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 Mars 2005

 

Née de la solidarité de la profession, la mobilisation de l’opinion publique française en faveur de Christian Chesnot, Georges Malbrunot et leur chauffeur a sans nul doute pesé dans la libération. À l’heure où ces lignes sont écrites, on est toujours sans nouvelles de Florence Aubenas et de son guide-interprète. Puisse la même mobilisation aboutir à la même heureuse issue ! Certes, l’influence d’un tel mouvement sur les ravisseurs reste des plus problématiques. Mais ce qui est indéniable, c’est qu’il a déterminé le gouvernement français et ses services à agir sans relâche. Ils savaient qu’aucun atermoiement ne serait toléré et qu’ils seraient jugés sur le résultat.

La force de frappe médiatique ainsi révélée ne devrait-elle pas être utilisée pour venir en aide, en d’autres lieux, à des journalistes étrangers ? Il faudra être fou pour espérer retenir le bras des narcotrafiquants qui, en Colombie, procèdent à l’élimination systématique des journalistes trop curieux.  Ces tueurs-là se soucient comme d’une guigne de l’opinion publique.  En revanche, dans notre étranger proche, une campgane, fût-elle de bien moindre intensité que celle déclenchée pour nos compatriotes, pourrait se révéler salutaire pour mains journalistes pourrissant dans les geôles où ils sont injustement détenus.

C’est particulièrement vrai du Maghreb où les pouvoirs en place, notamment en Algérie et en Tunisie, s’emploient à domestiquer leur presse.  Le dictateur Ben Ali a muselé la sienne et continue de pesécuter des journalistes depuis longtemps privés de journaux.  Ainsi d’Abdallah Zouari, condamné d’abord à 11 ans de prison, puis, sa peine purgée, à 8 mois, puis encore à 13 mois, et qui, assigné à résidence à Zarzis, à 800 km de chez lui, vient d’entamer une grève de la faim pour protester contre l’implacable acharnement dont il est victime depuis 15 ans.  Or, lié à l’Union européenne par des accords économiques pour lui essentiels, évidemment oucieux d’entretenir de bons rapports avec la France, Ben Ali serait infiniment vulnérable à une campagne de presse, même modeste, mais conduite dans la durée, qui obligerait Bruxelles et Paris à ouvrir les yeux sur les excès de très singulier « ami ». Laisserons-nous Abdallah Zouari disparaître sans agir ?  Le silence vaudrait ici complicité.

À partir de 1990, l’Algérie vécut ce qui apparut à beaucoup comme une manière de miracle : l’éclosion d’une presse indépendante qui, contrairement aux médias étatiques, n’était pas à la botte des gouvernement successifs. Le miracle n’aura duré qu’une décennie. Une offensive en règle vise à étouffer l’une après l’autre les voix des journalistes que le pouvoir tient pour gênants.

Mohamed Benchicou, directeur du Matin, en est la victime la plus exemplaire. Il avait ouvert ses colonnes à un citoyen algérien accusant de tortures et de spoliations un ancien officier de la très puissante Sécurité militaire devenu ministre de l’Intérieur.  « Benchicou va payer », déclara sans ambages le ministre, tandis que le chef de gouvernement annoçait sans plus d’hypocrisie :  « Benchicou a rendez-vous avec la justice. »  On monta contre lui un guet-apens d’une grossièreté affligeante . Sous pretexte qu’il avait été trouvé, à l’aéroport d’Alger, de retour de Paris, porteur de bons de caisse émanant d’une banque algéroise, il fut poursuivi pour transfert illégal de capitaux. Ni la police ni la douane n’avaient pourtant songé à des poursuites pour l’excellente raison que des bons de caisse, simples reçus d’espèces déposés dans une banque, ne sont nullement négociables à l’étranger.  Au terme d’une véritable farce judiciaire, Benchicou fut condamné, le 14 juin 2004, à deux ans de prison ferme. Il est enfermé dans une salle qu’il partage avec une cinquantaine de détenus de droit commun.

Son confrère Hafnaoui Ghoul, d’El Youm, vient de sortir de prison après avoir purgé une peine de six mois pour « manque de respect » au chef de l’État.  Six mois également, avec sursis cette fois, le 25 juin dernier, pour Omar belhouchet et ali Djerri, directeurs d’El Watan et de El Khabar,  les deux plus importants quotidiens d’Alger, peine assortie d’une condamnation à payer 30 000 euros chacun au ministère de l’Intérieur à titre de dommages et intérêts. Inédite en Algérie, la condamnation à des dommages et intérêts écrasants pour des publications financièrement fragiles inaugure sans doute  une nouvelle stratégie du pouvoir : frapper à la caisse.

Les journalistes indépendants d’Algérie sont unanimes à le crier : seules des pressions extérieures, singulièrement celles qui viennent de la France, peuvent sortir leurs confrères des geôles et préserver la liberté de la presse.

Car c’est bien de cela qu’il s’agit, et non point de venir en aide, par une simple réaction corporatiste, à des confrères persécutés. Là où la liberté de la presse n’existe pas, toutes les libertés sont menacées.