EN QUELQUES MOTS
LES "HAGGARINE" SANS INTELLIGENCE
Leïla ASLAOUI
© Le Soir d'Algérie du 10 novembre 2007
Vous
souvenez-vous du 14 juin 2004 ? Ce jour-là, la justice a été
sommée par le «haut», au plus «haut» niveau,
de condamner Mohamed Benchicou à deux années d’emprisonnement
ferme (2 ans) avec mandat de dépôt à l’audience. Mohamed
Benchicou, à la date sus-mentionnée, est journaliste, directeur
du quotidien Le Matin et son ouvrage : Bouteflika : une imposture algérienne
(décembre 2003 Edition Le Matin) a connu un succès hors du commun
auprès du public.
Précis, documenté, fondé
sur des témoignages, des écrits, le livre dénonce sans
concession, mais sans aucune pointe revancharde, l’accession au pouvoir de Abdelaziz
Bouteflika, les scrutins tronqués, les milliards envolés, et une
justice réduite au rôle de petite fonction. C’est un cri de colère
et d’indignation que Mohamed Benchicou veut faire entendre. Il le fait avec
courage et sans emprunter un pseudonyme. Il exprime ce que des milliers d’Algériens
pensent. Ses éditoriaux et billets («Inès Chahinez»
ainsi que les affaires auxquelles s’intéresse son journal (corruption,
torture) Le Matin ne sont évidemment pas du goût de Abdelaziz Bouteflika,
et de son ministre de l’Intérieur, Noureddine-Yazid Zerhouni. Ce dernier,
en tournée à Djelfa, déclare alors publiquement : «Il
paiera» (il : Mohamed Benchicou). Mais ce 14 juin 2004, au tribunal d’El-Harrach,
le journaliste ne comparaît pas pour ses écrits. Il est accusé
de détention d’un bon de caisse trouvé sur lui lors d’une fouille
effectuée par la police tandis qu’il s’apprêtait à embarquer
à l’aéroport Houari- Boumediene d’Alger. Bien entendu il ne s’agit
nullement d’un délit puisque l’unique violation à la loi a trait
exclusivement aux mouvements de capitaux de et vers l’étranger. Un bon
de caisse est un simple reçu de dépôt délivré
par une banque algérienne, donc non convertible. Cela est tellement vrai
que que les douanes refusent de se porter partie civile «n’ayant constaté
aucune infraction» dira le directeur général en poste à
l’époque de ces «faits inexistants». Cela vaudra à
M. Sid Ali Lebib (DG des douanes) d’être limogé par Abdelaziz Bouteflika
quelques mois plus tard, ce dernier ayant eu recours au procédé
dit du «deux en un» : il évinçait, ainsi, un haut
fonctionnaire qui s’était opposé à la machination du duo
Boutelfika- Zerhouni et surtout il écartait l’Algérois (Sid Ali
Lebib) au profit d’un homme de l’ouest (Bouderbala), la seule région
connue et aimée par Abdelaziz Bouteflika lorsqu’il taquine le mot «compétences».
Si j’ai entendu rappeler brièvement ces faits, ce n’est point pour ennuyer
les lecteurs du Soir d’Algérie, mais pour montrer une fois de plus que
Abdelaziz Bouteflika, ses collaborateurs, ses frères, abusent certes
depuis huit années (8), huit longues années, de leurs pouvoirs,
leurs fonctions, leurs liens familiaux, utilisant les institutions et ceux qui
les composent comme de vulgaires biens consommables et jetables, multipliant
machinations et coups fourrés, réservés à tous ceux
qui ne les agréent pas, mais il leur manque l’essentiel, l’intelligence.
Et la meilleure preuve, pour appuyer mes dires, m’est apportée par l’interdiction
qui a été faite aux Editions Inas d’exposer et de vendre le second
ouvrage de Mohamed Benchicou Les geôles d’AlgerInas Edition 2007 au Salon
international du livre (31 octobre/9 novembre 2007). Aveuglés par leur
acharnement obsessionnel contre le journaliste et l’écrivain, Abdelaziz
Bouteflika et tous ceux qui ont exécuté en excellents «exécuteurs»
ses ordres, n’ont pas pensé dans leur précipitation et leur haine,
qu’ils seraient le meilleur support publicitaire et promotionnel du second livre
de Mohamed Benchicou ! Et ce pour une simple raison : au nom de leur hogra (abus
de pouvoir, tyrannie, injustices, arbitraire, illégalité, malveillance,
tels sont les synonymes de hogra) ils ont donc décidé de censurer
— du moins le croyaient-ils — l’ouvrage de Mohamed Benchicou. Évidemment,
pour cette sale besogne, les «exécuteurs » n’ont pas manqué
: le directeur de la Safex, celui du salon, celui des stands, la ministre de
la Culture, le responsable de ceci, le responsable de cela... tous ont accouru
et répondu «présents» à leur maître.
