

Bonjour
Toi, ma belle
C'est vivre
Poussières de juillet
KATEB
YACINE
BONJOUR
Bonjour ma vie Et vous
mes désespoirs. Me revoici aux fossés
Où naquit ma misère ! Toi mon
vieux guignon, Je te rapporte un peu de cœur
Bonjour, bonjour à tous
Bonjour mes vieux copains ; Je vous reviens
avec ma gueule De paladin solitaire, Et je
sais que ce soir Monteront des chants infernaux…
Voici le coin de boue Où dormait mon
front fier, Aux hurlements des vents, Par
les cris de Décembre ; Voici ma vie à
moi, Rassemblée en poussière…
Bonjour, toutes mes choses,
J'ai suivi l'oiseau des tropiques Aux randonnées
sublimes Et me voici sanglant Avec des meurtrissures
Dans mon cœur en rictus !…
Bonjour mes horizons lourds,
Mes vieilles vaches de chimères : Ainsi
fleurit l'espoir Et mon jardin pourri ! -
Ridicule tortue, J'ai ouvert le bec Pour tomber
sur des ronces
Bonjour mes poèmes sans
raison…
KATEB Yacine -Extrait de Eclats
et poèmes
Toi, ma belle, en qui dort un
parfum sacrilège Tu vas me dire enfin le
secret de tes rires. Je sais ce que la nuit t'a
prêté de noirceur, Mais je ne t'ai
pas vu le regard des étoiles. Ouvre ta bouche
où chante un monstre nouveau-né Et
parle-moi du jour où mon cœur s'est tué
!…
Tu vas me ricaner Ta soif
de me connaître Avant de tordre un pleur
En l'obscur de tes cils ! Et puis tu vas marcher
Vers la forêt des mythes
Parmi les fleurs expire une
odeur de verveine : Je devine un relent de plantes
en malaises. Et puis quoi que me dise ma Muse en
tournée, Je n'attendrai jamais l'avis des
moissonneurs.
Lorsque ton pied muet, à
force de réserve, Se posera sur l'onde où
boit le méhari, Tu te relèveras de
tes rêves sans suite Moi, j'aurai le temps
de boire à ta santé.
KATEB Yacine - Extrait de L'Oeuvre
en fraguements, inédits rassemblés par
Jacqueline Arnaud.
C’est
vivre Fanon, Amrouche et Feraoun Trois
voix brisées qui nous surprennent Plus
proches que jamais Fanon, Amrouche, Feraoun
Trois source vives qui n’ont pas vu
La lumière du jour
Et qui faisaient entendre
Le murmure angoissé
Des luttes souterraines
Fanon, Amrouche, Feraoun
Eux qui avaient appris
A lire dans les ténèbres
Et qui les yeux fermés
N’ont pas cessé d’écrire
Portant à bout de bras
Leurs oeuvres et leurs racines
Mourir ainsi c’est vivre
Guerre et cancer du sang
Lente ou violente chacun sa
mort
Et c’est toujours la même
Pour ceux qui ont appris
A lire dans les ténèbres,
Et qui les yeux fermés
N’ont pas cessé d’écrire
Mourir
ainsi c’est vivre.
Kateb Yacine (Paru dans
Jeune Afrique, Paris, n°107, 5-11 novembre 1962).
POUSSIÈRES
DE JUILLET
Le
sang Reprend racine Oui
Nous avions tout oublié
Mais notre terre En
enfance tombée Sa vieille
ardeur se rallume
Et même
fusillés Les hommes s’arrachent
la terre Et même fusillés
Ils tirent la terre à
eux Comme une couverture Et
bientôt les vivants n’auront
plus où dormir
Et sous la
couverture Aux grands trous étoilés
Il y a tant de morts
Tenant les arbres par
la racine Le cœur entre
les dents
Il
y a tant de morts Crachant
la terre par la poitrine
Pour si peu de poussière
Qui nous monte à
la gorge Avec ce vent de
feu
N’ enterrez pas l’ancêtre Tant
de fois abattu Laissez-le renouer
la trame de son massacre
Pareille
au javelot tremblant Qui
le transperce Nous ramenons à
notre gorge La longue escorte
des assassins. |