderont pas à rejoindre
le débarras ».
De son côté, Mahfoud Lemdjad a une autre perception de la femme
: « C'est un corps
au pouvoir magique avec quelque chose qui comble et apaise, la vertu d'enrayer
l'angoisse et le sentiment de solitude. » C'est d'ailleurs grâce à l'aide morale
apportée par son amie Samia dans les moments difficiles que Mahfoud a
réussi sa quête de modernisation du métier à tisser.
En signe de reconnaissance aux femmes, il n'ommettra pas de les citer dans sa
prise de parole lors de la cérémonie organisée en son honneur
: « () Je rappellerai
seulement tout ce qu'elle doit aux autres, en particulier aux femmes () Je leur
exprime toute ma reconnaissance et je leur restitue une part infime des multiples
choses qu'elles nous ont données ».
A l'opposé de la femme de l'ancien combattant, résignée
et soumise, l'amie de Mahfoud refuse la résignation : « Je pense qu'il faudra réagir contre
des pratiques aussi révoltantes », dit-elle. Ce même refus de la soumission est
scandé par une autre femme au niveau du port. Pendant que les hommes
subissaient sans broncher les lenteurs bureaucratiques et autres humiliations,
« une voix de
femme se déverse en invectives. Cela répand un grand soulagement
parmi les gens qui attendent. C'est comme un abcès qui crève.
Des langues se délient, des complicités se nouent () On redevient,
d'une file suante et piétinante qu'on était, des êtres humains
doués de parole, d'égards, de jugement, d'un sens aigu des valeurs.
La femme qui vient de retrouver la parole et l'indignation leur a fait don de
tout cela. Elle a détruit la toute-puissance de la cabine fortifiée,
imprenable, indifférente à la chaleur () ». Ce passage, qui met en relief le courage de la femme,
résonne aussi comme un plaidoyer en faveur de la femme.