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26 octobre 2005
Aujourd’hui mercredi 26 octobre 2005, Mohamed Benchicou vit son 500ème jour de détention à la prison d’El Harrach. Maison d’arrêt où il est en détention depuis le 14 juin 2004. Et “il en rit”, nous confie son frère Abdelkrim qui lui a rendu visite, lundi dernier, au centre pénitentiaire. “Mohamed a rigolé quand je lui ai demandé son sentiment, alors qu’il boucle son 500ème jour de détention.
Il
m’a répété ce qu’il nous a toujours dit depuis qu’il est
en prison : “La liberté a un prix, il faut savoir le payer !” Mohamed,
qui en est à son 17 mois de détention, “refuse de baisser le front”.
Il en est convaincu, son emprisonnement “n'est qu'une des palpitations de l'Algérie
en lutte pour sa dignité”. Il en est d’autant plus convaincu, nous dira
Abdelkrim, que tous ses codétenus, et les gardiens de la prison, le respectent
et l’admirent pour son courage et son combat pour la liberté de dire.
“Le sachant très malade, ils font tout ce qui est en leur pouvoir pour
le soulager un peu”. Ses codétenus, il les quittera un bref moment aujourd’hui,
puisqu’il sera extrait pour la 31ème fois de la salle 7A qu’il occupe
depuis 500 jours sous le numéro d’écrou 135006. Ce matin, il devra
se présenter devant la cour d’appel d’Alger pour s’entendre signifier
le verdict des deux procès pour diffamation qui opposent le ministère
de la Défense nationale au journal Le Matin. Pour rappel, mercredi dernier,
lors de ces audiences programmées après que Mohamed Benchicou
eut fait appel aux verdicts prononcés en première instance, le
ministère public avait requis la peine maximum à l’encontre du
chroniqueur et du directeur du journal Le Matin. A savoir deux ans de prison
ferme ! Une peine que purge déjà Mohamed Benchicou, qui, hier
encore, devait sortir de sa cellule pour rejoindre le box des accusés
du tribunal de Sidi M’Hamed. Il devait y répondre pour la ixième
fois d’un article, d’une chronique ou d’une caricature publiés dans son
journal, pour rappel suspendu depuis le 24 juillet 2004. Le procès est
reporté au 20 novembre prochain.
14 juin 2004 : la presse découvre
l’écrou après avoir vécu le glaive
Et il en est ainsi depuis qu’il est incarcéré
au motif de “nondéclaration de bons de caisse”. Un châtiment qui
venait murer une année de harcèlement administratif, policier
et judiciaire à l’encontre d’un journal qui avait fait le choix d’accompagner
les Algériens dans leurs revendications citoyennes. Il avait aussi et
surtout commis “l’impair” de publier le témoignage d’un citoyen torturé
et spolié dans les années 70 par un ministre de la République,
alors un des patrons de la sécurité militaire. “L’arrêt”
avait été rendu avant même que le journaliste, directeur
d’une publication, ne passe en justice. Il était clair que Mohamed Benchicou,
auteur de Bouteflika une imposture algérienne — un livre édité
la veille des élections présidentielles d’avril 2004 — “devait
payer”. Et c’est ce que Me Miloud Brahimi a fait ressortir dans une lettre ouverte
adressée au ministre de la Justice, garde des Sceaux, le 20 juin 2004,
soit six jours après la condamnation de Mohamed Benchicou à deux
ans de prison ferme pour infraction au change. “C'est donc entendu, c'est l'évidence
même, Mohamed Benchicou n'a pas été condamné pour
ses écrits, encore moins pour l'engagement du Matin, mais pour une sombre
histoire de bons de caisse. D'ailleurs, le jugement rendu le 14 juin 2004 au
nom du peuple algérien est là pour en attester. Pour l'éternité
(…) Quand, quelque temps avant le déclenchement des poursuites, le ministre
de l'Intérieur déclare à la presse que “Benchicou va payer”,
vous me concéderez qu'il visait le directeur du Matin, qui avait ouvert
toutes grandes ses colonnes à un citoyen qui venait de formuler quelques
griefs contre ce ci-devant patron de la Sécurité militaire. Il
faut la foi du charbonnier pour diriger ces menaces vers je ne sais quel trabendiste
même si, auparavant, le même ministre, chargé de faire respecter
la loi et l'ordre public, s'était autorisé à dénoncer
l'aisance financière, réelle ou supposée, d'un citoyen
parfaitement en règle avec les institutions de son pays. Quand quelques
jours avant le procès, le chef du gouvernement en personne annonce que
“Benchicou a quelques rendez-vous avec la justice”, la solidarité gouvernementale
vous fait obligation, Monsieur le Ministre, d'admettre qu'il parlait de l'homme
de plume. Je ne sache pas qu'un chef de gouvernement ait le temps de s'intéresser
à un vulgaire dossier de bons de caisse.” L’avocat outré par le
verdict prononcé par le tribunal d’El Harrach a jugé utile de
rappeler ces vérités à l’homme de droit qui dirige le ministère
de la Justice avant de revenir sur le déroulement du procès. L’avocat
a souhaité l’arbitrage du ministre de la Justice en mettant en exergue
toutes les absurdités relevées au cours du procès de Mohamed
Benchicou condamné à deux ans de prison ferme avec mandat de dépôt
à l’audience et une amende de 3 milliards de centimes pour infraction
à la réglementation sur le change.
