Rachid Boudjedra     Uno de los intelectuales, narradores y poetas ...     Le Démantèlement     L'amour de la haine     Para no soñar más     Cinco fragmentos del desierto     Monologue avec Rachid Boudjedra     Mémoire revisitée, refertilisée     Le courage de Boudjedra     «Rester en vie pour ne pas donner raison aux égorgeurs»     La critique au-delà des «pretextes» linguistiques     Boudjedra, ce «titilleur» de phantasmes     L'ami de ceux qui titubent     Dans le roman, le texte est poétique     Écrire pour atténuer la douleur du monde     La fascination de la forme     Écrire algérien     Avril, mois du patrimoine national?

 

 

 

 

 

 17 juin 2003

Je vais vous parler un peu à bâtons rompus de mon expérience d'écrivain, de mes livres, de ce qu'est la littérature pour moi. Je serai parfois trop sincère, c'est un peu un défaut, hélas. C'est pourquoi, dans les interviews, il m'arrive d'être désagréable, parce que j'essaie de dire souvent la vérité. La franchise coûte très cher, dans tous les pays du monde, j'imagine. Si je n'avais pas été franc depuis le départ, c'est-à-dire depuis l'enfance, je n'aurais d'ailleurs pas écrit.

Pourquoi écrire

        Je crois que j'ai écrit - particulièrement au début - parce que j'ai été rebelle à mon milieu, à mon pays, à ma religion. Tout cela revient à dire que j'ai été rebelle au père, je me suis rebellé contre lui, dans tous les sens du terme, c'est-à-dire sociologiquement et psychanalytiquement. Cela a donné la nécessité et l'urgence d'écrire.
        Parce que je pensais, déjà au moment où je commençai à écrire, donc vers vingt ans, qu'écrire c'était atténuer un peu la douleur du monde. J'ai fait partie d'une société qui connaît bien la douleur, qui connaît bien le malheur, une société coloniale et postcoloniale, traditionaliste, retardataire avec, çà et là, quelquefois, des sortes de foyers d'avancement, de progrès, aussi bien matériel qu'intellectuel. J'étais issu d'une contradiction fondamentale : une famille très riche matériellement, très bourgeoise et très intellectuelle en même temps. Mais vivant les contradictions et les pressions que peut produire une socio-religion comme l'islam.
        Voilà pourquoi je pense que j'ai voulu écrire tout jeune. Depuis que j'étais enfant, j'étais fasciné par l'écriture. Face à ce malheur d'être algérien à dix ans, à l'époque où il y avait les prémisses de la guerre qui allait commencer (je le savais parce que je suis issu d'un milieu nationaliste en même temps que bourgeois et intellectuel), face au drame familial dont j'ai été le produit littéralement parlant (j'ai beaucoup écrit sur ce sujet, je crois que c'est l'essentiel même de mon travail), face à cette perception de voir le malheur géré, en particulier, par les femmes (par la mère), j'ai voulu écrire très jeune pour refuser cela. D'autre part, j'écrivais parce que je lisais beaucoup.

Ecrire algérien

        Voilà donc ce que c'était pour moi qu'écrire. Mais il fallait que j'écrive algérien d'abord. Ecrire algérien me semblait essentiel dans la mesure où, ayant parcouru un peu la littérature du monde vers l'âge de vingt ans, ayant lu sérieusement la littérature algérienne depuis que j'étais enfant, je me suis rendu compte qu'il manquait un élément essentiel à la littérature nationale, qui existait déjà, c'est-à-dire son algérianité, sa véritable identité, qui ne consiste pas en une superficialité. Parce que la société algérienne était une société bloquée, une société malheureuse, exploitée, colonisée, du coup, automatiquement, on considérait l'Algérien comme un héros positif et tout ce qui n'était pas algérien était de l'ordre de l'héroïsme négatif. J'ai voulu montrer quand même que les Algériens étaient des hommes tout simplement, et surtout m'introduire à l'intérieur de ma propre conscience d'Algérien, d'enfant algérien en particulier, pour dire ce qui n'a pas été dit par cette littérature qui, pour cela, m'avait beaucoup déçu. Donc j'ai écrit aussi en réaction à mes aînés. Quand je lisais certains romans des années 1950, je me disais : « Mais ce n'est pas ça, ce n'est pas ça du tout. On a oublié beaucoup de choses, c'est trop superficiel ! » On avait presque cette impression qu'à ce moment-là, ces écrivains que je lisais avec beaucoup d'amour, évidemment, écrivaient pour les autres. Ils écrivaient pour les colonisateurs, presque pour les supplier d'être plus gentils avec les Algériens. Moi, pas du tout. Je voulais plutôt une dénonciation nécessaire de l'acte colonial et, en même temps, une dénonciation nécessaire de la mentalité du colonisé. Voilà pourquoi donc j'ai voulu écrire algérien.

