DIX ANS DÉJÀ...

 

Leonor MERINO

Université Autonome de Madrid

 

Au dixième anniversaire de l'attentat terroriste contre le poète et journaliste Tahar Djaout: Le sourire timide de l'homme reste légèrement estompé mais sa voix poétique retentira à jamais à travers son écriture.

 

       

Tahar Djaout est né en 1954 à Azzeffoun en Kabylie maritime. Il passe son enfance à la Casbah d'Alger. Il fait des études de Mathématiques à l'Université d'Alger (1977) puis des études en Sciences de l'Information et de la Communication à Paris (1985). D'abord, comme journaliste professionnel, chroniqueur et éditorialiste de la revue Algérie-Actualité, il prend part d'une manière continue aux débats politiques, linguistiques et culturels de l'Algérie. Plus tard, avec cette vigueur si paisible chez lui, il n'hésita pas, dans la revue Ruptures dont il était le directeur, à dénoncer les défauts d'une certaine société ainsi que ses vices destructeurs. Sa jeune trajectoire était jalonnée par une œuvre - récompensée à deux reprises - composée de poèmes et de romans.
Sa poésie (Solstice barbelé, 1973-1974, L'Arche à vau-l'eau, Insulaire et Cie, L'Oiseau minéral, L'Étreinte du sablier et Pérennes. Poésies posthumes) brille par sa force et par un retour à la grandeur d'une mémoire ancienne qui révèle, en même temps, la nostalgie de l'enfance, la mémoire, la désignation des êtres et des choses, la résurrection du sud, le voyage.
     Ses romans (L'Exproprié, Les Chercheurs d'os, Les Rets d'oiseleur, L'Invention du désert, Les vigiles et Le Dernier été de la raison: posthume) se caractérisent par leur originalité, la recherche d'un espace de pureté, ils sont souvent teintés de causticité et d'une saine ironie. Des œuvres qui donnent preuve du rythme poétique, de l'allure enlevée de son écriture, dont le héros se trouve doublement exproprié: de l'espace natal et des propres mots, mais toujours coruscant dans une cité endormie, ankylosée, qui ne sait plus répondre aux questions d'une jeunesse qui ne peut vivre dans l'hypocrisie.
     Dans son œuvre, le poète nous rend compte, non du vertige dont il souffre, mais de sa vaste citoyenneté. Cet écrivain parlait toujours de sa peau provisionnelle, comme s'il se sentait en mutation et afin de recouvrer sa peau originelle: les racines de sa Kabylie en des temps reculés, le paganisme ancestral, la communication charnelle avec la terre, l'amour pour l'Algérie (je n'ai jamais été d'ailleurs): Je crois qu'un écrivain algérien est un écrivain de nationalité algérienne et le regard qu'il peut adresser autour de lui et au monde ne peut être qu'un regard algérien, regard qui enrichira l'Algérie d'autant plus qu'il l'inscrit dans un contexte de valeurs universelles.
     Non seulement la rigueur perce son écriture, et son rêve était la paix des siens, mais il participait aux préoccupations de la littérature contemporaine dans laquelle il trouvait une vraie amitié. Sa défense acharnée des droits de l'homme, partout où il allait, était due à sa plume trempée dans la poésie et le courage.
      Sa silhouette moyenne, élégante, dégageait de la fraternité. Sa moustache - qu'on aurait dite du XIXème sièscle. - encadrait un sourire accueillant et sincère, derrière lequel se blottissait la timidité et l'humilité. Son ton de voix chaleureux, affable, résonne encore sur les trottoirs, récemment arrosés, de la Carrera de San Jerónimo et de la Plaza de Santa Ana, lors de son arrivée au Colloque "Maghreb-Europe" qui eut lieu au Círculo de Bellas Artes de Madrid, le 2 juin l992: juste un an avant de mourir à Alger, après des jours dans un profond coma, dans un attentat terroriste perpétré le 26 mai, 1993.
     Le vent madrilène conserve encore la chaleur de son contact lorsque ensemble, à côté du rire contagieux de Nabile Farès, nous regardions - nos cœurs légers et indolents - le vol de l'oiseau que Tahar Djaout chanta: Maître tisserand et géomètre, voici l'oiseau ordonnateur des formes et des architectures célestes [...] Par la perfection de son vol, par sa justesse de trapéziste, par son emprise sur les saisons, l'oiseau est le maître des sabliers. C'est la cheville qui affermit l'édifice volatil du ciel, c'est la ponctuation nécessaire au temps qui goutte dans l'oubli.
     Ce jeune poète algérien parla de l'amour avec naturel et violence, il sut aussi écarter de ses propres mains la violence où le papillon de l'âme se tourne, avec sa mine de lumière, pour aller à la recherche de la fontaine. Mais il y a des villes - se plaint le poète - où il est horrible d'avoir vingt ans; vingt ans qu'on voudrait jeter par la fenêtre, sur tout lorsqu'on voit sa cousine réduite à la seule vertu de procréer. Cependant, il subsiste mon poème, un écu où le réfugié protège ses dernières loques et attise sa dernière haleine, comme un part subversive.
     Et ce poète sensible, qui craint de lacérer le sommeil d'autrui, lui, l'aphone, avec ses pensées à vau l'eau, bredouille d'un visage de protestation, tandis que les potentats donnent l'ordre d'incarcérer ce grand consommateur de rêves.
     Poète intuitif qui chanta la mer s'identifiant avec son ressac, qui parla aussi de la forêt, de l'agonie du figuier, de son pays, des astres qui ont été mis en boîtes pour rendre amoureux le touriste, de l'errance, de l'exil, du rejet et de la solitude des hommes.
     Mais chez Djaout il y a aussi une profonde et païenne joie de vivre, comprise entre la difficulté quotidienne et la fadeur de certaines ambiances - une nuance qu'on trouve chez Farès, dans une certaine mesure.
     Son œuvre en entier représente constamment une subversion de ce qui a été déjà confirmé, un éclat de tous les conformismes, de toutes les formules convenues. Si les premiers textes sont parfois mordants dans ce sens, dans les suivants l'humeur se révélera comme une arme plus efficace que l'anathème, mais toujours la poésie donnera un souffle chaud et tendre à son œuvre.
     Tahar!: Tes trente [-neuf] ans te sont restés comme un harpon au travers de la gorge. Il faut pourtant avancer, poussé par des mains invisibles. Avancer vers le lieu de l'enfance et vers le lieu de la mort, vers la respiration des rues d'Alger - que tu as haïes et que tu as aimées -, car c'est toujours avec une sensation confuse que je retrouve ce lieu que j'aime et hais équitablement, Alger seconde ville de mon enfance, Alger où je dois chaque fois m'arrêter avant de reprendre mon voyage pour retrouver un peu plus loin dans l'arrière-pays le caveau où dort, momifié et intact, le souvenir de mes premières années. Alger, entaille de lumière et de beauté crasseuse.
     
