Rachid Boudjedra Uno de los intelectuales, narradores y poetas ... Le Démantèlement L'amour de la haine Para no soñar más Cinco fragmentos del desierto Monologue avec Rachid Boudjedra Mémoire revisitée, refertilisée Le courage de Boudjedra «Rester en vie pour ne pas donner raison aux égorgeurs» La critique au-delà des «pretextes» linguistiques Boudjedra, ce «titilleur» de phantasmes L'ami de ceux qui titubent Dans le roman, le texte est poétique Écrire pour atténuer la douleur du monde La fascination de la forme Écrire algérien Avril, mois du patrimoine national?

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29 janvier 2003
L'écriture algérienne, chez moi, est
liée à cette nécessité d'exorciser le fait d'être
un Algérien cinq ans avant mai 1945, c'est-à-dire à l'époque
où il y avait les prémices de la guerre qui allait commencer et
du drame familial dont j'ai été le produit, littérairement
parlant.
Ecrire, c'est être franc, c'est dire, se
dire. Pas de fausse pudeur, pas de chouchoutage. J'écris ce texte au
Caire, El Kahira, capitale de l'Egypte, avec ce qu'elle a de fascinant, de folklorique
et d'historique.
Voir la citadelle d'Ibn Toubon, descendre dans
l'enfer paradisiaque du musée archéologique de l'Egypte ancienne,
avec cette enluminure, à l'origine du monde, de Dieu et des hommes.
Ecrire sur l'écriture à partir
de cette ville du Caire éclaboussé par les hiéroglyphes
égyptiens que par les gaz carboniques des jets d'échappement d'une
ville saturée, mégapolique, mégalomane et tellement humaine,
avec çà et là des paysans de la Haute Egypte, avec les
petits ânes égyptiens si particuliers et qui portent des fardeaux
incroyables, insouciants qu'ils sont des 4x4 climatisés et aux vitres
opaques, portent des ribambelles de " moutanaquibats " qui boivent,
subrepticement du Coca, en soulevant ces voiles noirs de l'horreur.
Ecrire de cette ville folle, fausse, vraie, incroyable
qui ressemble tellement à Alger et qui en est très différente,
c'est faire de la littérature litanique à la Oum Kelsoum que les
Egyptiens appellent la grande dame, comme ils appellent El Kahira la mère
du monde (Oum eddounya). Et pourtant
Revenons à l'écriture algérienne.
De n'importe quel pays où nous sommes en visite et de passage, invités
par des gens formidables. L'écriture algérienne, chez moi, est
liée à cette nécessité d'exorciser le fait d'être
un Algérien cinq ans avant mai 1945, c'est-à-dire à l'époque
où il y avait les prémices de la guerre qui allait commencer et
du drame familial dont j'ai été le produit, littérairement
parlant. Très tôt, j'ai eu la perception d'un monde où le
malheur était géré essentiellement par les femmes. J'ai
refusé ce malheur-là.
De ce refus est né l'envie d'avoir une
vision poétique du monde qui était trop glauque et trop opaque.
Il fallait, à la fois, installer une dénonciation
nécessaire de l'acte colonial et de la mentalité du colonisé.
S'introduire dans son inconscient, fracturer sa conscience douloureuse, à
travers le déploiement de la subjectivité, de l'intimisme et du
corps gommés dans le monde arabo-musulman où la religion, par
exemple, vidée de son contenu mystique et extatique pour être réduite
à une série de pratiques dogmatiques essentiellement fondés
sur la demande, jamais sur le don de soi. Demande surtout d'un paradis même
si on ne fait rien pour le mériter. Tentative donc alors de flouer Dieu.
Ce qui me semblait insensé et blasphématoire.
Cette façon de réduire la religion
à une série de dogmes et de rituels mécaniques était
révoltante. Cela avait donné et donne encore une société
hypocrite où tout se passe dans les arrière-boutiques, dans les
arrière-cours et où le mensonge est érigé en dogme
absolu et sécrétait une nuisance incroyable. J'ai connu une société
algérienne figée, avec quelque chose de préfabriqué,
de lourdement et massivement réifié.
