L'AFFAIRE DJAOUT: UN CRIME POLITIQUE
NON ÉLUCIDÉ
L'assassinat du journaliste n'a toujours pas livré ses
secrets.
Alger, 8/03/01 - En quittant son domicile situé à Baïnem, une cité
populaire de la Banlieue ouest d'Alger, Tahar Djaout, écrivain, journaliste
et directeur de la rédaction de l'hebdomadaire Ruptures ne se doutait
pas que sa vie allait prendre, ce 26 mai 1993, un tournant tragique.
Il est 9 heures du matin. Tahar Djaout entre dans sa voiture, et allume
le moteur. Un jeune homme tapote sur la vitre, comme s'il voulait demander quelque
chose. Djaout le regarde: il se retrouve brusquement face au canon d’un revolver.
Dans un ultime et dérisoire réflexe de défense,
il lève les mains en bouclier. Une détonation, puis une deuxième…
Le sort du poète est scellé: touché à la tête,
il sombre dans un coma profond, dont il ne se réveillera jamais. Les
agresseurs jettent le corps encore agité de soubresauts sur le sol, montent
dans le véhicule, et démarrent en trombe.
Du balcon qui surplombe le parking, des voisines qui ont vu toute
la scène donnent l'alerte. Évacué vers l'hôpital
de Baïnem, Tahar Djaout rendra l'âme une semaine plus tard.
Les aveux télévisés
Le 1er juin 1993, au journal de 20 heures, un jeune homme de 28 ans,
Belabassi Abdellah, passe aux aveux. Présenté comme le chauffeur
du commando, il affirme que l’ordre d’abattre Tahar Djaout venait de Abdelhaq
Layada, "émir" du GIA, et qu'une fatwa avait été
lancée contre le journaliste, car "il était communiste, et
avait une plume redoutable qui influençait les musulmans!"
Puis, il donne les noms de ses complices: Boubekeur Ras-Leghrab, marchand
de bonbons et chef du groupe, Brahimi Mohamed dit Toufik, Ahmed Benderka et
Abdelkrim Aït-Ouméziane. Il affirme que pour brouiller les pistes,
il devait les déposer à Bab-El-Oued (environ 15 km de la cité
de Baïnem où habitait Djaout), et les récupérer, après
l’attentat, dans un autre endroit. Ultime révélation, il serait
l'unique survivant du commando, ses complices ayant tous étés
abattus lors d’accrochages avec les forces de police.
Saïd Mekbel, le célèbre billettiste du journal
Le Matin ne cache pas son scepticisme: "On nous annonce que quatre des
assassins de Tahar Djaout ont été tués", écrit-il
le lendemain dans Mesmar Djeha, sa chronique quotidienne. "Qu’on me pardonne
de le dire si brutalement : l’annonce a été reçue
comme un gros gag, elle a même fait rire certains… de désespoir.
C’est qu’on ne croit plus rien, on ne croit plus personne."
Ce doute sera conforté par de curieuses lacunes dans l'enquête.
En retrouvant, quelques heures après l'attentat, le véhicule de
Djaout utilisé par les assassins pour leur fuite, la police s'est empressée
de le restituer à la famille, sans procéder aux expertises d'usage.
Les voisines qui, de leur balcon, ont vu les assassins, n'ont pas été
convoquées pour éventuellement les identifier…
"Commanditaires de l'ombre"
Au lendemain de l’enterrement, une vingtaine d'artistes et d'intellectuels
décident de créer un "Comité vérité
Tahar Djaout". Dans un communiqué publié le 7 juin 1993,
ils appellent l'opinion publique à les soutenir dans leur quête,
car, écrivent-ils, "trop de crimes politiques restent impunis dans
notre pays. Les images de lampistes exhibées à la télé
ne pourront masquer les commanditaires de l’ombre."
Parmi les signataires, le professeur en psychiatrie Mahfoud Boucebsi,
le chirurgien Soltane Ameur, les écrivains Rachid Mimouni et Nordine
Saâdi, le cinéaste Azzedine Meddour et le journaliste Omar Belhouchet.
Saïd Mekbel, coordinateur du comité, explique ses objectifs: "nous
sommes résolus à lancer une tradition pour connaître les
vrais auteurs et commanditaires de ces crimes."
Le lendemain vers 11 heures 30, le professeur Boucebsi est assassiné
de plusieurs coups de couteau devant l’entrée de l’hôpital Drid
Hocine, où il était chef de service. À 16 heures, des policiers
se présentent au siège de l'hebdomadaire Ruptures, et demandent
"les adresses des membres du Comité pour assurer leur protection!"
Certains d'entre eux refusent, d'autres, sous la pression, choisiront l'exil.
"L’assassinat du professeur Boucebsi est la preuve que nous avons mis le
doigt sur un point sensible", confie Saïd Mekbel à des amis.
Le 3 décembre 1994, il est abattu, en plein jour à son tour, dans
un restaurant d'Alger.
Les juges ne suivent pas
Juillet 1994, l'affaire Djaout arrive devant la Cour spéciale
d'Alger, juridiction d’exception créée en 1993 pour juger les
affaires de terrorisme, et aujourd’hui dissoute. Dans le box des accusés,
le "chauffeur" Belabassi Abdellah et "l'émir" Abdelhaq
Layada, arrêté une année auparavant, ont la mine crispée.
Le procès commence par un coup de théâtre: Belabassi revient
sur ses aveux télévisés et déclare avoir parlé
sous la torture. Ses avocats affirment même détenir la preuve qu’au
moment du crime, il s’entraînait avec son club de Hand-ball au stade algérois
du "5 juillet."
Quant à Layada, déjà condamné à
la peine capitale pour d'autres crimes, il semble tenir à son innocence
dans celui-ci, comme si sa vie en dépendait: "je ne connaissais
même pas Tahar Djaout; plaide-t-il, je n'ai entendu parler de lui qu'après
sa mort…" En effet, au moment de l'attentat, "l'émir"
du GIA se trouvait au Maroc depuis deux mois, avant d'être extradé
vers l'Algérie une année plus tard, suite à d'âpres
négociations entre les autorités des deux pays. Expédié
en quelques heures, le procès se termine par un verdict surprenant: Layada
est acquitté et Belabassi, poursuivi pour complicité dans d'autres
attentats, écope d'une peine de dix ans de prison.
Hérésie Subversive
À l'annonce de cette sentence, Layada apostrophe les journalistes,
venus nombreux: "la justice m'a innocenté dans cette affaire, j'espère
que vous en tiendrez compte dans vos articles!" Cet acquittement n'empêchera
pas des journaux de revenir sur la fable du "poète assassiné
par un marchand de bonbons, sur ordre d'un tôlier!" Sans doute pour
conforter le classement du dossier judiciaire et éviter les questions
restées, à ce jour, sans réponse: qui sont les véritables
assassins de Tahar Djaout? Qui sont leurs commanditaires?
Dans un pays qui n'a pas fini de compter ses morts, cette quête
de vérité peut paraître dérisoire. Pour certains
milieux "républicains", c'est une hérésie subversive.
Au nom de "la famille qui avance", une formule empruntée au
dernier éditorial de Tahar Djaout et détournée de son sens
initial, de véritables "commissaires politiques" sont chargés
de traquer les velléités de remise en cause des "vérités"
officielles: le moindre doute, la plus timide interrogation sont condamnés
comme des "tentatives d'absoudre les islamistes de leurs crimes!"
Malgré ces manœuvres, il reste toutefois une certitude: huit
ans après, l'assassinat de Tahar Djaout, comme tant d'autres, reste une
énigme.
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