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21 avril 2005
La demande de mise en liberté du directeur du Matin, Mohamed Benchicou, a été rejeté, hier, par le tribunal d’Alger, sans aucun commentaire. Benchicou, déjà condamné à deux ans de prison, est incarcéré depuis dix mois. Son état de santé se détériore, c’est pourquoi ses avocats avaient fait une demande de mise en liberté. La justice algérienne persiste et signe.
Si le pouvoir algérien, via son bras judiciaire, pensait pouvoir envoyer en prison des journalistes dans l’indifférence générale, il en est pour ses frais. Aussitôt le verdict connu, mardi 19 avril, la rédaction de l’Humanité s’est mobilisée, plaçant en une de son édition d’hier les portraits de trois de nos cinq confrères condamnés à des peines de prison ferme allant de deux à trois mois. Le directeur de notre journal, Patrick Le Hyaric, s’est officiellement adressé au ministre français des Affaires étrangères Michel Barnier, à celui de la Culture Renaud Donnedieu de Vabres et à l’ambassadeur d’Algérie en France pour que cesse le harcèlement des journalistes algériens. « J’attire votre attention, souligne-t-il dans ces courriers, sur le fait que bien souvent les journalistes aujourd’hui inquiétés sont ceux qui ont combattu les forces intégristes durant les années quatre-vingt-dix. Un certain nombre de journalistes algériens l’ont d’ailleurs payé de leur vie. »
Nouvelles initiatives
Une pétition dans le même sens a déjà été signée par plus d’une centaine de personnalités du monde politique, social et culturel, dont nous publierons la liste prochainement. De nombreuses initiatives sont envisagées alors que les avocats de Youcef Rezzoug, Yasmine Ferroukhi, Abla Chérif et Hassane Zerrouky, journaliste à l’Humanité, et bien sûr Mohamed Benchicou ont annoncé leur intention de faire appel de cette décision inique. À partir du dépôt de l’appel, la cour algérienne aurait alors trois mois pour statuer. Un sursis qu’il faut maintenant mettre à profit pour obtenir la relaxe de nos consoeurs et nos confrères.
Depuis hier, le mur du silence qui se dressait autour de ces journalistes se lézarde. Reporters sans frontières estime ainsi qu’« en condamnant cinq journalistes à des peines de prison, l’État algérien prouve sa détermination à poursuivre la répression à l’encontre des journalistes, faisant de ce pays l’un des plus difficiles pour l’exercice de la profession en Afrique. Nous appelons la justice algérienne à la raison et à la modération. Les juges doivent cesser de jouer le jeu de tous ceux qui cherchent à museler la presse indépendante. Les amendements au Code pénal de 2001, qui prévoient des peines de prison pour diffamation ou outrage, doivent être définitivement supprimés ». De nombreux élus de la République, sénateurs et députés, ont exprimé leur réprobation d’un tel acharnement.
La plume face au sabre
Dans le fond, que cherche le pouvoir algérien ? L’émergence d’une presse indépendante au début des années quatre-vingt-dix avait marqué l’expression démocratique de toute une société. D’ailleurs, les tenants de l’obscurantisme, les fanatiques islamistes, ne s’y sont pas trompés en mettant en application leur précepte de faire périr par le sabre ceux qui se battent avec leur plume. Plus de soixante journalistes ont ainsi été assassinés sans que faiblisse la détermination de toute une profession. Cette expression de cette Algérie qu’ici, à l’Humanité, nous aimons, est-elle à ce point dangereuse pour les édiles de la nation qu’ils veulent la rendre inopérante ? En utilisant un Code pénal particulièrement répressif, amendé il y a quelques années dans ce sens, en multipliant les sanctions financières, le pouvoir espérait mettre les journaux à genoux. Il n’y est pas parvenu. Il passe donc maintenant la vitesse supérieure en faisant prononcer des peines de prison ferme, en espérant certainement que, dans les rédactions, l’autocensure sera au rendez-vous. Il n’est qu’à lire la presse algérienne pour constater qu’il n’y parvient toujours pas.
En réalité, dans son entreprise de mise aux normes libérales de la société algérienne, Abdelaziz Bouteflika ne veut pas voir une tête qui dépasse, ni à plus forte raison un titre de presse. Qui peut croire que la privatisation des richesses du sous-sol algérien n’est pas convoitée par des financiers de haut vol prêts à tout pour toucher le jackpot ? Qui peut penser que l’attribution des marchés publics, qu’il s’agisse de téléphonie mobile ou autre, n’amène pas les petits arrangements entre amis ? Le quotidien le Matin, dirigé par - Mohamed Benchicou, et - auquel appartiennent nos cinq consoeurs et confrères condamnés, ne peut plus paraître depuis le mois de juin 2004. Ce n’est pas un hasard. Il a été le premier à mettre en parallèles les malversations et la façon de gérer l’avenir du pays. Sans compter le narcissisme du président algérien, qui n’a visiblement pas supporté que Benchicou publie un livre intitulé Bouteflika, une imposture algérienne. Ce même Bouteflika qui a su, dès son arrivée au pouvoir, donner des gages à l’islamisme politique par la « concorde nationale », dénoncée par les démocrates comme de la poudre aux yeux visant non pas à rendre justice à tous ceux, intellectuels, journalistes, ouvriers, paysans..., qui ont souffert de la violence intégriste, mais à préparer le terrain pour une Algérie conforme aux souhaits du capitalisme mondial. L’amnistie qu’il prépare aujourd’hui est en quelque sorte la cerise sur le gâteau financier alors que la justice frappe à qui mieux mieux ceux qui s’opposent à une telle politique.
Liberté de la presse et liberté d’expression ne font qu’un. Exiger la relaxe des journalistes, et la libération de Mohamed Benchicou la cessation de tout harcèlement, la réforme du Code pénal, c’est être solidaire de tous les Algériens qui se sont battus pour leur indépendance, aujourd’hui comme hier. C’est aider les démocrates dans leur combat pour une Algérie moderne, démocratique et laïque. C’est ce que l’Humanité veut promouvoir dans les jours et les semaines qui viennent.
