
"TAHAR DJAOUT A SÉDUIT L'ÉLITE
ET LES UNIVERSITAIRES AMÉRICAINS"
Marjolaine De Jagger est une traductrice
américaine d’origine irlandaise. Durant son parcours professionnel,
elle découvre la littérature algérienne et
se lie d’amitié avec Assia Djebar qui lui fait découvrir
l’écriture de Tahar Djaout. Après avoir traduit Les femmes d’Alger
dans leurs appartements et Le blanc de l’Algérie, elle décide de traduire en anglais
Le
dernier été de la raison qui devient The Last summer of reason, Les vigiles et bientôt
Les
chercheurs d’os.
Liberté : Mme de Jagger, vous portez un intérêt particulier à la littérature algérienne ; vous avez par ailleurs traduit beaucoup d'œuvres algériennes, mais comment avez-vous découvert Tahar Djaout ?
Majorlaine De Jagger : J'ai découvert le nom de Tahar Djaout pour la première fois dans le livre intitulé Le blanc de l'Algérie d'Assia Djebar quand j'étais en train de le traduire. Juste après, c'était la maison d'édition Ruminator Books à Saint-Paul, Minnesota, qui m'a contactée pour traduire Le dernier été de la raison (the last summer of reason) et j'en étais ravie ! Et l'année suivante, Les vigiles (the watchers, automne 2002). L'année prochaine sortira chez eux ma traduction de Les chercheurs d'os. Cette maison a offert une partie des bénéfices des ventes de " The last summer of reason " à une fondation de droits humains et fait beaucoup d'autres efforts dans des domaines pareils.
Comment définissez-vous l'homme à travers ses écrits?
A travers ses écrits, Tahar Djaout apparaît comme une personne de grande probité qui essayait de vivre ce à quoi il tenait et croyait, de faire face aux adversaires tout en sachant que lui-même il se mettait en danger par ses propres ouvrages. Pour moi, dans son écriture il fait témoignage de son talent de poète presque autant que de romancier. Ses descriptions de nature, de l'âme humaine ont souvent l'air de poèmes en prose. Plutôt qu'un auteur d'histoires narratives dans lesquelles l'intrigue joue le rôle principal, je le trouve philosophe et critique de la société moderne qui s'exprime à travers ses personnages. Personnellement, “l'intrigue” ne me manque pas.
Les américains et les anglophones, puisque vous avez traduit vers l'anglais les œuvres de Tahar Djaout et d'Assia Djebar, se sont-ils intéressés à la littérature algérienne ? Et comment trouvent-ils nos écrivains ?
Je regrette de devoir avouer que le grand public américain ne connaît sans doute pas grand-chose de ces deux auteurs — souvent il connaît à peine ses propres romanciers anglophones de “haut” niveau —, mais heureusement que dans le monde universitaire et intellectuel, il existe un auditoire solide qui s'intéresse et même se passionne pour vos écrivains.
Nous rendons ces jours-ci un hommage à l'auteur qui a été assassiné en mai 1994. Quel sentiment éprouvez-vous, sachant que vous avez découvert l'homme, le journaliste et l'écrivain à travers ses écrits ?
Evidemment, dire que c'était une tragédie est presque bête au moment présent, surtout dans ce monde où il semble n'y avoir que des désastres de guerre, d'assassinats, de terreur… La mort de Djaout devrait nous offrir, à nous tous, le modèle de poursuivre et de lutter pour ses causes et ses croyances, même en s'y mettant dans une position d'être menacé.