Jacques Charby Jacques Charby, généreux et drôle Un ami de l'Algérie s'en va Décès du comédien et militant anticolonialiste

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09 janvier 2006
Dans l’appartement de la rue du Faubourg Saint-Antoine,
les cartons s’amoncellent. Marie, la fille de Jacques Charby, et Katia, sa marraine,
s’affairent à ranger documents, courrier et livres du militant et comédien
récemment disparu.
Selon les deux femmes, Jacques Charby avait la bibliothèque
privée la plus étoffée sur l’Algérie. Il possédait
également des documents inédits. Tout cela sera remis à
une bibliothèque publique. Marie, 26 ans, comédienne comme son
père, nous affirme qu’elle attendait notre rendez-vous avec beaucoup
d’appréhension, craignant de ne pas pouvoir dire toute la richesse « des
vies » de son père. « Je suis fière de papa,
et de ce qu’il a fait, de toutes ses vies différentes, du militant, du
comédien. C’est un papa clown, il a monté et joué un spectacle
dans mon école primaire. Il aimait bien le débat, l’échange
d’idées, cela pouvait durer des heures, voire des jours »,
nous dit Marie, d’une voix douce. Katia appuie le propos de sa filleule :
« Il était connu pour ses coups de gueule, mais était
admiré. Jacques était quelqu’un qui ne pouvait pas laisser indifférent.
C’était un homme indigné, mais de très grande ouverture
d’esprit. Ce n’était pas un homme de slogans. » « Jacques
avait un tempérament de trotskiste, c’était un emmerdeur, il était
toujours à la recherche de la vérité, il ne supportait
pas ce qu’il considérait comme un arrangement de l’histoire. Il avait
un grand respect pour Henri Alleg, mais il trouvait qu’il s’était fourvoyé
en faisant profiter le Parti communiste plus qu’il n’en méritait peut-être ;
Jacques était intransigeant et inflexible. » L’amie intime
fait allusion au débat polémique que Jacques Charby a suscité
ces tout derniers jours par presse interposée sur le rôle du Parti
communiste pendant la guerre d’Algérie. Cela a commencé par une
tribune de Jacques Charby dans Le Monde, le 5 novembre, à la faveur du
livre d’Henri Alleg, puis il y a eu une réponse de Saddek Hadjérès
dans Le Quotidien d’Oran et El Watan, à laquelle Jacques Charby a répondu
dans El Watan, le 13 décembre dernier, réponse publiée
par Le Quotidien d’Oran, jeudi dernier. Il y a eu aussi la réaction de
Jacques Fat, secrétaire de la commission des relations internationales
du Pcf, et Hélène Cuénat, ex-membre du Réseau Jeanson,
membre du Pcf. Hélène Cuénat, qui avait connu Jacques Charby
dans le réseau Jeanson, dont ils étaient membres l’un et l’autre,
nous dit que « ce n’est pas un livre que Charby aurait dû écrire
(Les porteurs d’espoir. Les réseaux de soutien au FLN pendant la guerre
d’Algérie : les acteurs parlent. Editions La Découverte,
2004), mais une pièce de théâtre avec tous les acteurs qu’il
avait recrutés. C’était une force de conviction, un homme généreux,
chaleureux et drôle. Sa mort me fait comme un ouragan alors que nous n’étions
pas d’accord sur le plan politique ». Jacques Charby était
un homme de combats, d’engagements pour des causes justes : l’indépendance
de l’Algérie, la défense des comédiens, des sans-papiers...
« L’expérience du syndicalisme de son père, du nazisme
ont fait de Jacques Charby un homme à fleur de peau sur le plan politique.
L’Algérie en est la suite. Cela a représenté un retour
au pays, l’Algérie, lui dont les parents étaient des Arabes judaïsés,
exilés en France pour des raisons économiques », souligne
Katia. Le père de Jacques Charby était un ouvrier du livre, un
juif de Tlemcen chassé de sa ville natale en 1920 par la misère.
« Il avait ce qu’on a appelé le refus de parvenir. Jacques
avait la même position. » Jacques Charby a exercé 17
métiers différents. Il a commencé sa carrière de
comédien - qu’il a interrompue en 1958 pour rejoindre le réseau
Jeanson en 1958 - au Grenier de Toulouse avec Daniel Sorano. Le théâtre
a occupé une place importante dans sa vie. Le rôle dont il était
le plus fier, c’est celui d’Arnolphe dans L’Ecole des femmes. Il a joué
plus récemment Electre. Il était au sein de la CGT, pendant 30
ans, un représentant apprécié du SFA pour sa capacité
de trouver des solutions. « C’était un homme généreux,
il avait reçu, accueilli, hébergé un nombre incroyable
de gens », dit Marie. Il était drôle. « Ah
le beau garçon que voilà, Jacques Charby est passé par
là », disait-il en passant devant un miroir, ce qui a toujours
fait rire sa fille. Quelques jours avant sa mort, il écrivait une chanson :
Quand j’étais vieux. Il a animé des émissions à
France Culture. Il avait eu l’idée de faire une émission sur la
Libération de Paris à partir des plaques commémoratives
en hommage aux gens morts pendant la guerre. « Jacques était
un intellectuel à la fois affirmé et timide, car il était
autodidacte. Il avait une révérence pour le savoir universitaire. »
En 1962 il écrit Les enfants d’Algérie aux éditions Maspero.
Des récits et dessins d’enfants de l’orphelinat Yasmina. Un livre traduit
en plusieurs langues dont il ne reste qu’un exemplaire, celui que tient précieusement
en mains Marie. Jacques Charby revient en France avec Mustapha Belaïd,
un enfant de dix ans qu’il adopte. Le récit de Mustapha, mort il y a
deux ans - un grand déchirement pour le père adoptif - figure
dans le livre. Mustapha joue son propre rôle dans Une si jeune paix dont
le scénario a été écrit par Jacques Charby. Jacques
Charby disait que Mustapha, qui ne s’était jamais remis de ses douloureux
souvenirs (la mort de ses parents sous ses yeux, son bras brûlé
par des soldats, son errance...), était « une victime tardive
de la guerre ». Pour ses obsèques, Jacques Charby a interdit
le moindre signe religieux. Il sera inhumé cet après-midi auprès
de sa mère, morte victime du racisme. Elle s’était suicidée
en 1941 pour échapper à la police française alors que son
mari était en prison. Jacques (12 ans) et son frère Pierrot (10
ans) avaient alors traversé tout seuls la France pour rejoindre un ami
de leur père en zone libre. Arrivés à destination, celui-ci
venait d’être arrêté. L’errance des deux enfants a duré
longtemps. Ils finissent par retrouver leur père libéré
et s’installent tous les trois à Toulouse.