Le fallacieux prétexte des bons
de caisse
Une peine
prononcée sur la base d’un dossier monté de toutes pièces
comme n’hésite pas à le rappeler au ministre de la Justice Me
Miloud Brahimi. “Et d'abord, qu'est-ce qu'un bon de caisse si ce n'est un banal
reçu, un titre de créance attestant du dépôt d'une
somme d'argent dans une banque commerciale et de l'engagement de celle-ci à
le rembourser à terme échu avec les intérêts convenus
? L'opération est analysée par les juristes du monde entier comme
un contrat de prêt à intérêt, au surplus expressément
prévu dans le code civil (art. 455). Il s'ensuit que la détention
de ce bon, ou sa “circulation” dans les poches du détenteur est sans
effet sur le capital déposé, qui reste dans la banque à
sa disposition et à son entière discrétion. Autrement dit,
que ce titre de créance soit à Alger, à Paris ou ailleurs,
le capital déposé reste sur le territoire national et sera remboursé
sur le territoire national, au siège de l'agence débitrice, à
terme échu ou par anticipation, selon les clauses du contrat. Point n'est
besoin d'être un juriste confirmé pour admettre, puisque le capital
ne voyage pas avec le bon de caisse, que les “déplacements” de ce dernier
n'ont pas à être déclarés à la douane ou à
la police et qu'ils ne sauraient, par voie de conséquence, fonder une
poursuite pour infraction à la législation sur les mouvements
de capitaux (…) C'est tellement vrai que jamais, au grand jamais la justice
algérienne n'a poursuivi quiconque pour non-déclaration de bons
de caisse. Blanchi sous le harnais de la jurisprudence, de la doctrine et du
droit comparé, je n'ai jamais, au grand jamais rencontré un cas
de cette nature dans tout l'univers.” Dans cette même lettre, l’avocat
de Mohamed Benchicou rappelle au ministre de la Justice ce que lui et tous ses
confrères qui assurent la défense du journaliste ne cessent de
répéter “c’est dans le strict respect de la légalité
que la police des frontières n'a pas procédé à la
saisie des bons de caisse trouvés sur Mohamed Benchicou à son
arrivée à l'aéroport Houari-Boumediene le 23 août
2003. Date à partir de laquelle l’on a commencé à “confectionner”
le dossier Benchicou. Ce jour-là, le directeur du journal Le Matin rentrait
de Paris avec dans son attaché-case des bons de caisses anonymes qu’il
était allé récupérer en France où vit sa
famille pour payer les imprimeries. Des imprimeurs qui, violant toutes les règles
commerciales, ont décidé, le 18 août 2003, sur instruction
du chef du gouvernement, de suspendre le tirage de six titres indépendants
: Le Matin, Le Soir d’Algérie, El Khabar, Liberté, L’Expression
et Errai, des journaux qui avaient révélé des scandales
politiques. Interpellé par la police des frontières qui procédera
à sa fouille, Benchicou quitte l’aéroport d’Alger avec dans son
bagage ses bons de caisse. Pour les policiers, et l’un d’entre eux le soutiendra
à l’audience, “si la police n‘a pas saisi les bons de caisse c’est parce
qu’elle ignorait qu’ils pouvaient constituer une infraction”. Pourtant, dans
la nuit du 23 au 24 août, une dépêche APS, reprise par tous
les médias lourds, annonce que le directeur du journal Le Matin avait
été interpellé par la police en possession de 13 bons de
caisse. Le lendemain, le directeur des douanes soutient, dans une lettre adressée
au chef du gouvernement et au directeur du renseignement et de la sécurité
(DRS), que la démarche des policiers est “frappée de nullité”.
Le sort du journal a été
scellé en même temps que celui de son directeur
Geste inutile! La parade est toute trouvée
puisque le ministère des Finance, par le biais de l’agence judiciaire
du Trésor, dépose plainte contre le directeur du Matin, le 26
août 2003, pour “non-accomplissement des obligations douanières”.
Deux jours plus tard, l’instruction est close et Mohamed Benchicou, inculpé
pour “infraction à la législation des changes et aux mouvements
des capitaux”, est mis sous contrôle judiciaire avec interdiction de quitter
le territoire et obligation de se présenter une fois par semaine au commissariat
de police. Le prévenu attendra en vain la programmation de son procès.
Il le sera après le 8 avril 2004. Programmé une première
fois le 31 mai de la même année, le procès est renvoyé
au 14 juin. Plusieurs heures d’audiences, 3 heures de plaidoiries, 3 minutes
de réquisitoires et 50 minutes de délibérations pour une
dizaine de détenus et Mohamed Benchicou qui comparaissait libre est condamné
à deux ans de prison avec mandat de dépôt à l’audience.
