

Raison
du cri
Soleil Bafoué
Je pense à Feraoun
Comme avant
L'arbre blanc
Poème pour Nabiha
Terre ferme
Saison tardive
TAHAR
DJAOUT
RAISON DU
CRI
s'il n'y avait ce cri, en
forme de pierre aiguë et son entêtement
à bourgeonner s'il n'y avait cette colère,
ses élancements génésiques
et son soc constellant, s'il n'y avait l'outrage,
ses limaces perforantes et ses insondables dépotoirs,
l'évocation ne serait plus qu'une canonnade
de nostalgies, qu'une bouffonnerie gluante,
le pays ne serait plus qu'un souvenir-compost,
qu'un guet-apens pour le larmier.
Tahar
DJAOUT - Extrait de "Perennes" - 1983
Soleil Bafoué
(...) Faut-il avec nos dernières larmes
bues oublier les rêves échafaudés
un à un sur les relais de nos errances
oublier toutes les terres du soleil où personne
n'aurait honte de nommer sa mère et de chanter
sa foi profonde oublier oh oublier oublier
jusqu'au sourire abyssal de Sénac Ici où
gît le corpoème foudroyé dans
sa marche vers la vague purificatrice fermente
l'invincible semence Des appels à l'aurore
grandit dans sa démesure Sénac
tonsure anachronique de prêtre solaire Le
temple édifié dans la commune passion
du poète du paria et de l'homme
anuité réclamant un soleil
Tahar DJAOUT - Extrait
de "Bouches d'incendies", édition collective,
ENAP, 1983.
(...) je pense à
Feraoun sourire figé dans la circoncision
du soleil ils ont peur de la vérité
ils ont peur des plumes intègres ils
ont peur des hommes humains et toi Mouloud tu persistais
à parler de champ de blé pour les
fils du pauvre à parler de pulvériser
tous les barbelés qui lacéraient
nos horizons (...) un jour enfin
Mouloud la bonté triompha et nous sûmes
arborer le trident du soleil et nous sûmes
honorer la mémoire des morts car avec
tes mains glaneuses des mystères de l'Aube
et ton visage rêveur de barde invétéré
tu as su exhausser nos vérités
écrites en pans de soleil sur toutes les
poitrines qui s'insurgent
Tahar DJAOUT - Extrait
de "L'Arche à vau-l'eau", Ed. Saint-Germain-des-Prés,
1978.
COMME
AVANT
Elle ne viendra pas. Le
sourire, le soleil Disparaîtront aussi.
Il faudra plier Mes attentes, mes moignons Et
mon coeur habité D'un battement sans pareil.
Le soir m'attend Et le cafard ; Puis la Route
Toujours très longue.
Tahar
DJAOUT - Extrait de "Perennes" - 1983
L'ARBRE BLANC
ma richesse, c'est la neige,
et sa lumière aurorale. j'accumule les
fruits d'arbres scellés de blanc et j'envoie
mes oiseaux ausculter les cimaises. oiseau,
mon messager au creux secret des arbres. oiseau
étoile mobile qui incendie les neiges.
j'attends - le ciel descend sur les dents
de la ville j'attends - et l'ombre emballe
les maisons engourdies. quand saignera sur
nous le feu coulant du jour ? je tisonne,
dans l'attente, les cendres d'un été
mort.
Tahar
DJAOUT - Extrait de "Perennes" - 1983
POÈME POUR NABIHA
Je rentrerai de voyages
Et te trouverai endormie. Le raffût des meubles
se sera tu, Les bêtes en douceur se seront
éclipsées Et tous les tambours de
la maison Seront devenus peaux vivantes mais discrètes.
J'arrive toujours dans la suspension
juste des pulsations, Quand la chaux, l'argile et
leur blancheur ont tout réoccupé.
J'arrive Et je vois peu
à peu l'émersion : Toi d'abord qui
orchestres couleurs et mouvements, Redonnes leur
tapage aux bestioles, Diriges des vols périlleux.
Puis les objets, Fiers de leur prouesses, Déclenchent
l'élan des manèges.
Tu chercheras les chiens acrobates
du rêve Entre les draps étonnés,
Tu secoueras un à un les poudroiements de la
lumière Et la vie se réinstallera.
Tu te réveilles Et
la maison devient un carnaval
Tahar
DJAOUT - Extrait de "Perennes" - 1983
TERRE
FERME
Tes odeurs aquatiques Et
la noria me prend. Il me revient des images de noyade
comme lorsque la mer Libère sa tendresse
vorace de mère anthropophage. Il me revient
Des insistances de sèves ruant dans les barreaux
des peaux contraignantes.
J'aimais l'aventure sans issue,
Alors que j'étais déjà riche de
tant de cargaisons Arrimées à la proue
de tes seins. Mes mains arraisonnaient ton corps,
Nouant leur égnimes dévoreuses, Débusquant
l'or des florules.
Je savais, par exemple, que
l'aréole sentait l'orange amère.
Je connaissais presque tout
: tes marées tenues en laisse, Ta cadence
respiratoire, la résine de tes aisselles, ton
odeur de mer lactée, tes ombres qui m'abritent
le soir, tes gestes qui adoucissent mes angles.
Ton sexe, je l'appelais paradisier.
Tes odeurs submarines. Et
la noria m'entraîne. Quand j'émerge
tu es là Pour amarrer le vertige.
Ton corps, c'est la terre ferme.
Tahar
DJAOUT - Extrait de "Perennes" - 1983
SAISON
TARDIVE
Le ciel hale son oeil de sang,
Soleil pris à tes genoux.
Te revoilà champs dénoué
Dans la suspension zénithale : Midi fourbit
ses cuirasses, Le sang palpe l'épiderme.
Je veux retrouver sous la peau
Ces nerfs qui disent une jument folle. Mais mes
doigts n'ont plus ce flair Qui lève des oiseaux
affolés.
Je ne peux que contempler
L'envol des saisons migratrices. Le temps entasse
les amours mortes Sur les falaises de l'oubli.
Voici que l'été
abandonne Ses errements de bête pleine.
L'appel du soir, irresistible. De quel sommeil dormir
: Celui de la graine assoupie ? Celui de la
pierre sourde ?
Je regagne ma nudité
: Une pierre lavée par les crues ; Je
réintègre mon mutisme : Un silence
d'enfant apeuré.
Habiterai-je un jour Cette
demeure rêvée : Ta blessure - ô
délices ! - Où le soleil s'assombrit
?
Tahar
DJAOUT - Extrait de "Perennes" - 1983 |