Jacques Charby     Jacques Charby, généreux et drôle     Un ami de l'Algérie s'en va     Décès du comédien et militant anticolonialiste

 

 

 

 

Janvier 2006

Le réalisateur du film "Une si jeune paix " était membre du réseau Jeanson

Comme tous les membres des réseaux Jeanson et Curiel, Jacques Charby souscrivait à la déclaration d'un des leurs : «J'estime que nous n'avons fait que de petites choses, modestes, éloignées de l'horreur quotidienne accompagnant la guerre d'Algérie. Nous étions pleinement engagés pour accomplir des tâches qui allaient de soi.

C'est tout»

Jacques Charby, le comédien, l'auteur et, surtout, le militant anticolonialiste qui fut un membre actif dans le réseau Jeanson et le réseau Curiel qui lui a succédé, n'est plus. Le réalisateur du film Une si jeune paix (1964) est décédé dimanche dernier à Paris. Par l'image, par le verbe ou par l'action, Jacques Charby, combattant pour la justice et militant de la cause algérienne, a toujours mené un combat contre le colonialisme français et dénoncé les horreurs de la guerre et les déchirements de l'Algérie dont il était responsable et coupable. Une si jeune paix, le premier long-métrage de l'Algérie indépendante, en est la parfaite illustration. Dans ce film, Jacques Charby a filmé Alger et les blessures à peine cicatrisées de la guerre, les panneaux routiers et l'architecture de la ville. Les images ont tout d'un reportage sur l'état de la capitale, d'un pays fraîchement indépendant. «La symbiose est parfaite entre les séquelles physiques et les traumatismes que vivent des enfants de chouhada qui jouent à la guerre en opposant les locataires de deux centres d'accueil créés pour eux à l'indépendance.» Une si jeune paix reçoit, en 1969, le prix du Jeune Cinéma au Festival de Moscou.

«L'intelligence du film, c'est d'avoir su intégrer plusieurs préoccupations avec bonheur : le réalisateur a réussi, en effet, à raconter une histoire tout en restant très près du documentaire», écrivait l'hebdomadaire algérien Algérie Actualité, lors de la première projection d'Une si jeune paix. De son côté, l'hebdomadaire français le Nouvel Observateur observait que Jacques Charby avait mis en exergue dans son film la phrase de Frantz Fanon qui disait : «Et il y a des enfants et des enfants à garnir de sourires.»

Jacques Charby est aussi l'auteur de l'Algérie en prison (Maspero), les Enfants d'Algérie (Minuit), deux livres qui seront évidemment interdits dès parution parce qu'ils présentaient et dénonçaient les crimes du colonialisme. En 2003, il signe les Porteurs d'espoir (la Découverte) un recueil de témoignages autour des membres des réseaux Jeanson et Curiel, ces Français qu'on appelait les porteurs de valises. Jacques Charby est né le 13 juin 1929 à Paris. Il a suivi sa formation de comédien au Conservatoire de Toulouse, puis il participe au Cours de Charles Dullin. Cofondateur du Grenier de Toulouse, il a notamment joué dans Electre, Polyeucte, Malatesta et Caligula où il a tenu le rôle titre. En parallèle, il a tourné pour la télévision mais aussi au cinéma.

Son père, membre du Parti communiste duquel il démissionne en 1924, était typographe, sa mère enseignante. La guerre de 39-45, «se déroule avec des épreuves familiales affreuses, dont le suicide de la mère de Jacques pour échapper à la Gestapo».

Après un court passage dans les Jeunesses socialistes, Jacques Charby est très attiré par le théâtre. Il se marie en 1953 avec Aline Bouveret, une étudiante du grand ami de l'Algérie, le professeur André Mandouze, et il se passionne bientôt pour «les événements» qui ensanglantent l'Algérie. Son engagement pour l'indépendance de l'Algérie le fait rejoindre, dès 1958, le réseau de «Vincent» (qui n'est autre que Francis Jeanson lui-même). Jacques Charby activera sous le nom de «François». Arrêté en février 1960, il a été incarcéré à Fresnes avant de s'évader, profitant d'une liberté médicale. Condamné par contumace à dix ans de prison par un tribunal français, il se réfugie à Tunis puis rejoint Alger au lendemain de l'indépendance du pays. Il sera amnistié en février 1966.

Parlant de son engagement et de son action, Jacques Charby dira : «Début 1955, je participais aux meetings contre la guerre d'Algérie mais je ressentais l'inanité de ce militantisme. Je fus marqué par les jeunes soldats français : les "rappelés", qui stoppaient les trains et manifestaient leur refus d'aller combattre les Algériens et qui furent abandonnés par toute la gauche et par tous les syndicats. Je prenais contact, à Paris, avec un grand responsable du FLN qui me mit en relation avec Francis Jeanson et son réseau. Je n'étais pas clandestin, je continuais d'exercer mon métier de comédien, ce qui était pratique pour recruter. Après d'indispensables précautions, je me dévoilais et je dois dire que je n'y allais pas par quatre chemins : être pour la paix sans agir n'a pas de sens ; la seule source de paix en Algérie est l'indépendance, elle ne peut être arrachée que par la lutte menée exclusivement par le FLN ; ne pas aider le FLN, c'est refuser la paix et l'indépendance.

C'est ainsi que bon nombre d'artistes nous ont rejoints pour diverses tâches. [ ] On trouvait autour de Francis Jeanson puis d'Henri Curiel des gens venus d'horizons différents, mais qui avaient au moins deux points communs : ils étaient jeunes et agissaient en dehors de tout appareil. Tous ont pris de grands risques, qu'un certain nombre ont payés de plusieurs années de prison En février 1960, vingt-trois d'entre nous furent arrêtés (sans que cela affecte trop la suite du combat : "Ami, si tu tombes, un ami sort de l'ombre à ta place"). Le 5 septembre 1960 démarrait notre procès devant le tribunal des forces armées de Paris. Dans le box, Français et Algériens solidaires, une fois de plus.

Le gouvernement croyait vouer les accusés à l'opprobre. Mais c'est la guerre d'Algérie tout entière dont le procès commençait.

Accusés, témoins, avocats transformaient le prétoire en tribune de l'opposition

Quant à nous, insoumis, déserteurs et membres de réseaux de soutien, nous ne fûmes amnistiés qu'en février 1966 ; ce qui fut particulièrement dommageable pour les emprisonnés et les exilés.

Tous souscrivaient à la déclaration d'un des nôtres : "J'estime que nous n'avons fait que de petites choses, modestes, éloignées de l'horreur quotidienne accompagnant la guerre d'Algérie. Nous étions pleinement engagés pour accomplir des tâches qui allaient de soi. C'est tout".»