LA BLESSURE SYNTAXIQUE

Rachid MOKHTARI

 

Les Vigiles et Le Dernier Eté de la raison, parus respectivement en 1991 et 1999 aux Editions du Seuil témoignent, tous deux, de la décennie sauvage écoulée ; le premier sur le système politique corrompu qui a transformé la ville, la capitale, en un insatiable univers œusophasique ; le second, dans ce même cadre urbain défiguré, décrit et dénonce l'inquisition islamiste qui s'est abattue sur la ville barbue.

Lamjad, l'un des derniers intellectuels à réfléchir dans une capitale livrée aux insatiables appétits des chercheurs de fortunes, fouineurs infatigables des grandes surfaces, est la victime désignée du système policier qui le broie. Son invention, un métier à tisser rénové, est considérée comme un étrange projet de déstabilisation du pays car il est le seul à avoir déposé un dossier d'agrément de ce type, jeté entre des montagnes de dossiers de fast-food, de terrains à bâtir, de commerce de gros… Il attire, dès lors, la suspicion des rouages de l'administration dont les vigiles veillent, insomniaques, sur les fortunes rentières. Et c'est dans un dédale kafkaïen, inextricable de démarches et d'interrogatoires que Lamjad est soumis à une enquête pour la délivrance de son passeport. Aucune éthique, ni morale, ni sens humain ne régit la vie de la cité prédatrice. La symbolique de Novembre n'est plus que frontons figés ou discours de devanture. Menouar Zyada (une lumière de trop), ancien maquisard, vit, comme Lamjad, reclus, dans une banlieue de la ville. Ses anciens compagnons de guerre ont tourné le dos, l'indépendance arrachée, aux aspirations du peuple devenu sanctuaire malheureux. Déçu par tant de gabegie, il se réfugie dans son enfance et s'y suicide, ne laissant ni fortune ni successeur. A travers lui, c'est l'esprit sain de Novembre qui se meurt. Ce roman qui ouvre la décennie sauvage est le premier roman urbain de Tahar Djaout, proche de la ville et de ses réalités immédiates. Lamjad, qui appartient à la génération de la postindépendance, et Menouar Zyada, à celle de Novembre, sont les pourfendus du système qui tue l'intelligence et rétrécit la mémoire. Pour dire et dénoncer ces rétractions irrémédiables, Tahar Djaout soumet l'écriture à une nudité syntaxique. La phrase est courte, réduite à ses constituants immédiats, sans aucune expansion dont la fonction grammaticale est d'enrichir le noyau sémantique. Cette écriture photographique (concept de William Faulkner) n'a pas, dans ce roman, une fonction descriptive. Elle est discours de la contestation par sa forme même. Roman de l'immédiat, la syntaxe est froide, syncopée de points, sans couleurs nominales ou adjectivales. Elle est le négatif d'elle-même. Comparée à la richesse de la phrase poétique expansée de son précédent roman Les Chercheurs d'os, qui met en contraste le thème macabre des déterreurs des héros de la guerre de Libération et la splendeur des paysages montagneux et marins, l'écriture des Vigiles n'a pas d'âme. Telle, Djaout, le poète, l'a voulue. On pressent la difficulté du poète à gommer tout humanisme, toute sensibilité dans un exercice de style ardu pour dire les expropriations de la symbolique la plus élevée : le peuple de sa mémoire, l'élite de son intelligence.

Le même procédé d'écriture gouverne son roman posthume Le Dernier Eté de la raison. Son héros, comme Lamjad ou comme Dactylo du roman Les Agneaux du seigneur de Yasmina Khadra- écrivain public du village Ghachimat — égorgé par les islamistes — est le dernier libraire de la ville " décapitalisée ", impuissant, seul à faire face à la tornade des barbus qui ont déclaré impies la raison et les œuvres de l'esprit. Il se réfugie dans ses livres et son enfance, derniers espaces restés hors du maillage islamiste. Alors que la rue en qamis se vêt de noir et de mort, il déplace, dépoussière les livres, les caresse comme des êtres fragiles. Mais sa librairie, symbole du savoir des œuvres de l'esprit, n'échappe pas à la vindicte des Frères Vigilants. Chroniques sur la montée de l'islamisme et ses effets dévastateurs et mortels, Le Dernier Eté de la raison est un cri véhément contre l'islamisme politique qui l'a tué en visant sa tête, en même temps que regard sans complaisance sur la mort préméditée de la société algérienne.

Dans l'un et l'autre de ces romans, le scrupule du détail par le recours à un agencement lexical singulier jure avec le souffle poétique de l'univers djaoutien. Ses deux romans écrits dans l'urgence de la résistance anti-intégriste sont comme orphelins de l'âme poétique de l'écriture djaoutienne. C'est en cela qu'ils portent trace de leur propre blessure syntaxique.

 

Tahar Djaout, l'intelligence fauchée

Né en 1954 à Oulkhou, un des villages démunis de la commune d'Azeffoun, Tahar Djaout, le pur, est sorti d'Ibehriyen, démuni, comme ses parents, pour la capitale où il poursuivra des études scientifiques. Ce génie des mathématiques viendra pourtant à la poésie dans une langue française immaculée, mais déjà véhémente contre l'ordre établi et les signes annonciateurs de la " censure " (la castration du sens). Le SENS, c'est le maître-mot de son œuvre qui, comme celle de son aîné Mouloud Mammeri, répond à des appels de création, de renouvellement du sens de l'œuvre et du monde. Ses romans, comme son tempérament, sont le produit d'un long travail d'orfèvre en écritures. Chaque œuvre a une identité d'écriture: éclatée dans L'Exproprié expansée et riche de métaphores dans Les chercheurs d'os ; syncopée et froide dans Les Vigiles ; immédiate et journalistique dans Le Dernier Eté de la raison. Entre la poésie, le roman et la chronique journalistique, Tahar Djaout a pris de ses études scientifiques une observation scrupuleuse de la société algérienne et une démarche littéraire cohérente. Timide de nature, humble et modeste d'origine, généreux comme l'espace de sa région natale, cette intelligence de la littérature algérienne a été fauchée d'une balle en pleine tête, le 26 mai 1993, à Baïnem, à l'heure où les honnêtes citoyens vont au travail. Lors de la commémoration du 7e anniversaire de son assassinat (tenue dans la petite salle de la Cinémathèque d'Alger), le poète Youcef Merahi qui a publié un essai sur la poésie djaoutienne, rappellera que Djaout, la veille de son assassinat, donnait les dernières corrections au texte du roman qui lui survivra Le Dernier Eté de la raison. L'auteur de la célèbre phrase : " Si tu dis tu meurs, si tu ne dis pas tu meurs ; alors dis et meurs " avait lancé, avec des amis journalistes, l'hebdomadaire Ruptures dont il fut le chroniqueur remarqué tant par son courage de dire que par les suggestions des mots dont il a gardé le génie. A Oulkhou, sa tombe fait face à la mer, la Méditerranée si présente dans son œuvre…