Le sort du journal a été scellé en même temps que
celui de son directeur. Le 21 juin, les scellés sont mis au siège
du journal à la porte duquel les terroristes islamistes ont assassiné
Saïd Mekbel “Mesmar Djha”. Le 26 juin 2004, le quotidien est dépossédé
de son patrimoine sis rue Belhouchet à Hussein Dey après trois
tentatives de vente aux enchères. Le 24 juillet 2004, le journal Le Matin
est suspendu. Il l’est encore aujourd’hui
Le procès en appel confirme la
peine
Le 11 août
2004, la cour d’Alger examine l’appel de Mohamed Benchicou. L’audience qui se
déroule dans cette cour n’est pas très différente de celle
du tribunal d’El Harrach. Après 5 heures d’audience, le juge confirme
le verdict du tribunal d’El Harrach et refuse la libération du directeur
du Matin.Me Ali Yahia Abdenour résume la situation. “Cet arrêt
a confirmé le premier jugement, à savoir que les juges n’ont pas
agi en leur âme et conscience mais en fonction des directives du pouvoir”.
Pour le président de la Ligue algérienne de défense des
droits de l’homme, il est évident que “pour le pouvoir, Benchicou a dépassé
les limites et il doit payer”. Une année plus tard, le Comité
Benchicou pour les libertés, né au lendemain de son incarcération,
souligne une fois encore la volonté du pouvoir de faire “payer” le journaliste.
“27 procès en diffamation en l’espace d’une année, plusieurs condamnations
à la prison ferme, 9 procès en appel pour délit de presse,
programmés pour la seule journée du 7 septembre 2005, et pour
couronner le tout, un dossier de pourvoi en cassation “égaré à
la Cour suprême” : voilà qui traduit bien la volonté d’un
régime déterminé à en finir avec un homme, Mohamed
Benchicou, devenu “ennemi public numéro un” parce que journaliste. Un
journaliste dont l’incarcération a, dès le premier jour, fait
le tour du monde et suscité des mouvements d’indignation et de solidarité
de tous les défenseurs de la liberté d’expression et de la démocratie.
Pas une association de journalistes dans le monde n’est restée indifférente
à l‘emprisonnement du chroniqueur émérite qu’est Mohamed
Benchicou. A l’étranger, les politiques et les parlementaires européens
ont exprimé au gouvernement algérien “leur désapprobation”.
En Algérie, ses confrères et amis ont, dans une conjoncture politique
des plus difficiles, tout tenté pour libérer le journaliste. Mohamed
Benchicou reste en prison. Son état de santé s’y détériore
faute d’un suivi médical approprié.
Même pour raison de santé,
la cour d’appel d’Alger refuse la liberté provisoire
Les avocats introduisent une demande de mise en
liberté provisoire pour que leur client puisse se faire soigner dans
une structure spécialisée. Le 20 avril 2005, la cour d’Alger,
qui examine la requête de Mohamed Benchicou, la rejette bien que le journaliste
souffre, entre autres, d’une arthrose cervico-faciale qui peut entraîner
la paralysie du bras droit et d’une asthénie globale. Le procureur de
la République, convaincu que l’infirmerie de la prison ne pouvait prendre
en charge les soins du malade, avait déclaré qu’il ne voyait aucun
inconvénient à ce que Mohamed Benchicou soit suivi dans une structure
hospitalière. Depuis, plus rien. Benchicou quittera une seule fois la
prison pour un hôpital, celui de Ben-Aknoun, pour des radioscopies. Il
le sera sous une forte escorte armée jusqu’aux dents comme s’il s’agissait
de l’un des plus grands criminels de ce pays. Mohamed, bien que très
malade, reste Dès lors, les avocats ont placé toutes leurs espérances
dans le pourvoi en cassation introduit auprès de la Cour suprême
Le scandale de la Cour suprême
Là encore, comme
à chaque fois qu’il s’agit de Mohamed Benchicou, la justice et ses rouages
réservent des surprises. Celle de la Cour suprême est de taille
: le dossier de Mohamed Benchicou a tout simplement disparu ! Epuisant tous
les recours, le 20 juillet dernier, la défense organise une conférence
de presse et interpelle le plus haut magistrat du pays pour mettre un terme
à cette mascarade. Ce jour, l’épouse du journaliste incarcéré
a déclaré : “Mon mari est un homme courageux qui a su rester debout.
La prison, ce n’est pas la fin du monde. Ce qui compte, c’est la dignité.
Je pense qu’il faut écrire avec audace ou se taire. Cette incarcération,
nous devons la capitaliser. Il faut que les autorités ne s’avisent plus
à jeter des journalistes en prison. Les autorités espéraient
terroriser les gens dans ce pays. Il restera toujours l’essentiel, c'est-à-dire
la dignité.”
