Rachid Boudjedra     Uno de los intelectuales, narradores y poetas ...     Le Démantèlement     L'amour de la haine     Para no soñar más     Cinco fragmentos del desierto     Monologue avec Rachid Boudjedra     Mémoire revisitée, refertilisée     Le courage de Boudjedra     «Rester en vie pour ne pas donner raison aux égorgeurs»     La critique au-delà des «pretextes» linguistiques     Boudjedra, ce «titilleur» de phantasmes     L'ami de ceux qui titubent     Dans le roman, le texte est poétique     Écrire pour atténuer la douleur du monde     La fascination de la forme     Écrire algérien     Avril, mois du patrimoine national?

 

 

 

 

 

 26 juin 2003

        Pourquoi Sarah, jeune Algérienne, s'est-elle engagée dans la brigade de police antiterroriste ? Parce qu'elle veut comprendre l'incompréhensible, cette autopunition que l'islam s'inflige à lui-même. Mais peut-on savoir d'où vient l'horreur lorsque celle-ci, s'appliquant à prendre les pires formes de violence, ne peut relever que de la démence ? Sarah ne veut plus baisser les yeux mais les ouvrir, même si la réalité la fait vomir. Elle vomit beaucoup en découvrant l'intolérable toléré au quotidien, celle fillette de onze ans, violée, énucléée, égorgée, ou encore les exploits répétés de celui que l'on appelle Saïd Foetus parce qu'il éventre les femmes enceintes. Nous connaissons le regard que porte sur son pays Rachid Boudjedra, l'un des écrivains maghrébins chez qui se mesurent la rage et l'effroi. Le Désordre des choses, Le Démantèlement, FIS de la haine, romans qui, chacun à sa manière, témoignent d'une sorte d'ensablement du corps et de l'âme dans ce qu'il a appelé «les replis du temps».

      L'histoire de Sarah nous mène de 1995 à l'an 2000 sur une piste qu'effacent les vents mauvais, alors que s'annonce un nouveau monde. Nous aurions tort d'y voir une simple enquête de police. Il n'y a pas d'enquête sérieuse dans un monde où le crime prend la folie pour rituel et le rituel pour un droit – par exemple celui qui interdit toute arrestation dans un cimetière –, quand les bourreaux – par défi ? ou pour marquer quelque lien secret (sacré) avec leurs victimes ? – viennent assister aux funérailles. Allons aux funérailles.

      Funérailles de quoi ? Ce n'est pas un hasard si l'auteur a souhaité s'exprimer par la voix d'une femme. Il y a du reste dans ce roman un jeu subtil de transfert de voix ; car «pour comprendre», Sarah s'exerce à écrire en lieu et place de quelques «coupables d'innocence» : Ali, cet écolier (l'école détourne les têtes du ciel) exécuté d'une balle dans le dos alors qu'il lavait l'éponge du tableau noir.

      Sarah a trouvé l'amour dans l'action. L'inspecteur Salim a de bonnes lectures. Il n'engage pas seulement Sarah, écoeurée autant que révoltée, à lire L'Ethique de Spinoza, il éveille en elle la pensée d'Averroès et d'un islam ouvert à tous qui cultivait l'art et le plaisir de la vie «comme nulle part ailleurs dans le monde». Mais Rachid Boudjedra est un vrai romancier, il laisse l'histoire au passé, il raconte une histoire au présent : celle qui court à travers le livre, celle de la mère de Salim, cette femme injustement accusée d'adultère par un mari volage. Reprocher à l'autre ce dont on est coupable ? Nous pourrions y voir un symbole. Sarah ne se demande-t-elle pas, plus ou moins consciemment, si l'intégrisme ne rend pas (aussi ou d'abord) l'Algérie coupable d'un faux adultère, comme si son pays était en train de s'inventer une culpabilité que, dans son fanatisme délirant, l'islamisme impute à l'islam ?

      L'histoire de tout viol s'écrit au féminin. Par le regard de Sarah, Rachid Boudjedra invite le lecteur à prendre en compte une innocence qui se retourne contre elle-même. N'est-ce pas dans le visage des victimes que les tueurs cherchent le leur ? Le fanatisme est un enfermement. On pourrait y reconnaître cette «puissance du faux dans le fait religieux», qu'analyse Régis Debray dans son dernier ouvrage (1) ou mieux encore l'ancien cri d'alarme de Rachid Mimouni qui, avant de le payer de sa vie comme son ami Tahar Djaout, s'adressait à ses frères : De la barbarie en général et de l'intégrisme en particulier (2). N'avons-nous pas appris qu'en réponse aux récents séismes, une fatwa a été lancée ? «Le tremblement de terre, mais «c'est la punition de Dieu contre les femmes dévergondées qui rend licite le lynchage de ces suppôts de Satan». A Alger plusieurs jeunes femmes ont été attaquées à coups de pierres» (3).

      Nos communautés musulmanes devraient s'en inquiéter plutôt que de se prêter à la danse des voiles, et n'avoir, pour elles-mêmes comme pour nous, qu'un seul souci : «Se distinguer» face à l'imposture islamique. Encore faudrait-il, en effet, comme le note Tahar Ben Jelloun, «que les mercenaires de la foi soient empêchés de politiser cette religion, empêchés de la détourner pour en faire une idéologie de la terreur» (4).

      Décidément, le roman de Rachid Boudjedra répond à la pensée même de Bernard-Henri Lévy : «La vraie guerre des civilisations est celle qui est intérieure à l'islam.» A l'intérieur ? Certes. Sans oublier, à l'heure des reconnaissances mutuelles, avec l'exemple de notre amie Sarah hurlant et vomissant devant les fous de Dieu, que l'islam n'a pas de frontières.


(1) Le Feu sacré, fonction du religieux. Fayard.
(2) Ed. Pré aux Clercs, 1992.
(3) Du correspondant du Figaro, Arezki Aït-Larbi (4 juin dernier).
(4) Le Nouvel Observateur, mai 2003.

Les Funérailles
de Rachid Boudjedra