     Il y a longtemps que tu reposes dans ta chère Kabylie, mais personne ne savait, comme toi, que la nature est infatigable meurtrière, infatigable génitrice, personne ne sentait, comme toi, l'humus de cette terre, et que le henné est plante d'Arabie, que le benjoin est parfum d'Arabie. Tout ce qui vient de là-bas colore, parfume ou guérit. C'est pour cela que [toi] enfant rêvai[s] d'y aller dans la migration des hirondelles, au moment où leurs volutes sidérales se perdent dans le fluide du ciel.
     Le poète ne nous disait-il pas: Le silence est la mort / Si tu dis, tu meurs / Si tu ne dis pas tu meurs / Alors dis et meurs ?
     Que nous reste-t-il alors? Il ne nous reste que d'être capables d'actes de vie par nos hommages, de proclamer que la traversée du désert - son espace vierge - n'offre pas de crainte et que l'honneur d'être écrivain, d'être poète, c'est le grand honneur que notre Tahar Djaout - à nous tous - mérita.

     On ne verra plus le sourire timide de l'homme, mais sa voix poétique retentira à jamais dans son écriture enlevée.


        
      Ami,

          lorsqu'il pleut,
          la terre sent
          l'humus, l'herbe.

          C'est toi qui sous le sol
          Répands ton essence,
          Sur La Kabylie, les mers.

          C'est toi, mon Ami à moi, bercé par les vents.
          Ton corps pur, nid douillet pour l'enfance.

 


Note de l'auteur:  Cet hommage et mes vers inédits sont aussi publiés dans la revue Amanecer, Madrid, juillet, 2003