Rachid Boudjedra     Uno de los intelectuales, narradores y poetas ...     Le Démantèlement     L'amour de la haine     Para no soñar más     Cinco fragmentos del desierto     Monologue avec Rachid Boudjedra     Mémoire revisitée, refertilisée     Le courage de Boudjedra     «Rester en vie pour ne pas donner raison aux égorgeurs»     La critique au-delà des «pretextes» linguistiques     Boudjedra, ce «titilleur» de phantasmes     L'ami de ceux qui titubent     Dans le roman, le texte est poétique     Écrire pour atténuer la douleur du monde     La fascination de la forme     Écrire algérien     Avril, mois du patrimoine national?

 

 

 

 

 

 

 Avril 2005

Heidegger qui disait que la langue est la maison de l'être, disait aussi que l'architecture est la maison de la passion et de la raison, tout à la fois. Peut-être que nous manquons de passion et de raison, que nous laissons le temps ensevelir nos maisons? Et, du coup, nous le laissons ensevelir nos êtres, nos âmes et tout ce qu'il y a de plus noble en nous. En dehors du prix de la viande et de la pose de la dalle, devenus, à eux seuls, une vraie mythologie. Typiquement algérienne.

Les Casbahs d'Alger et de Constantine en ruines, les palais des janissaires et des Raïs d'Alger rongés par l'oubli et le sel de la mer, pendant trois décennies, les ruines wisigothes (oui elles existent à Hypône!), romaines, byzantines et arabes qui jalonnent notre pays mangés par les mites et les vents du désert... L'art monumental algérien est dans un état de décrépitude affligeant et révoltant. Il paraît qu'il n'y avait pas d'argent. Mais maintenant qu'il y en a, pourquoi n'a-t-on pas alloué un budget conséquent pour ces vestiges qui témoignent de notre durée dans le temps? Il paraît -aussi- qu'on avait tellement d'argent à l'époque des prix vertigineux du pétrole qu'on ne savait pas quoi en faire. Si, on savait : On le jetait par les fenêtres, on le gaspillait, on le distribuait en prébendes généreuses aux plus dociles et aux plus corrompus. Mais la culture, le patrimoine, que dalle! A l'exception du folklore. ?a plaît aux masses, paraît-il, mais ça a toujours un air vieillot, mécanique et machinal qui frise le ridicule.
La décision de restaurer le palais des Raïs d'Alger avait été prise en 1977. Une équipe de restaurateurs bulgares était même venue sur place pour faire les premières études. On a profité d'un changement de ministres pour les renvoyer vite à leur pays et à leurs foyers. Ce n'est qu'en 1989 (douze longues années plus tard!) que la restauration de ces palais a commencé pour de bon. C'est dommage mais c'est grave et impardonnable. Le temps n'attend pas, ni les vents, ni les intempéries, ni la pollution qui, dans les grandes villes, fait plus de ravages dans notre architecture monumentale que tous les autres éléments réunis. Au fait, jusqu'à quand va-t-on continuer à bourrer nos villes de voitures et engins mortels pour l'environnement et l'art architectural?
A chaque séjour à Constantine, nous voyons avec désespoir un pan de la Casbah tomber presque sous nos yeux. En fait, ce n'est pas seulement un pan de pierres mais un pan de notre histoire, de notre culture et de notre civilisation, donc de notre âme, qui fout le camp. Ne parlons pas de Casbah d'Alger! Certes, la restauration est très coûteuse. Certes, le pays a d'autres chats à fouetter. Certes, la culture et l'art peuvent paraître un luxe, voire une futilité. Certes, certes... Mais il y a des solutions pour remédier à cette mort lente de nos chefs-d'œuvre architecturaux. Il suffit d'un peu d'imagination, d'audace pour trouver les moyens efficaces et adéquats. Il faut pour cela beaucoup de passion. Et c'est ce qui manque à nos bureaucrates et à nos fonctionnaires patentés et payés pour sauvegarder une richesse incroyable. Ils en sont incapables parce qu'ils ont pris l'habitude, le pli, de se méfier de tout (y compris d'eux-mêmes), de calculer tout, de complaire à tous, mais ils sont honnêtes! Et quand ils ne le sont pas, c'est une autre affaire...
A chaque visite à Timgad, on y laisse un peu de son âme, parce que le vent et le laisser-aller ruinent ce qui reste de ces ruines. Cela échappe -peut-être- au visiteur profane, mais pas à celui qui a la passion des pierres, qui croit qu'elles ont une âme parce qu'elles sont porteuses de notre sensibilité et de notre façon d'être. On pourrait dire la même chose de ce qui est supposé être le tombeau de Massinissa. On pourrait dire la même chose de l'ancienne Bejaia et de la Kalaâ des Hammadites où nichent les cigognes et où paissent les moutons.
Ces témoins de notre algérianité en lambeaux, comme les palais de Tlemcen abandonnés aux rats et aux ordures, qui perdent leurs toitures et leurs colonnes, comme un vieillard indéniablement perd la tête et les dents. Combien d'années a-t-on attendu pour restaurer le Mechouar et la Kenadsa? Et quelle façon magistrale. Mais à Oran, des sites merveilleux attendent d'être sauvés. Plus le temps passe et plus les efforts de restauration et les tentatives de reconstruction vont être pénibles et coûteux. Comme si nous faisions exprès de continuer la tâche du colonialisme qui a toujours consisté à détruire tout ce qui pouvait rappeler de près ou de loin notre civilisation algérienne. Rien n'échappe à notre inconscience. Pas même les anciennes maisons turques et les anciennes villas arabes. On les travestit de plus en plus, on les farde outrageusement et on les boursoufle d'ajouts et de rajouts pour en faire des loukoums rose, pistache, vert nauséeux... Dans la vallée du Mzab et en Kabylie, les vieux villages et les vieilles villes berbères sont en train d'être saccagés par les autochtones eux-mêmes. Sans parler des Ksours... Parce que l'arrivisme est non seulement bête et inculte, mais il est, aussi, impitoyable.
Heidegger qui disait que la langue est la maison de l'être, disait aussi que l'architecture est la maison de la passion et de la raison, tout à la fois. Peut-être que nous manquons de passion et de raison, que nous nous laissons le temps ensevelir nos maisons? Et du coup nous le laissons ensevelir nos êtres, nos âmes et tout ce qu'il y a de plus noble en nous. En dehors du prix de la viande et de la pose de la dalle, devenus, à eux seuls, une vraie mythologie. Typiquement algérienne.