Une meute lâchée contre deux hommes. Pardon, contre la pensée
et la plume. En 2004 voulant faire croire que Mohamed Benchicou n’était
pas poursuivi pour ses écrits et que la plume dans la «dawla»
de Bouteflika était libre, le pouvoir avait inventé le délit
inexistant de bons de caisse. Mais alors puisque ce «délinquant
de droit commun» ne gênait aucunement les haggarine du haut, et
qu’il n’était qu’un délinquant de droit commun et seulement cela,
pourquoi avoir interdit son second ouvrage au Salon du livre ? Parce que le
seul nom de Benchicou donne de l’urticaire à Abdelaziz Bouteflika et
à Yazid Zerhouni. La hogra, poussée par sa seule force et sa stupidité,
ne connaît que l’impulsivité et l’affolement parce qu’elle est
convaincue que les mots combat, pugnacité, courage ne peuvent lui tenir
tête. Et c’est ainsi que, dénués de la moindre finesse et
discernement, les haggarine ont avoué implicitement en 2007 que leur
rage opiniâtre était bel et bien dirigée contre l’écrivain
et le journaliste, contre son éditeur, contre la pensée, contre
la plume (qualifiée de «balle assassine » par Abdelaziz Bouteflika)
contre la liberté d’expression, contre l’intelligence. Et comme la hogra
ne s’encombre pas de scrupules lorsqu’elle se retrouve confrontée à
des tracasseries juridiques qu’elle crée elle-même, les explications
évidemment ne manquent pas. Telles celles du directeur des stands sur
les ondes de la Chaîne III dimanche 4 novembre, Saïd Chekiriou, tentant
de se dédouaner en rappelant, par quatre fois qu’il était l’ami
du directeur des Editions Inas» et que l’ouvrage ne figurait pas dans
la liste qui lui a été remise ! Quand un argumentaire fait référence
à des liens privés, cela signifie que l’on n’a rien dans sa besace.
Et surtout ce monsieur n’a pas répondu à la question pertinente
du représentant des Editions Chihab : «S’il s’était agi
d’un livre de cuisine, l’auriez-vous interdit ?» On attend la réponse...
C’est le moment où l’on entend l’animatrice dire : «Il vous reste
juste une minute pour conclure...» Mais là où les haggarine
ont rendu service à Mohamed Benchicou et à ses très nombreux
lecteurs, c’est qu’en raison précisément du manque d’intelligence
de ces mêmes haggarine, l’ouvrage a connu un franc succès. Évidemment,
je n’entends pas dire qu’au Salon il n’aurait pas eu le même écho,
mais les censeurs ne comprendront jamais que quoi qu’ils fassent, quoi qu’ils
décident, l’interdit sera toujours bravé. C’est en ce sens que
j’ai parlé de support publicitaire. Un écrivain qui dédicace
son ouvrage de 11 heures du matin à dix-neuf heures durant plusieurs
jours est un homme respecté, aimé de son public pour sa plume
et surtout pour son courage. Contre cela, les haggarine ne peuvent rien. Absolument
rien. Dehors, face à la librairie, les policiers étaient postés
contre un arbre... En enfermant Mohamed Benchicou durant deux années,
pour un délit inexistant, ils croyaient, en fermant arbitrairement le
siège du Matin, lui confisquer la parole. Ils croyaient que l’opinion,
c’est-à-dire ses lecteurs (lectrices), ceux et celles auxquels il offrait
les colonnes de son journal — dont j’ai profité en 1998-1999 juste avant
l’investiture de A. Bouteflika — tous ceux qui se reconnaissent en lui et en
son combat oublieraient Mohamed Benchicou puisqu’il n’était qu’un banal
“contrevenant à la loi”, et non un penseur. D’ailleurs, en quoi ses écrits
les auraient-ils ébranlés, eux les haggarine qui ont la rente,
le pouvoir, la matraque et les prisons ? Ils peuvent tout faire comme ils veulent
et quand ils le veulent. Les voici aujourd’hui pris à leur propre piège.
