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26 septembre 2004
La rentrée sociale et politique a débuté
alors que Mohamed Benchicou entame son quatrième mois de prison. Tandis
que Hafnaoui Ghoul, emprisonné depuis le moi de mai, n’en a pas encore
fini avec la série de plaintes en diffamation instruites à son
endroit. Pendant ce temps, le journal Le Matin demeure suspendu d’impression
avec à la clé la mise au chômage de fait de plus de 150
travailleurs.
Depuis l’ouverture
du pluralisme médiatique, la presse indépendante a souvent été
la cible des pouvoirs publics. Mais jusqu’en avril 2004, les autorités
politiques se sont abstenues de franchir le pas en condamnant des journalistes
à la prison. C’est bien la première fois, en effet, qu’un directeur
de quotidien, et pas n’importe lequel, est jeté en prison, sous l’accusation
d’infraction à la législation des changes. Or, devant la cour,
les avocats de Mohamed Benchicou, notamment Me Miloud Brahimi, ont démontré,
loi à l’appui, que le directeur du Matin ne pouvait être passible
d’une telle condamnation. Me Miloud Brahimi avait fait observer que s’il y avait
eu vraiment infraction, la loi en question recèle des dispositions de
conciliation et un règlement à l’amiable sous trois mois et sous
certaines conditions. « On ne lui a pas donné la chance de
le faire » déclarait-il devant le tribunal. De ce fait, il
est permis de penser que le verdict prononcé à l’encontre du directeur
du Matin a non seulement été entaché de vices de forme,
mais aux yeux de l’opinion publique et des amis de l’Algérie - les vrais,
pas ceux qui convoitent les richesses énergétiques du pays - a
toutes les apparences d’une décision sanctionnant les écrits et
prises de position de Mohamed Benchicou. Le directeur du Matin - c’est ce qu’on
lui reproche au fond - n’aurait pas dû s’opposer de manière aussi
frontale au chef de l’Etat. Or, comme pour n’importe quel citoyen, c’est son
droit le plus absolu. Autrement, nul besoin de clamer que le pluralisme politique
et la liberté d’expression et de la presse sont respectés en Algérie.
D’aucuns, à tort ou à raison, ont estimé que Le Matin et
son directeur ont dépassé les limites, en s’attaquant à
la personne du chef de l’Etat. Mais est-ce une raison suffisante pour jeter
un journaliste en prison et empêcher par tous les moyens la reparution
du Matin ? Jusqu’à preuve du contraire, Le Matin n’est pas Charlie-Hebdo,
le journal satirique français, dont les écrits et les caricatures
à l’endroit de Jacques Chirac et de son épouse sont inimaginables
en Algérie. Qui plus est, personne dans ce pays ne croira qu’un journal
comme Le Matin est en mesure d’ébranler les assises d’un système
qui a résisté à tous les soubresauts politiques qu’a connus
ce pays depuis 1991. Dès lors, quelles sont les véritables raisons
qui ont conduit le pouvoir à sévir avec une telle sévérité ?
Je n’en vois qu’une, et je l’assume. Depuis 1991, le système politique
ne s’est jamais accommodé de la liberté d’expression et de la
presse. Frileux, sur ses gardes, craignant je ne sais quoi, ce système
ne peut supporter le pluralisme médiatique comme il ne peut supporter
le pluralisme politique. Organiser une élection réellement pluraliste,
comme cela a été le cas en Indonésie ou organiser comme
l’a fait Hugo Chavez, au Venezuela, un référendum mettant en jeu
son propre pouvoir, sans fraude, sans pression, en faisant confiance au peuple
et à lui seul semblent relever de l’impensable aujourd’hui en Algérie.
Pourtant, si on prend le cas de Chavez, il n’a été ménagé
ni par son opposition qui disposait et dispose toujours de moyens médiatiques
importants - plusieurs chaînes de télé et de radio et une
presse privée - ni par Washington qui voulait sa tête. Or, ce pays
en voie de développement, dont le pétrole constitue la seule richesse,
est comparable sur bien des plans au nôtre. Il a connu la dictature, un
début de guerre civile dans les années 1960 et 1970 avec une extrême
gauche qui avait constitué des maquis et fomentait des attentats, des
assassinats et des enlèvements de personnalités... De plus, Hugo
Chavez n’a jamais mis un journaliste en prison ni fermé un journal ou
une télé parce qu’ils s’opposaient à lui. Pourtant, rien
ne lui a été épargné, ni les calomnies déversées
contre sa personne, sa politique... Et malgré la tentative de coup d’Etat
en avril 2002, Hugo Chavez a choisi de combattre ses adversaires par les seules
armes de la démocratie : les urnes, pas par la répression.
Même ceux qui ont tenté le putsch civilo-militaire d’avril 2002
à son endroit, dont Pedro Carmona qui s’était autoproclamé
chef de l’Etat, n’ont pas été inquiétés par la justice !
Si le chef de l’Etat, Abdelaziz Bouteflika, doit prendre exemple, il devrait
calquer son attitude sur celle d’Hugo Chavez et non sur celles de ses homologues
arabes. L’Algérie s’en porterait mieux, et l’Etat de droit, fort et démocratique,
sera alors une réalité, surtout à la veille de ce cinquantième
anniversaire de la révolution de novembre 1954. Mais en a-t-il la volonté ?
