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26 juin 2004
Youssef Fadel revient dans cet entretien sur les événements qui marquent actuellement la scène médiatique en Algérie, en particulier l'incarcération de Benchicou et Ghoul.
Le Matin : Quel commentaire faites-vous
des décisions de la justice concernant les cas de Mohamed Benchicou et
de Hafnaoui Ghoul ?
Youssef Fadel : Connaissant le rôle de la presse, il faut reconnaître
que Mohamed Benchicou et Ghoul Hafnaoui et bien d'autres journalistes algériens
n'ont fait qu'informer l'opinion publique en divulguant les scandales qui ont
éclaté, que ce soit sur le plan politique, social, économique
ou autres. Benchicou et Hafnaoui sont victimes d'une certaine illusion qui sévit
dans le monde de l'information non seulement en Algérie, mais dans la
majorité des pays arabes. Cette illusion que tentent d'imposer les politiciens
en faisant croire aux gens à travers leurs discours qu'ils sont pour
toutes les libertés. Mais dès qu'un journaliste fait un pas pour
informer la société sur la réalité de ces cercles,
il se retrouve otage d'accusations émanant d'appareils occultes qui ne
cherchent qu'à sauver leurs intérêts et à les mettre
au-dessus de ceux de la société. Ce qui s'est passé avec
nos confrères algériens et avec le directeur du Matin en particulier
était prévisible. Nous avons d'ailleurs averti les représentants
de la presse algérienne, et nous leur avons demandé d'entamer
des actions à l'intérieur et à l'extérieur du pays
pour multiplier les pressions sur ces pouvoirs occultes qui travaillent en catimini
pour étouffer les libertés et encourager ainsi toutes les formes
de dépassement. Au niveau de notre organisation, nous pensons que les
procès de Benchicou et de Hafnaoui sont purement politiques même
si le ministre algérien de la Justice a déclaré que ces
affaires n'ont rien à voir avec la liberté de la presse. Ce plan
a été programmé. Il a commencé depuis que Benchicou
a entamé ses écrits sur les pratiques répressives des hommes
de l'Etat. Il ne faut pas oublier aussi que le Président Abdelaziz Bouteflika
avait annoncé la couleur durant sa campagne électorale. L'objectif
recherché n'est pas l'emprisonnement de Benchicou et la fermeture du
Matin seulement, mais le plan vise toute la presse indépendante. La série
de procès contre les journalistes n'est en effet qu'une première
étape de la guerre déclarée contre la liberté d'expression.
L'ensemble des journalistes et des journaux indépendants sont concernés.
C'est leur destruction qui est escomptée pour laisser place à
une presse soumise.
Sachant que vous avez
déjà alerté les organisations internationales sur l'affaire
de Benchicou, que comptez-vous faire à présent ?
Nous avons tenu à ce que les
Présidents du G8 soient les premiers à être interpellés
sur les dépassements contre la liberté de la presse en Algérie,
à l'occasion du sommet de Georgie (USA) auquel a assisté le Président
Bouteflika. Certes, nous savons que parmi les pays du G8, il y a ceux qui soutiennent
la politique du Président algérien pour sauvegarder leurs intérêts
stratégiques sur les plans sécuritaire (lutte contre le terrorisme)
et économique. Mais nous savons aussi que les élites influentes
dans ces pays n'adhèrent pas toutes à cette stratégie.
Elles sont contre le musellement des libertés en Algérie et dans
d'autres pays. A travers les actions de ces élites que nous avons contactées,
des organisations de la société civile et des forces de pression
actives, nous nous attendons à ce que notre travail porte ses fruits.
Avec la pression internationale, les autorités algériennes pourraient
se rétracter en mettant fin à cette guerre contre la presse indépendante.
Mais à notre avis, la volonté devrait venir de l'intérieur
avec conviction. Car il s'agit d'instaurer les principes de la liberté
et de la démocratie de manière concrète pour mettre la
dignité du citoyen algérien à l'abri.
A votre avis, que faudrait-il
faire pour garantir la liberté de la presse particulièrement en
Algérie et dans le monde arabe en général ?
La situation de la liberté
de la presse dans ces pays est lamentable. Dans leur travail au quotidien, les
journalistes arabes rencontrent d'énormes problèmes. Ils subissent
des pressions de tous les côtés. Pour garantir la liberté
de la presse, ces journalistes sont appelés à lancer des programmes
communs répondant à leurs aspirations. Jusque-là, le mouvement
démocratique arabe a toujours défendu la liberté de la
presse avec certains slogans. Il y a eu des acquis dans certains pays arabes,
mais cela reste limité. Notre organisation uvre aujourd'hui pour concrétiser
ce projet en lançant des programmes adoptés lors des congrès
tenus au cours de ces dernières années.
Pouvez-vous nous présenter
en résumé le contenu de ces programmes ?
Comme je l'ai déjà dit,
la liberté d'expression reste notre seul objectif. Ces programmes se
résument en plusieurs points. En premier lieu, les journalistes arabes
doivent être libérés de toutes les chaînes qui les
entourent juridiquement, politiquement et économiquement pour pouvoir
travailler sans entraves au profit de la transition démocratique. Les
syndicats des journalistes, les avocats et les organisations concernés
par ce dossier sont appelés à unifier leurs actions pour annuler
certaines lois. De même pour l'annulation des sanctions administratives
et juridiques qui permettent actuellement au pouvoir exécutif d'imposer
le contrôle sur les imprimeries, les programmes des radios et des chaînes
de télévision. Tout doit se jouer dans le cadre de la révision
ou de l'annulation des lois régissant le travail de la presse. Il s'agit
d'améliorer, d'autre part, les relations au sein de la famille de l'information
et entre les journalistes et la société. Sur un autre plan, il
faut encourager la formation des syndicats sur des bases indépendantes
et démocratiques pour défendre les droits des journalistes. Ces
derniers sont également appelés à éviter les effets
négatifs de l'autocensure en respectant les règles de la déontologie.
Bien d'autres actions sont à mener dans le cadre des programmes qu'a
lancés l'organisation. Globalement, nous sommes convaincus aujourd'hui
à l'ère de la transition démocratique que seules les ONG
et les structures politiques pourraient contribuer à améliorer
la situation. Ce qui a déjà été fait ailleurs. Les
exemples sont d'ailleurs nombreux. Les organisations de masse ont réussi
dans ce domaine dans plusieurs pays, notamment au Sud-Est asiatique, en Europe
de l'Est et en Amérique latine. Pour conclure, je dirai qu'il faut connaître
une chose : la démocratie ne viendra pas vers nous, mais il faut l'arracher.
Le journaliste a un rôle important dans ce combat qu'il doit assumer en
se référant toujours à la vérité, rien que
la vérité, loin de toute pression.
