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 15 juin 2005

"C’est déjà beau d’être là un mardi et pas au tribunal de Sidi M’hamed. Mais, en même temps, là, maintenant, en ce moment même, des consœurs et des confrères attendent leur tour pour être jugés ou attendent tout simplement un délibéré. J’ai une pensée pour eux. Et puis il y a lui. Lui qu’on ramène pratiquement chaque mardi, encadré par des policiers et à qui on demande de répondre de son intelligence.
Tu en reviendrais presque à espérer qu’ils ne vont pas le déranger. Qu’il va pouvoir éviter le calvaire du fourgon. Mais, en même temps, on a tellement envie de voir Mohamed, de lui dire bonjour, même de loin. Alors, bien sûr, c’est son prix qui me touche par-dessus tout aujourd’hui. Un prénom, Mohamed, sur une épaule, un nom, Benchicou, sur cette autre épaule. Pas plus, Allah yarham waldikoum, ne rajoutez pas le deuxième prénom, Boualem, c’est déjà assez lourd comme ça !! Je suis très heureux de recevoir ce prix, justement parce que c’est son prix à lui. Je suis très heureux, mais, en même temps, excusez-moi de ne pas laisser déborder ma joie, de ne pas danser la gigue écossaise. Ma joie, ma joie totale, le pied intégral, permettez-moi de le remettre à un peu plus tard et d’attendre que Mohamed sorte de là-bas qu’il puisse me remettre, au coin d’un gueuleton, ce prix. Là je serai complètement heureux. Comblé. Bon, en attendant, je sacrifie tout de même au rituel du remerciement. Non sans ajouter ma petite pique. Eh oui ! Vous ne m’auriez pas décerné ce prix si je n’avais pas été aussi cela, un impertinent. Et au chapitre de l’impertinence, je ne peux pas ne pas associer à ce prix quelqu’un qui fut un pionnier à avoir ouvert la brèche de l’impertinence et de l’insolence par laquelle nous nous engouffrons aujourd’hui. Je voudrais remercier Ali Dilem. Il y a quelques mois, le régime et ses canaux rémunérés avaient tenté de dresser des bûchers et avaient appelé à brûler les journaux qui n’étaient pas dans la ligne, li machi fel khet. Le 9 avril au matin, alors que nous étions un vendredi, qu’il n’y avait pas urgence, que l’on pouvait attendre le samedi 10, les vainqueurs avaient exigé la décapitation des vaincus. Au niveau de la presse, ça avait pris la forme d’une soudaine et furieuse envie de débattre d’éthique et de déontologie. A chaque coin de rue, il y avait quelqu’un pour vous dire "voilà maintenant comment faire votre métier !" A ce pouvoir-là, donneur de leçons, personnellement, je n’ai qu’une chose à dire : le jour où il apprendra à gérer le pays dans l’intérêt du peuple, wallah, juré, promis, j’apprendrai à mieux exercer mon métier de journaliste. Merci encore une fois! Rendez-vous à la libération de Mohamed !!"