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11 octobre 2005
Une nouvelle affaire judiciaire contre
le journal El Ouma (suspendu depuis 1995) m’a conduit à la prison d’El
Harrach et m’a donné l’occasion de rencontrer Mohamed Benchicou. Alors
que je m’apprêtais à prendre l’avion à l’aéroport
de Tamanrasset le 26 septembre, l’officier de la PAF m’appela discrètement
pour m’informer que j’étais recherché par mandat d’arrêt
du juge d’instruction de Bir Mourad Raïs.
Après avoir satisfait à toute la procédure judiciaire d’usage dans un tel cas et passé cinq nuits dans les geôles des commissariats de Tamanrasset et de Dar El Beïda, je fus présenté au procureur de Bir Mourad Raïs qui m’informa que j’étais condamné par défaut à un an de prison pour « rébellion et fraude fiscale », suite à une plainte remontant à 2001. N’ayant pas le choix et après avoir alerté mes avocats, je me suis plié à la « sacro-sainte loi du mandat d’arrêt » : passer la nuit en prison pour « vider le mandat d’arrêt », et être présenté à l’audience en détenu. C’est ainsi que j’ai passé deux nuits à la prison d’El Harrach avant d’être mis en liberté provisoire par le juge pour avoir connaissance du dossier et me présenter librement aux prochaines audiences.
J’ai donc profité de ce séjour pour voir Mohamed Benchicou. Durant toute la procédure réservée aux entrants, je me suis renseigné sur ses conditions de détention et son état de santé. Tous ceux que j’ai questionnés, gardiens et détenus, ont manifesté sympathie et respect pour le journaliste et détenu d’opinion qu’est Benchicou. J’ai trouvé Mohamed Benchicou dans un état physique lamentable. Souffrant d’une arthrose cervicale, la partie droite de son corps est quasiment paralysée. Il reste la plupart du temps allongé et a beaucoup de mal à marcher et à s’habiller. Il ne peut pas écrire ni ouvrir une bouteille d’eau. Il ne se sert que de sa main gauche. Ses compagnons de cellule s’occupent constamment de lui pour l’assister dans la vie quotidienne et soulager ses douleurs par des massages. Lui ayant rappelé le droit de détenu à se faire soigner, il me fit savoir que lui-même, sa famille et ses avocats ont plusieurs fois alerté l’administration pénitentiaire et l’opinion publique sur la gravité de son état de santé, en vain. Certains ont même insinué que c’était du bluff. Choqué par les conditions de son dernier déplacement à l’hôpital digne des films d’actions américains entouré de plusieurs policiers, alors qu’il arrive à peine à marcher, il n’ose plus faire de demande d’hospitalisation. Il prend son mal en patience et attend sa sortie, au risque de succomber à une paralysie complète. Son état nécessite une opération chirurgicale pour dégager un nerf coincé entre deux vertèbres. Moralement aussi, Benchicou est fatigué. Les quatorze mois passés en cellule l’ont désabusé. Les huit mois qui lui restent le stressent au point qu’il ne veut plus recevoir de visite de ses avocats pour éviter d’évoquer les problèmes de son affaire et du monde extérieur. Il a découvert une nouvelle famille et s’est refait une nouvelle vie dans le monde carcéral rythmé par la discipline, les repas des « gourbis », les parties de « gouinche » et de dominos, les vicissitudes des entrants, la joie des sortants, etc. Il s’est rendu compte, comme tous ceux qui ont séjourné en prison, que l’univers carcéral est humain et qu’il ne reste pas grand-chose à améliorer, si ce n’est d’éviter le surpeuplement. « Je n’ai aucun problème avec le personnel pénitentiaire et je ne me plains pas des conditions de détention. C’est la justice qu’il faut humaniser et non les prisons, en cessant de mettre sous mandat de dépôt ou en détention préventive des citoyens qui n’ont aucune intention de fuir la justice et dont les délits supposés ne requièrent aucune détention. C’est effarant le nombre de mères