Bonjour

anib10.gifToi, ma belle

anib10.gifC'est vivre

anib10.gifPoussières de juillet

KATEB YACINE

 

 BONJOUR

Bonjour ma vie
Et vous mes désespoirs.
Me revoici aux fossés
Où naquit ma misère !
Toi mon vieux guignon,
Je te rapporte un peu de cœur

Bonjour, bonjour à tous
Bonjour mes vieux copains ;
Je vous reviens avec ma gueule
De paladin solitaire,
Et je sais que ce soir
Monteront des chants infernaux…
Voici le coin de boue
Où dormait mon front fier,
Aux hurlements des vents,
Par les cris de Décembre ;
Voici ma vie à moi,
Rassemblée en poussière…

Bonjour, toutes mes choses,
J'ai suivi l'oiseau des tropiques
Aux randonnées sublimes
Et me voici sanglant
Avec des meurtrissures
Dans mon cœur en rictus !…

Bonjour mes horizons lourds,
Mes vieilles vaches de chimères :
Ainsi fleurit l'espoir
Et mon jardin pourri !
- Ridicule tortue,
J'ai ouvert le bec
Pour tomber sur des ronces

Bonjour mes poèmes sans raison…

 

 

KATEB Yacine -Extrait de Eclats et poèmes

 

 


 

 

                         

Toi, ma belle, en qui dort un parfum sacrilège
Tu vas me dire enfin le secret de tes rires.
Je sais ce que la nuit t'a prêté de noirceur,
Mais je ne t'ai pas vu le regard des étoiles.
Ouvre ta bouche où chante un monstre nouveau-né
Et parle-moi du jour où mon cœur s'est tué !…

Tu vas me ricaner
Ta soif de me connaître
Avant de tordre un pleur
En l'obscur de tes cils !
Et puis tu vas marcher
Vers la forêt des mythes

Parmi les fleurs expire une odeur de verveine :
Je devine un relent de plantes en malaises.
Et puis quoi que me dise ma Muse en tournée,
Je n'attendrai jamais l'avis des moissonneurs.

Lorsque ton pied muet, à force de réserve,
Se posera sur l'onde où boit le méhari,
Tu te relèveras de tes rêves sans suite
Moi, j'aurai le temps de boire à ta santé.

 

 

KATEB Yacine - Extrait de L'Oeuvre en fraguements, inédits rassemblés par Jacqueline Arnaud.

 

 


 

 

C’est vivre

Fanon, Amrouche et Feraoun 

Trois voix brisées qui nous surprennent 

Plus proches que jamais 

Fanon, Amrouche, Feraoun 

Trois source vives qui n’ont pas vu 

La lumière du jour 

Et qui faisaient entendre 

Le murmure angoissé  

Des luttes souterraines 

Fanon, Amrouche, Feraoun 

Eux qui avaient appris 

A lire dans les ténèbres 

Et qui les yeux fermés 

N’ont pas cessé d’écrire

Portant à bout de bras

Leurs oeuvres et leurs racines 

Mourir ainsi c’est vivre 

Guerre et cancer du sang 

Lente ou violente chacun sa mort 

Et c’est toujours la même 

Pour ceux qui ont appris 

A lire dans les ténèbres, 

Et qui les yeux fermés 

N’ont pas cessé d’écrire 

Mourir ainsi c’est vivre.

 

 

 

Kateb Yacine (Paru dans Jeune Afrique, Paris, n°107, 5-11 novembre 1962).

 

 

 


 

POUSSIÈRES DE JUILLET

 Le  sang
 
Reprend  racine
 Oui
 Nous  avions  tout  oublié
 Mais  notre  terre
 En  enfance  tombée
 Sa  vieille   ardeur  se  rallume

 Et  même  fusillés
 Les  hommes  s’arrachent  la  terre
 Et  même  fusillés
 Ils  tirent la  terre  à  eux
 Comme  une  couverture
 Et  bientôt  les  vivants  n’auront  plus  où  dormir

 Et  sous  la  couverture
 Aux  grands trous  étoilés
 Il  y  a  tant  de  morts
 Tenant  les  arbres  par  la  racine
 Le  cœur  entre  les  dents

 Il  y  a  tant  de  morts
 Crachant  la  terre  par  la  poitrine
 Pour  si  peu  de  poussière
 Qui  nous  monte  à  la  gorge
 Avec ce vent  de  feu
           
 N’ enterrez  pas l’ancêtre
 Tant  de  fois  abattu
 Laissez-le renouer la trame  de  son  massacre    
       
 Pareille  au  javelot  tremblant
 Qui  le transperce
 Nous  ramenons  à  notre  gorge
 La  longue  escorte  des  assassins.

 


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