Rachid Boudjedra Uno de los intelectuales, narradores y poetas ... Le Démantèlement L'amour de la haine Para no soñar más Cinco fragmentos del desierto Monologue avec Rachid Boudjedra Mémoire revisitée, refertilisée Le courage de Boudjedra «Rester en vie pour ne pas donner raison aux égorgeurs» La critique au-delà des «pretextes» linguistiques Boudjedra, ce «titilleur» de phantasmes L'ami de ceux qui titubent Dans le roman, le texte est poétique Écrire pour atténuer la douleur du monde La fascination de la forme Écrire algérien Avril, mois du patrimoine national?

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24 juin 2003
Des traces dissimulées à l'intérieur du texte, comme des clins d'oeil, non pas vraiment pour le lecteur d'ailleurs, mais pour l'écrivain lui-même, mort ou vivant, quelle importance ! C'était mon hommage à moi, ma façon de rendre hommage, au lieu de mettre sur la première page d'un roman « à Proust » ou « à Céline », « à Faulkner » ou « à Simon », comme font certains. Je mettais carrément à l'intérieur de mes textes quelques balises, quelques repères, que j'appelle des traces (un exemple : le personnage féminin principal de La Répudiation s'appelle Céline.
C'était
un hommage à Louis-Ferdinand Céline). Ces traces-là allaient
se développer au fur et à mesure de l'avancement du travail, particulièrement
lorsque je me suis mis à me dire qu'au fond mes propres traces aussi
étaient intéressantes. On peut penser que c'est un peu prétentieux,
mais pas du tout. Je vais vous dire pourquoi : parce que tout simplement je
me suis rendu compte en lisant Proust qu'écrire c'était se souvenir
des textes des autres. C'est Proust qui le dit. C'est juste ! Deuxièmement,
je me suis souvenu que la mémoire est quelque chose en forme de spirale
qui tourne sur elle-même, qui est répétitive. Et, en général,
il y a peut-être une dizaine de phrases que je peux répéter
toute la journée sans m'en rendre compte, qui me reviennent à
l'esprit textuellement. Je ne vois pas pourquoi cette façon d'avoir quelque
chose dans la tête, qui nous travaille, qui nous obsède pour la
journée, a le droit de revenir, dans la vie quotidienne mais pas dans
les livres. Je me suis dit qu'il fallait absolument récupérer
cette façon qu'a la mémoire d'être sincère, de ne
pas se faire de discours ou de théâtre. A partir donc de L'Escargot
entêté, j'ai commencé à reprendre mes propres textes.
Un peu avant, déjà,
dans La Répudiation, j'avais parlé d'intertextualité ;
j'avais alors, sans y penser du tout, cité deux ou trois phrases d'Averroès,
qui a représenté, bien avant Leibniz et bien avant Spinoza, le
prématérialisme, qui posait le problème de la matière
dans la philosophie médiévale. J'avais donc cité dans La
Répudiation deux ou trois phrases d'Averroès, qui pour nous musulmans,
était l'antithèse de toute la philosophie islamique réactionnaire,
dogmatique, de tout ce qui a été dogme jusqu'à lui qui
a remis en cause plusieurs philosophes qui ont été ses grands
contradicteurs, dont El Ghazali. Cette intertextualité m'intéressait
donc depuis toujours puisque je l'avais utilisée d'une façon inconsciente
dès mon premier roman. Et c'est avec L'Escargot entêté que
je me suis mis à vouloir l'utiliser consciemment. Elle me fascinait parce
que, de plus en plus, elle était dans les autres livres. On peut dire
que le noeud de L'Escargot entêté était un noeud familial,
dans le sens de Freud. Dans les romans qui viendront après, il y avait
cette idée qui était en germe dans La Répudiation et dans
L'Insolation : le rapport à l'histoire. Le rapport à l'histoire
amène une intertextualité qui a double sens, j'appelle cela l'intertextualité
externe et interne.
En ce qui concerne la technique, c'est-à-dire comment j'écris,
c'est très essentiel car je suis particulièrement fasciné
par la forme. Quand je lis un roman, l'histoire m'intéresse peu finalement,
bien que j'aime beaucoup les histoires mais je préfère les écouter
et je n'aime pas trouver des histoires dans les livres, même si j'aime
bien entendre des histoires dans les cafés, dans les bars, en ville,
dans la rue. Mais pas sur le papier !
Fasciné par la technique, par le formalisme que j'ai trouvé très
bien structuré chez les Français du Nouveau Roman, je voulais
un peu cette technicité, ce formalisme, chez moi. C'était un peu
une façon de dire : « La société algérienne,
musulmane, maghrébine n'est pas une société condamnée
au folklore, à la mythologie stupide (parce qu'il y a une mythologie
très forte et féconde, génératrice d'autres mythes,
génératrice d'autres idées modernes). Ce n'est pas parce
que nous avons deux siècles de retard que nous sommes condamnés
à ne pas avoir des personnages qui ont une tête moderne. »
On a introduit le téléphone chez moi, à la maison, quand
j'étais petit. Il y avait, il y a une trentaine d'années, un tramway,
il y avait des avions que mon père prenait comme si c'était une
grande aventure. Et puis il y a aujourd'hui des autoroutes et des aéroports
en Algérie ; je ne vois pas, alors, pourquoi la modernité serait
juste bonne pour ce qui est extérieur et qu'à l'intérieur,
la tradition s'impose.