La subjectivité

        Il fallait donc pour réaliser tout cela faire une littérature qui se base sur la subjectivité, la subjectivité étant une sorte de tabou, quelque chose d'effacé, de gommé dans le monde arabo-musulman.
        Les clercs et les faux dévots ont castré les gens qui ont adhéré à cette religion. L'islam, comme toute religion, est castrateur. Particulièrement, l'islam est castrateur parce qu'il prend en charge la vie et le corps de l'homme, mais il les ficelle et il les enferme. Cela a donné une société extrêmement hypocrite où tout se passe dans les arrière-boutiques.
        Alors, face à un surplus d'objectivité, il fallait sortir la subjectivité dont manquaient beaucoup les Algériens. La société algérienne était comme quelque chose de figé, quelque chose de fabriqué une fois pour toutes, quelque chose qui ne serait pas tout à fait humain, avec ce que l'humanité peut contenir de contradictoire, de pathétique et de grandiose.
        Donc, il fallait faire de la subjectivité. Et pour écrire subjectivement, il fallait mettre son propre moi, évidemment, sur le papier. Bien avant Pascal, il y a un texte du Prophète Mohamed qui disait : « Dieu garde-moi de mon Je. » Je crois que c'était assez grave comme situation, ça donnait une société musulmane objectale, donc cachée et sclérosée. Morte. Mortifère.

Le fantasme

        A partir de la subjectivité, on arrive un peu à ce que j'ai appelé le fantasme central. On a l'impression que l'homme arabe, l'homme musulman, parce qu'il était ficelé, structuré par une religion très pragmatique qui déterminait à l'avance sa façon de faire, de parler, de marcher, d'avoir des rapports avec les autres, d'hériter (cela se trouve dans le Coran !), l'islam - donc ­p; avait figé cet homme-là dans une structure préétablie des siècles plus tôt. Et à ce moment-là, tout ce qui était le moi, tout ce qui était l'obsession, tout ce qui était le fantasme central disparaissait. On ne devait pas parler de certaines choses, d'autant plus lorsque ces interdits semblent de l'ordre du fantasme central. Ils sont difficiles à décrire et, personnellement, je considère que j'ai eu la chance d'avoir un fantasme central très gros, comme diraient les psychanalystes.

Le sang

        Je considère que mon fantasme central, c'est le sang ; le sang, cet élément qui est, à la fois, un interdit et de l'ordre du licite et du sacré, dans les sociétés musulmanes. Plusieurs éléments, en fait, constituaient pour moi le fantasme du sang : le sang que j'ai vu dans les rues de Constantine quand j'étais enfant, au début de la guerre d'Algérie et depuis l'adolescence en particulier. Le sang des règles : j'ai eu mon premier contact avec le sang menstruel d'une façon catastrophique, parce qu'on ne parle pas de ces choses-là, pas plus d'ailleurs que dans les sociétés non musulmanes. En outre, j'ai été blessé moi-même pendant la guerre et j'ai beaucoup souffert parce que j'ai été très mal soigné et j'ai failli perdre une jambe. La peur du sang m'a été aussi injectée, inoculée lors du sacrifice de l'Aïd El Kebir durant lequel on égorgeait les moutons dans les maisons. J'ai toujours haï cette tradition sanglante. Enfin, il y a le sang de la circoncision qui est une mutilation. Voilà donc ma relation au sang.

La blessure symbolique

        Quand j'ai commencé à écrire, j'avais ce rapport extrêmement traumatique, extrêmement obsessionnel et fantasmatique avec le sang. Ce sera dans tous mes livres une blessure symbolique, comme dirait Bettelheim. Ce n'est qu'en lisant Bettelheim, beaucoup plus tard, après la parution de mon troisième roman en 1975, que j'ai découvert la gravité des blessures symboliques grâce au livre de Bettelheim, et je me suis rendu compte que j'avais oublié, parmi les constituants du traumatisme central par rapport au sang, quelque chose qui s'appelait la circoncision. J'avais été circoncis, douloureusement aussi. l'enfant rebelle que j'étais avait refusé d'être circoncis. j'ai fugué, on m'a ramené le lendemain. A la fin, on a été obligé de m'attacher avec une corde pour pouvoir m'arracher un bout de chair, c'est-à-dire le prépuce. Mais à vif. Sans anesthésie ni stérilisation. Horrible mutilation pour un enfant de sept ans. Je me suis rendu compte de ce traumatisme en lisant le livre de Bettelheim qui insiste beaucoup là-dessus ; Bettelheim en tant que Juif lui-même, donc circoncis, avait bien analysé ce problème de la circoncision, de l'excision dans certaines régions du monde aussi, ce qui revient au même, c'est-à-dire en fait une castration, une amputation de quelque chose, quelle que soit la valeur symbolique par rapport à la sexualité. Ce qui est dur surtout, c'est qu'on enlève un bout de chair à quelqu'un sans lui demander son avis. Je crois que c'est bien dans ma tête que je refusais tout cela. Voilà donc les constituants durs et inguérissables qui ont fait de moi un écrivain.