
CINÉMA /
KAMEL DEHANE TOURNE
"LES VIGILES" DE TAHAR DJAOUT
M'hammedi BOUZINA
Après avoir réalisé, entre autres, Femmes d’Alger et Kateb Yacine, Kamel Dehane se lance dans la réalisation d’un long métrage, Les Vigiles. Vous l’aurez compris, Kamel Dehane va adapter à l’écran le roman du regretté journaliste-écrivain Tahar Djaout, paru en 1991, à la veille d’un tournant décisif dans l’histoire contemporaine de l’Algérie.
«C’est, à la limite, une idée de Tahar lui-même. Je l’ai rencontré à peine deux mois avant son assassinat en 1993. Nous avions discuté de l’idée de porter à l’écran le roman. Depuis, le projet me harcelait. J’ai un engagement moral que je dois, coûte que coûte, honorer», nous déclare Kamel Dehane. Entre son travail au prestigieux Institut national du cinéma et des arts du spectacle (Insas) à Bruxelles et ses fréquents voyages en Algérie durant la terrible période de 1992 à 1999, Kamel guettait le moment propice pour déclarer son projet. Le déclic vient en 1997 lors d’une rencontre avec l’éditeur des Vigiles, Louis Garden du Seuil. Après un accord de prin-cipe, Kamel se lance dans l’écriture cinématographique (scénario, découpage, technique…) du roman. Arrive une opportunité inattendue : l’Année de l’Algérie en France pour 2003. Dehane présente son projet au ministère de la Communication et de la Culture et à différents organismes belges et français, car il sait, par expérience, qu’avec la coproduction, il a plus de chances de réussir. Bingo ! La RTBF et le ministère de la Culture belge acceptent : 20 millions de FB (500 000 euros), le Commissariat général français de l’Année de l’Algérie en France débloque 1,2 million de FF et la Commission algérienne promet 7 millions de dinars. «Belges et Français ont déjà débloqué les crédits. Il ne manque que la partie algérienne», nous explique Kamel avant de préciser : «MM. Ahmed Bedjaoui et Abdou Benziane ont été très charmés par le projet et m’ont assuré que la commission algérienne avait donné son accord. Aujourd’hui, sur 11 projets retenus, 7 ont reçu leur argent et 4 attendent encore. Il s’agit des films de Belkacem Hadjadj, de Nadir Moknachi, de Zemouri et de moi-même.» Si K. Dehane ne s’alarme pas de ce retard de la partie algé-rienne dû, selon lui, à des difficultés administratives, il ne cache pas moins quelques inquiétudes. C’est qu’il ne reste plus que sept mois avant l’ouverture de l’Année de l’Algérie en France. Les repérages ont été effectués à Annaba, Alger, Constantine et Oran ; le casting est en cours où il est fait appel à des acteurs de talent tels Sonia, Agoumi, Kouiret, Adjaïr, Raïs Achour… Le tournage prendra 8 semaines (2 mois), le montage 3 à 4 mois… Le temps n’est donc plus aux excuses des «vigiles» de l’administration. Qui sont-ils ces «vigiles» dont parle Tahar Djaout ? Des objecteurs de conscience ? Des soldats de l’ombre ? Des paranoïaques ? A bien y réfléchir et relire le roman, le défunt Djaout était terriblement marqué par le système qui a inventé le FLN d’après-1962 où la suspicion, la crainte, la trahison et l’opportunisme ont été érigés en règle de vie et mode de pensée, jusqu’à faire d’un aussi beau pays que l’Algérie un immense «hôpital psychiatrique», selon l’expression de F. Fanon. Effroyable diagnostic d’un système politique qui a engendré des fous, des monstres algériens qui égorgent des bébés, brûlent des écoles, violent des mères au nom d’une lointaine histoire où Ibn Taymia est leur référence et Hassiba Ben Bouali et Ben M’hidi des impies. Kamel Dehane s’est permis une liberté sur Les Vigiles de Djaout en ajoutant un personnage féminin, émigrée, de formation psychiatrique qui revient au pays et écoute les «vigiles». Il, le personnage, voyage alors à travers l’histoire de l’Algérie et les raisons de son drame d’aujourd’hui. Rien que pour cela et pour la mémoire de Tahar, ce projet mérite tous les soutiens. Avis aux sponsors.