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11 septembre 2004

Avec la condamnation de Mohamed Benchicou et l’interdiction de fait de son journal le Matin, le pouvoir a mis en éuvre un processus de mise au pas de l’information (1).

Le 11 août, le tribunal d’Alger confirmait en appel la condamnation à deux ans de prison ferme du directeur du Matin, Mohamed Benchicou, peine prononcée une première fois le 14 juin. Officiellement, le journaliste a été condamné pour infraction à la législation des changes. À son retour de Paris en août 2003, il avait été interpellé à l’aéroport d’Alger en possession de treize bons anonymes, mais laissé en liberté. Or ces bons anonymes libellés en monnaie algérienne, le dinar, que leur possesseur ne peut retirer que dans une banque algérienne, ont servi à payer les factures d’imprimerie du quotidien le Matin. À cette époque, le journal avait été suspendu de tirage pour non-paiement de ses dettes envers les imprimeries publiques.

Le procès-verbal dressé par la police établissant les faits ne mentionnait à l’origine ni la nature du délit ni les noms de ceux qui l’ont établi. Cela n’a été fait qu’après coup, trois jours après. De plus, le directeur du Matin n’a jamais signé le P-V en question. Bien mieux, la défense citant des articles de la loi condamnant le transfert des changes a démontré que ces derniers stipulent expressément qu’en cas d’infraction il est proposé à la personne concernée un règlement à l’amiable sous trois mois et sous certaines conditions. En clair, aux yeux de la défense, le directeur du Matin n’a commis aucune infraction. D’ailleurs, l’accusation - le ministère des Finances - a été incapable de prouver quoi que ce soit contre Mohamed Benchicou. " Cet arrêt a confirmé que les juges n’ont pas agi en leur âme et conscience, mais en fonction des directives du pouvoir ", accusait M Ali Yahia Abdenour, avocat du journaliste, et président de la Ligue algérienne de défense des droits de l’homme (LADDH). " Pour le pouvoir, Benchicou a dépassé les limites et il doit payer. "

À Alger, personne n’a été dupe. Le journaliste a en réalité payé pour ses écrits au vitriol contre la politique du pouvoir et, surtout, pour son livre publié à un mois de l’élection présidentielle d’avril 2004, Bouteflika, une imposture algérienne. Le journal qu’il dirigeait, le Matin, avait révélé durant l’été 2003 une série d’affaires mettant en cause le chef de l’État algérien et ses proches, dont le ministre de l’Intérieur, Yazid Zerhouni. Ce dernier n’avait pas hésité à déclarer devant un parterre de journalistes : " Le directeur du Matin va me le payer. " Aussi est-on en droit de penser que la condamnation du journaliste relève plus d’un acte de vengeance de certains clans du pouvoir que d’une décision de justice fondée sur le droit.

À cela s’ajoute une mise à mort programmée du Matin. En effet, depuis fin juin, sous prétexte encore de non-paiement de factures d’imprimerie et de redressement fiscal, le journal n’est plus tiré.

Ni les imprimeries ni l’administration des impôts n’ont accepté, comme le prévoit la loi, un échéancier de paiement pouvant permettre à un journal, pourtant rentable commercialement et financièrement, de continuer à paraître. Le Matin diffuse en effet plus de 100 000 exemplaires, avec des pointes pouvant aller à 140 000 exemplaires. De fait, ce sont plus de 200 personnes - journalistes compris - qui ont ainsi été jetées au chômage.

Hafnaoui Ghoul, correspondant régional de plusieurs publications en langue arabe, objet de 38 plaintes en diffamation, a vu sa première condamnation à deux mois de prison alourdie à cinq mois en appel durant le mois d’août. Ce journaliste a dénoncé dans plusieurs articles publiés par El-Djazaïr News (arabophone) les malversations des autorités de la ville de Djelfa, au sud d’Alger. Pour l’heure, il n’est passé en procès que pour deux plaintes, il en reste encore une bonne vingtaine à instruire contre lui. " À ce rythme, il n’est pas près de sortir de prison ", avait estimé le directeur d’El Watan, Omar Belhouchet, lui également poursuivi en justice pour une série d’articles publiés par son journal.

Ni la mobilisation des journalistes, de certains partis démocrates et de la société civile, ni le tollé international soulevé par ces atteintes à la liberté d’expression n’ont fait plier un pouvoir algérien auquel Paris et Washington, plus soucieux de leurs intérêts financiers et économiques que de la défense des droits humains, ont délivré un brevet de bonne gouvernance. À ce jour, pourtant près de 300 plaintes en diffamation sont en cours d’instruction contre la presse indépendante et les journalistes. " Si ça continue, c’est en prison qu’on écrira nos articles ! " s’exclamait sur un ton indigné Rabah Abdellah, secrétaire général du SNJ (Syndicat des journalistes algériens).

En vérité, depuis la réélection d’Abdelaziz Bouteflika, le 8 avril, avec plus de 85 % de voix, on assiste à une sorte de normalisation au pas de charge de la société politique et civile. Un autoritarisme politico-institutionnel qui ne dit pas son nom et qui se traduit par un maillage des institutions sur la base d’un seul critère, celui de la loyauté envers le chef de l’État. Et par la disparition progressive des contre-pouvoirs et la marginalisation de fait des partis d’une opposition, plus encline à l’ordre dispersé qu’a l’unité d’action, comme le fait observer le journal Liberté. Le tout sur fond d’une politique de type néolibérale devant se traduire à terme par la disparition du secteur économique d’État, mais aussi par une réduction drastique du service public.

 

(1) Des débats sur le thème de la liberté de la presse en Algérie auront lieu à l’agora et au village monde (voir programme).