Mohamed Benchicou est toujours là et il a même écrit en
prison, ce qu’ils n’avaient pas prévu ces haggarine dont les richesses
sont la rente et la matraque. Voilà pourquoi ils détestent le
savoir, l’instruction, la pensée, l’intelligence, car ils ne riment pas
avec leur pouvoir, leur mode de gouvernance, leurs comportements et leur indigence
intellectuelle. Voilà pourquoi, également, ils ont recours à
la censure en 2007 comme s’ils étaient dans l’Algérie de leur
25 ans. Aujourd’hui, ils ont 73, 70, 80 ans... D’ailleurs, la guerre menée
contre Mohamed Benchicou est-elle nouvelle ? N’est-ce pas le même sérail,
les mêmes comportements politiques qui ont abouti au crime de Abane-Ramdane
jugé trop instruit, trop intelligent ? Et que dire des jeunes étudiants
à peine sortis de l’adolescence “purgés” dans les maquis durant
la guerre de Libération parce que instruits, donc dangereux ? Aujourd’hui,
dans la “dawla” de Bouteflika, le terroriste n’est pas celui qui se dit fier
d’avoir assassiné des militaires et des civils, mais plutôt celui
dont la plume refuse de servir un pouvoir agonisant. Une plume qui fait désordre
dans un monde où les haggarine tétanisent les uns, corrompent
les autres. Bien entendu, Abdelaziz Bouteflika ou Noureddine-Yazid Zerhouni
et le système qu’ils génèrent n’auraient certainement pas
pu se maintenir jusqu’à ce jour sans leurs nombreux serviteurs. Certes,
l’ouvrage de Mohamed Benchicou a été interdit au Salon du livre
sur instruction de Abdelaziz Bouteflika, mais si ce dernier n’avait pas trouvé
d’exécuteurs zélés pour ce faire, peut-être aurait-il
eu à assumer seul la responsabilité de sa décision ? Sa
ruse (pas son intelligence) aura consisté dans cette affaire à
ne laisser au-devant de la scène “ses serviteurs”. Des exécuteurs
qui savent pourtant que Abdelaziz Bouteflika partira et peutêtre plus
tôt qu’ils ne le croient, comme tous ceux qui l’ont précédé,
mais Mohamed Benchicou, lui, continuera à exister, son courage et sa
plume aussi. Que lui dironti-ls ? Que lui raconteront-ils ? “Qu’ils ont été
forcés de faire ce qu’on leur demandait ?” “Qu’ils l’ont fait pour le
pain de leurs enfants ?” Tourneront-ils leur veste au gré du vent, telles
les filles de joie dont Boris Souvarine disait : “Elles ne changent pas de métier
mais seulement de trottoir” ? Il est vrai que Mohamed Benchicou n’a pas eu droit
à la solidarité des écrivains, auteurs et éditeurs
contrairement à la corporation journalistique (hormis Mostefa Benfodil
et Hakim Laâlam en leur qualité d’écrivains) mais franchement,
faut-il s’en étonner ? Entre les khobzistes et les opportunistes, Abdelaziz
Bouteflika, sa fratrie, ses collaborateurs tant au niveau du gouvernement qu’ailleurs,
n’ont eu aucune difficulté à domestiquer, après l’élection
tronquée d’avril 2004, tous ceux qui étaient en quête de
célébrité, de postes, d’avantages et de faveurs. Celui-ci
est turbulent ? Offrez-lui un poste et un véhicule. Celui-ci a soutenu
le candidat à la présidentielle, Ali Benflis, ex-chef du gouvernement
? récupérez-le et offre-lui un poste de député ou
de sénateur. Les haggarine font taire tous ceux qui rêvent de postes
et de s’enrichir. La symbolique de cette déliquescence de l’Etat réside
dans les propos du président du Syndicat de la magistrature, lorsqu’il
a déclaré récemment que les magistrats avaient besoin d’une
revalorisation de leurs salaires qui tiendrait compte de leurs responsabilités
de juges. Jusque-là rien d’anormal. Mais il ajoute : “Les augmentations
de salaire dont ont bénéficié les magistrats ne les mettent
pas à l’abri des différentes tentatives...” ( Le Soir d’Algérie,
6 novembre 2007). Comment un “syndicaliste” peut-il sans être choqué
déclarer que le corps auquel il appartient doit être augmenté
pour échapper à la corruption, insultant ainsi tous les collègues
éclaboussés par quelques brebis galeuses, comme il en existe dans
toutes les autres institutions ? Un syndicaliste se bat pour que ceux qu’il
représente soient respectés dans leur dignité, leur indépendance
et leur liberté — dans ce cas précis — de juger. Est-ce étonnant
de voir alors Dame Justice réduite à l’état de fonction
par Abdelaziz Bouteflika ? Cet exemple parmi d’autres montre à l’évidence
que les haggarine ne se seraient pas maintenus aussi longtemps, même en
multipliant leurs abus de droit, s’ils n’avaient pas été encouragés
par leurs serviteurs zélés, excellents relais de la hogra. Heureusement
que celle-ci ne peut rien contre l’intelligence et contre les plumes libres.
La preuve : le Salon du livre a totalement été éclipsé
par “l'affaire” de Mohamed Benchicou (le mot affaire a été usité
par le directeur du salon). Existe-t-il meilleure publicité que celle-ci
? Alors Mohamed, mon ami, au diable la solidarité de celles et ceux dont
tu n’as que faire. Les haggarine dans leur stupidité t’ont permis de
renouer avec ton public si nombreux, celui qui te respecte, celui auquel tu
permets de croire, d’espérer, d’avancer. Alors il n’y a pas eu de Salon
du livre à la Safex, là-bas il y a eu le “salon de la honte”,
et c’est à la librairie des “Beaux-Arts”, Mohamed, que s’est tenu le
véritable Salon du livre avec Les geôles d’Alger. Bravo Mohamed
et merci. Les haggarine ne comprendront jamais qu’ils ne peuvent aucunement
nous contraindre à lire ce que nous refusons de lire. Et qu’ils ne peuvent
nous interdire de lire les ouvrages qui les dérangent.
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