La question demeure posée. Cela étant, Le Matin doit revenir sur
les kiosques, car ce n’est que justice. Ce journal, qu’on le veuille ou pas,
a contribué plus que d’autres institutions du pays, au combat pour le
sauvetage de l’Algérie face aux périls qui la menaçaient
et la menacent encore, et ce, au prix de la vie de quatre de ses journalistes,
dont Saïd Mekbel, au prix de deux tentatives d’attentat en 1995 à
la voiture piégée quand la rédaction du Matin se trouvait
à Hussein Dey. Dès lors, qui aurait cru que dix ans après,
pour avoir cru à une certaine idée de l’Algérie - disons-le
et n’ayons pas peur des mots : moderniste, démocratique et laïque
- que Le Matin allait être condamné à mettre la clé
sous le paillasson. Tout se passe comme si on reprochait au Matin d’avoir été,
avec d’autres confrères, en première ligne de la lutte anti-islamiste
et d’avoir persisté dans une certaine vision du devenir de l’Algérie
basée sur une claire séparation du politique et du religieux et
pour une claire séparation des pouvoirs. Il est un fait. Après
le 11 janvier 1992, Le Matin a été une première fois invité
à mettre une sourdine à certaines de ses positions. Certains cercles
du pouvoir à l’époque estimaient déjà que la presse
indépendante, après avoir contribué à mobiliser
l’opinion pour faire face au péril islamiste, devait désormais
s’en tenir à un soutien sans faille du pouvoir ! Dès juillet
1992, pour avoir publié une information sur la mort présumée
du chef islamiste Abdelkader Chebouti, Mohamed Benchicou a été
mis en garde à vue durant quarante-huit heures. Le 8 août de la
même année, pour avoir publié une vraie information sur
le gel des crédits à l’Algérie par l’Italie, Le Matin a
été suspendu durant deux mois, ses locaux mis sous scellés
et le collectif du journal expulsé de force. Ces deux exemples - il y
en aura d’autres en juillet et en décembre 1993 et surtout en septembre
1998 - montrent que le système politique ne s’est jamais tout à
fait accommodé d’une certaine liberté relative de la presse. Pour
autant, quand ce même pouvoir a été mis au ban de la communauté
internationale, suite aux terribles massacres de Raïs, Bentalha... il n’a
pas hésité un instant à instrumentaliser d’abord le fait
qu’il existe une presse relativement libre et le fait que les journalistes ont
payé un lourd tribut aux islamistes radicaux, et ce, afin de retrouver
un peu de crédibilité auprès de la communauté internationale.
A l’époque, ce n’était pas dans le but de soutenir le pouvoir
que la presse indépendante s’est mobilisée contre l’ingérence
étrangère, voire contre le principe d’une commission d’enquête
internationale réclamée par les ONG de défense des droits
de l’homme. Mais par devoir, par souci de la vérité et osons le
dire, même si ce terme est aujourd’hui galvaudé, par souci de l’intérêt
national. Les reportages, les enquêtes et le décryptage des faits
par la presse indépendante - Le Matin, El Watan, Liberté, El Khabar
et Le Soir d’Algérie - ont permis de montrer que c’étaient bien
les islamistes qui étaient les auteurs des massacres de civils, et ce,
sans cacher les défaillances des autorités en matière de
protection des populations. Alors que les médias publics, ENTV en tête,
s’étaient complus dans une discrétion remarquable : à
peine un communiqué lapidaire et pas d’images sur les crimes de Raïs
et de Bentalha, comme si l’Algérie avait quelque chose à cacher !
Par son action, cette presse indépendante a permis au pouvoir qui s’était
muré dans un silence insoutenable de trouver des arguments pour faire
face aux pressions internationales. Sans l’existence de cette presse indépendante,
aujourd’hui tant décriée, l’opinion internationale aurait sans
nul doute fait siennes les écrits de certains médias accusant
l’ANP d’être derrière les massacres et, partant, aurait appuyé
ses gouvernements qui étaient sur le point de faire condamner l’Algérie
au Conseil de sécurité, avec à la clé l’envoi de
troupes étrangères pour assurer la sécurité de la
population. Face à cette formidable pression médiatique internationale
- « le qui tue qui ? » - d’une ampleur sans précédent,
la presse indépendante a opposé des faits aux informations fabriquées
et manipulées, comme cette histoire de militaires algériens déguisés
en islamistes ! Le rappeler, c’est montrer qu’en matière de défense
de l’intérêt national, la presse indépendante et ses journalistes
ont fait montre de patriotisme et n’ont de leçon à recevoir de
quiconque. Malheureusement, cette même presse n’a pas été
payée en retour. Pour la vérité, elle n’attendait ni récompense
ni compliment parce qu’elle a tout simplement fait son devoir : informer.
De plus, si elle a fait montre d’un certain engagement, c’est parce qu’elle
croyait dans l’idée que la lutte anti-islamiste est inséparable
du combat pour la liberté et la démocratie. Ce choix, que d’aucuns
nous reprochent, eh bien, nous l’assumons ! Pour toutes ces raisons, l’emprisonnement
de Mohamed Benchicou et l’arrêt du Matin constituent une injustice, une
négation de la liberté d’expression et un cadeau aux islamistes
radicaux, aux corrompus et autres réactionnaires qui n’ont pas encore
digéré octobre 1988. Par conséquent, libérez Mohamed
Benchicou et Hafnaoui Ghoul et tirons un trait !