Mon formalisme quelque peu excessif
est donc une réaction, c'est un défi à toute une littérature
arabe qui a voulu un peu poursuivre l'oeuvre des Mille et Une Nuits, sans le
génie et sans l'audace des Mille et Une Nuits, qui étaient déjà,
il y a une quinzaine de siècles, un roman extrêmement moderne,
subversif et audacieux. Disons qu'il s'agit là d'un désir de philosophie.
j'étais un peu épistémologue, fasciné par les sciences,
par les rapports structurels entre les différentes sciences et la philosophie
aussi. J'étais fasciné par la logique et par les mathématiques.
Et j'ai toujours été fasciné par l'informel formalisé.
J'ai donc, par tendance naturelle et par formation universitaire, voulu et revendiqué
le formalisme, avec en contre-plan, en arrière-pensée, cette réaction
d'un écrivain, jeune à l'époque par rapport à l'ancienne
littérature.
Voilà comment s'explique ce
formalisme, qui est donc d'abord très naturel chez moi. Certains prétendent
qu'il est parfois surfait, ou un peu affecté, mais je le revendique totalement.
Je suis triste d'entendre dire en Algérie, par exemple, ou dans le tiers
monde, parfois même en Europe et en Amérique : « Pourquoi
vous écrivez de cette façon ? C'est difficile ce que vous faites.
» Et je réponds : « Pourquoi pas ? » On me dit : «
vous êtes d'un pays pauvre, et les gens ne vont pas vous comprendre. »
Je leur dis : « Pourquoi les enfants algériens apprennent bien
les mathématiques en classe, à l'âge de six ans ! Pour eux,
1 + 1 = 2, comme pour le petit Chinois, comme pour tout le monde. Je ne vois
pas pourquoi moi je ne pourrais pas faire une littérature complexe et
à ma façon pour des adultes. »
C'est à travers la lecture
de l'histoire qu'est remise en question notre propre histoire. Mon histoire
en tant qu'Algérien, en tant qu'Arabe et musulman. C'est-à-dire
que j'étais moi-même un colonisateur, un jour, avant d'être
colonisé, et qu'il fallait reprendre tout cela parce que, dans les peuples,
il y a certaines personnes qui ont mauvaise conscience, mais souvent les peuples,
en bloc, ont bonne conscience. Et je ne voulais pas que l'Algérien dise,
lui qui a subi 130 années de colonialisme, « la colonisation française
en Algérie est mauvaise mais la colonisation arabe en Espagne est bonne
». C'est ce qui se dit, évidemment. C'est cela l'histoire officielle.
C'est cela la littérature officielle. Tous les Arabes pleurent aujourd'hui
l'Andalousie perdue.
Donc, c'est à travers l'histoire
qu'a été mis en cause un certain nombre de mythologies négatives
et typiquement algériennes. Par exemple le mythe des ancêtres qui
existait beaucoup et qui existe toujours dans la littérature algérienne,
en particulier dans celle de mes aînés. Je me suis dit tout jeune
: « Mais enfin, c'est un leurre ! Qu'est-ce que c'est que ce mythe des
ancêtres ? » Des ancêtres qui ont toujours été
battus, écrasés par l'étranger, on en a fait des héros,
alors qu'ils ont été plutôt des gens vaincus pour des raisons
objectives ou subjectives que j'ignore dans le détail. Mais ils ont été,
en tout cas, des gens battus. L'Algérie, depuis des siècles, depuis
toujours, a été une terre d'invasions. Nous avons eu les Carthaginois,
les Romains, les Goths, les Visigoths, les Vandales, les Arabes, les Turcs,
et enfin les Français. C'est-à-dire que pendant environ 40, 50
siècles d'existence, si l'on peut mémoriser cela à travers
les historiens et les textes apocryphes, l'Algérie a toujours été
une terre de gens humiliés. La première fois où les Algériens
n'ont plus été humiliés, c'était en 1954, le jour
où j'ai vu des fusils cachés dans la maison de mes parents. J'ai
dit simplement : « Pourquoi mes aînés écrivains ont-ils
inventé ce mythe des ancêtres héroïques alors que nos
ancêtres ont été plutôt lamentables ? » C'est
un exemple que je donne en passant. Je reprends un peu tout cela dans mes romans,
je renverse les données. Non par besoin ou par plaisir ou pour faire
plaisir, mais parce qu'il me semble vraiment important et nécessaire
de dire aux Algériens et à tous ceux qui le disent (Arabes, Berbères
et musulmans : c'est une notion géo-culturelle, mais aussi mentale) qu'il
faut regarder les choses en face, qu'il faut lire l'histoire d'une façon
tant subjective qu'objective. Sans un peu d'objectivité, évidemment,
aucune lecture de l'histoire n'est possible. Je répète souvent
que les autres ne sont pas toujours plus mauvais que nous. Pas nécessairement.
Que parfois nous pouvons être pires que les autres.
Ils étaient avec la France,
parce qu'ils avaient peur, parce qu'ils avaient faim, parce qu'ils n'étaient
pas capables de comprendre ce que c'est qu'un mouvement de l'histoire, ce que
c'est qu'une révolution. Mais on n'en parle jamais dans ces livres où
tous les Algériens sont courageux et héroïques et où
tous les Algériens sont des révolutionnaires. Ce qui a été
vrai pour l'Algérie, l'a été pour la France, l'Allemagne,
le monde entier.