Il était évident que seule la subjectivité
pouvait désamorcer cette clôture du moi algérien ficelé,
structuré et immobilisé par sa vision parcellaire et paresseuse
de la religion musulmane très pragmatique qui déterminait à
l'avance le moindre geste, le moindre comportement à travers une structure
préétablie des siècles plus tôt. La notion d'"
ijtihad ", proposée par les ulémas réformistes des
années 1940, restait lettre morte dans une société décimée
par la misère, l'analphabétisme et la superstition. Le tout versant
dans un rigorisme de façade répertorié à travers
un certain nombre d'interdits qui transformait la société en un
vaste champ schizophrénique.
Le fait politique était lui aussi cadenassé
par la répression massive et impitoyable de la colonisation dont les
ignobles faits d'armes, massacres, tortures et autres barbaries ont bercé
mon enfance qui a baigné dans le sang, ou plus exactement dans le fanstasme
du sang. Le sang cet élément qui est à la fois de l'ordre
du licite et de l'interdit. De la fascination et de la répulsion. La
nécessité de verser le sang (l'égorgement des moutons de
l'Aïd, par exemple) et la répulsion du sang monstruel faisant de
la femme un être impur (les exégètes les plus réactionnaires
parlent eux de souillure).
J'ai connu le sang de l'Aïd, celui de la
circoncision et celui de la guerre.
En août 1955, il y eut à Constantine
un massacre organisé par l'armée française et les colons
de la ville. Ce jour-là, j'ai vu le sang couler dans les rigoles et les
regards des égouts. Ce fut là la constitution de ma névrose
personnelle et cauchemardesque qui allait constituer mon fantasme central et
nodal qui va irriguer tout mon travail d'écrivain. C'est à cause
de ce rapport extrêmement traumatique, obsessionnel et fantasmatique que
je suis devenu écrivain.
Presque malgré moi.
Le sang ! Ce sera dans tous mes livres, une blessure
béante, inguérissable, à jamais.
Ce n'est peut-être pas très intéressant
d'évoquer cet itinéraire, mais il permettra de comprendre pourquoi
j'ai été fasciné par une certaine littérature. Celle
de la rébellion, de la révolte et du refus.
Le premier romancier contemporain qui m'a influencé
et que j'ai dévoré à la fin de l'adolescence, c'est Louis
Ferdinand Céline, auquel j'ai consacré un travail universitaire,
à la fin de mes études de philosophie. J'avais appelé ce
mémoire " Création et catharsis dans l'uvre de Louis Ferdinand
Céline ". Je m'intéressais beaucoup au côté
cathartique de la création. Pourquoi écrit-il ? Pourquoi court-il
? Pourquoi, au fond de chacun de nous, gît un artiste, parfois ignoré,
parfois qui s'ignore lui-même ? Le romancier français de Voyage
au bout de la nuit m'a beaucoup influencé, lors de l'écriture
de La Répudiation. Ce qui m'avait frappé chez cet écrivain,
c'est qu'il a été traumatisé par le père et par
la guerre. Je m'identifiais à lui. Il avait peur du sang ! Surtout
Son style me plaisait parce qu'il était
un mixage de la langue châtiée et de la langue argotique, créant
ainsi un espace poétique et stylistique, sans limites.
En lisant Céline, j'avais l'impression
qu'il écrivait comme on court un marathon. Du souffle ! Et quelle façon
de syncoper le texte.
Ce n'est que quelques années plus tard,
après avoir publié La Répudiation, L'Insolation et Topographie,
que je me suis mis à la relecture systématique des Mille et Une
Nuits dont la modernité, la subversion et la transgression m'avaient
ébloui. D'où cette envie d'en faire une lecture contemporaine
à travers le roman, et ce fut Les 1001 années de la nostalgie
paru en 1979, dont j'ai parlé au début du texte.
Et me revoilà vingt-cinq ans plus tard,
au Caire, où certains aspects de la vieille ville rappellent intensément
certaines descriptions des ruelles et des impasses des Mille et Une Nuits, avec
ce qu'il y a de labyrinthique, de dédaléen et d'interminable façon
de tourner en rond, pour le plaisir de flâner, de regarder ce monde contradictoire
grouiller de ses mille parfums, délices et relents nauséabonds,
où la pauvreté côtoie la richesse la plus arrogante et la
plus choquante. Où l'on a envie d'écrire algérien.