et d’épouses qui se ruinent, vendent leur bijoux et s’endettent pour payer les frais d’avocat et remplir le couffin hebdomadaire », dit Benchicou. Quand on a évoqué son affaire, Benchicou se montre souriant et serein. Il s’amuse en lisant les justifications gouvernementales sur la cabale judiciaire fabriquée pour l’emprisonner. « Tout le monde sait que je suis un détenu d’opinion. Je suis en prison à cause du livre que j’ai écris Bouteflika, une imposture algérienne. Mais je n’ai aucun regret. On m’a reproché d’avoir dévoilé certains aspects de sa vie privée. Et alors ? Le Président est un homme public. Il doit accepter que des biographies non autorisées soient publiées, comme partout dans le monde. Que le secret de Polichinelle circule dans radio-trottoir ou paraisse dans un livre, quelle différence ? Doit-on continuer à prendre des Algériens, qui ont accès à Internet et à la parabole, pour des demeurés. L’injustice dont je suis victime restera une tâche noire du régime de Bouteflika. » Concernant la lassitude et l’impuissance de la maison de la presse ou l’absence de soutien de tous ceux que lui-même a soutenus par ses écrits et son journal, il affirme : « Je n’ai aucune amertume vis-à-vis de qui que ce soit. J’assume seul mes choix, mes actes et mes écrits. Je n’ai rien écrit, ni soutenu sur ordre. Je n’en veux à personne, ni à ceux qui ne me soutiennent pas ni aux juges qui ont instruit mon affaire et m’ont condamné. Je sais trop bien dans quel système nous vivons. J’estime que j’ai été condamné par le pouvoir politique et non par la justice de mon pays. »
Questionné
sur sa rencontre avec Ali Benhadj, Benchicou tient à préciser
qu’aucun des deux n’a demandé à voir l’autre. Ils se sont croisés
et salués fortuitement à trois reprises au parloir des avocats,
mais n’ont pas eu l’occasion de se parler. Benhadj est constamment et étroitement
surveillé dans ses déplacements par deux gardiens et placé
en isolement sans aucun contact avec les autres détenus. Quant à
sa position sur la réconciliation nationale, Benchicou me répond :
« J’en
pense ce qu’en pensent les démocrates. Je reste un militant anti-islamiste. » La cause que
vient de subir Benchicou dans son parcours professionnel de journaliste a laissé
des traces indélébiles. « Ces quinze dernières
années, notre génération a été usée
par sa double lutte contre la répression du pouvoir et contre le terrorisme.
Je ne peux plus continuer à travailler au rythme infernal qu’on nous
a imposé. Notre presse a besoin d’une nouvelle génération
de responsables. Personnellement, je ne serais plus directeur de publication. » Benchicou
m’informe qu’en quatorze mois de détention, il s’est déplacé
vingt-sept fois au tribunal concernant des caricatures et des chroniques parues
sur son journal le Matin, et ce n’est pas fini. Il n’en peut plus de ce harcèlement
judiciaire qui, vu son état de santé, relève du traumatisme.
A chaque audience, il s’étonne de la peur que manifestent certains de
ses journalistes : « Dans notre métier, la liberté
de la presse se paye d’une façon ou d’une autre. La prison fait partie
des aléas de ce métier. Il ne faut pas en avoir peur. Toutes les
professions sont représentées en prison, même les magistrats.
Pourquoi le journaliste devrait-il échapper à cette règle
d’un pouvoir répressif ? Les acquis de la presse privée,
créée depuis 1990, ne doivent pas être perdus ou abandonnés
parce qu’on a peur de la prison. » Notre discussion s’est terminée
sur les perspectives de notre profession de journaliste, maintenant que la page
de la réconciliation nationale a été tournée. « Le
journaliste algérien ne doit plus être un instrument du jeu des
appareils et du sérail. Le combat médiatique doit être mené
sur le terrain des droits de l’homme et du citoyen. Le journalisme de proximité
doit devenir dominant dans les rédactions. »
