Le cas de Tahar Djaout présenté par Reporters sans frontières
Le 26 mai 1993, Tahar Djaout est le premier journaliste
assassiné en Algérie (il meurt le 2 juin). Depuis cette date,
cinquante-six autres journalistes ont été tués. La
plupart de ces assassinats ont été revendiqués par
différents groupes armés se réclamant de l'islamisme,
qui considèrent les professionnels algériens de l'information
comme des "suppôts du pouvoir" et des "ennemis de l'Islam".
Mais aujourd'hui encore, les circonstances qui entourent certains de ces
assassinats demeurent obscures et suscitent des interrogations.
C'est à la fois parce que ce crime a eu un grand retentissement au
sein de la société algérienne et qu'il est le premier
d'une série qui a traumatisé les journalistes algériens
que Reporters sans frontières a décidé d'enquêter
sur cette affaire. L'assassinat de Tahar Djaout est devenu emblématique
des crimes commis en Algérie, dont les circonstances troubles et
non élucidées favorisent l'impunité et le sentiment
d'injustice. Les journalistes ont été une cible privilégiée
des attentats, dans le but de distiller dans l'ensemble de la société
une terreur, source d'un silence résigné. Le retentissement
de l'affaire Djaout, qui a bénéficié d'une large couverture
dans la presse, est perceptible dans les journaux d'alors. Reporters sans
frontières a pu rencontrer des journalistes et des collaborateurs
de Tahar Djaout, dont certains sont réfugiés aujourd'hui à
Paris.
Journaliste au Moudjahid, puis à Algérie-Actualité,
Tahar Djaout fonde, en janvier 1993, avec deux confrères d'Algérie-Actualité,
l'hebdomadaire Ruptures. Agé de 39 ans, écrivain reconnu et
journaliste respecté, Tahar Djaout incarnait pour beaucoup la figure
de l'intellectuel honnête. Auteur de plusieurs romans, les seuls honneurs
qu'il acceptait étaient ceux qui récompensaient son talent
d'écrivain, ses seules revendications étaient la liberté
d'expression et de création. "Le silence, c'est la mort / Et
toi, si tu parles, tu meurs / Si tu te tais, tu meurs / Alors, parle et
meurs" : à sa mort, ces vers de Djaout ont été
maintes fois repris et ont marqué la mémoire collective. Ils
sont devenus une profession de foi pour de nombreux journalistes algériens.
Il assumait sa triple culture, arabe, berbère et française
(sa langue d'écriture privilégiée était le français).
C'est peut-être cette image de l'Algérie moderne et tolérante
qu'on a voulu tuer en Tahar Djaout. Sa mort apparaît d'autant plus
injuste qu'écrire était sa seule et véritable ambition.
Le 26 mai 1993, comme tous les matins à la même heure,
Tahar Djaout se met au volant de sa voiture, garée au pied de son
immeuble, dans une de ces cités qui défigurent Alger. Un jeune
homme s'approche de lui, Djaout ouvre sa fenêtre. L'assassin lui tire
à bout portant trois balles dans la tête, sort le corps du
véhicule et s'enfuit avec la voiture qui sera retrouvée quelques
heures plus tard. Un détail n'a pas été éclairci
par l'enquête : le long du parking oú a eu lieu l'assassinat,
se trouve un chantier, mystérieusement vide ce mercredi matin-là
à 9 heures. Est-ce que les ouvriers ont reçu des menaces,
pour déserter leur lieu de travail ? Si tel était le cas,
cela signifierait que le meurtre avait été minutieusement
préparé. Pendant huit jours, Tahar Djaout est plongé
dans un coma profond dont il ne sortira pas. Le médecin le déclare
cliniquement mort dès le premier jour. Il meurt à l'h"pital
de Ba‹nem, le 2 juin 1993.
Deuxième victime de ce meurtre
: Ruptures disparaît des kiosques en août 1993. Les cofondateurs
du journal se sont réfugiés à Paris en juillet, entraînant
la dissolution de l'équipe. Le journal est finalement victime de
tensions avec la Société d'impression d'Alger, qui provoquent
sa liquidation. L'hebdomadaire avait fait paraître une trentaine de
numéros, diffusés en moyenne, selon ses animateurs, à
70 000 exemplaires.
Symptomatiques d'une société
qui se méfie de l'information officielle, les rumeurs les plus extravagantes
sur le meurtre courent dans le pays, véritables révélateurs
du traumatisme provoqué par ce meurtre et du fossé qui sépare
la population de ses gouvernants. Alors que Tahar Djaout est toujours dans
le coma, le 30 mai, un jeune homme fait une "confession" télévisée
et révèle l'identité des deux exécutants et
du commanditaire, chef connu et médiatisé des GIA. Mais cette
version ne satisfait pas les amis de Tahar Djaout, qui organisent un "comité
pour la vérité". Finalement, les assassins présumés
de Tahar Djaout comparaissent dans un procès peu convaincant : alors
que les deux principaux accusés ont été abattus par
les forces de l'ordre quelques jours après l'assassinat, le jeune
complice revient, devant la cour, sur ses aveux et déclare avoir
été torturé. Quant au "commanditaire", il
est déclaré non coupable. De fait, l'identité des véritables
coupables du premier assassinat d'un journaliste algérien reste une
énigme.
Jusqu'à présent les autorités
algériennes n'ont jamais arrêté les assassins des cinquante-sept
journalistes tués entre 1993 et 1996, ni prouvé devant la
loi leur culpabilité. Les résultats des enquêtes n'ont
jamais été rendus publics. Les seuls procès d'assassins
de journalistes qui ont été portés à la connaissance
du public ont eu lieu par contumace. Dans une interview au quotidien français
La Croix, du 5 août 1993, Omar Belhouchet, directeur du quotidien
El Watan, lui-même cible d'une tentative d'assassinat le 17 mai 1993,
confiait : "On est des milliers dans le même cas à avoir
peur de tout, des intégristes, d'une partie du pouvoir, des règlements
de comptes qu'il ne faut pas exclure."
L'affaire Djaout, son
énigme, cristallise le malaise qui règne dans la société
algérienne concernant les assassinats imputés officiellement
aux groupes armés islamistes. L'absurdité de tels crimes est
représentative d'un système politique bloqué et opaque.
L'impunité dont jouissent les meurtriers conduit à s'interroger
sur les motivations du régime à laisser vivre la population
dans la terreur. Que signifient ces enquêtes expéditives, voire
bâclées, ces culpabilités peu crédibles, car
"prouvées" à l'aide de la torture, ces mascarades
de procès ? Est-ce pour conjurer l'impuissance des forces de sécurité
face à la violence intégriste? Protéger les véritables
assassins? L'histoire répondra peut-être un jour à ces
questions. En attendant, les versions officielles des attentats sont suspectes
aux yeux d'un certain nombre de journalistes ou de familles des victimes.
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