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03 septembre 2004
La répression contre certains titres de presse
algérienne a pris un nouveau tour après la réélection
en 2004 d’Abdelaziz Bouteflika, qui réplique ainsi à la campagne
menée contre lui par les journaux. La responsabilité des journalistes
et du pouvoir est engagée dans ce bras de fer qui montre les limites
de la liberté de presse acquise en 1990.
À la fin des années 80, sous le régime de Chadli
Benjedid souffle en Algérie un vent de liberté : une nouvelle
Constitution est adoptée, le pluralisme s’installe, la presse est libérée.
La période de grâce est courte : en décembre 91, le Front
Islamique du Salut (FIS) obtient 44 % des voix aux élections législatives
avant d’être interdit, puis le pays bascule dans la guerre civile. Les
journalistes et intellectuels du pays subissent des pressions constantes, des
attaques et des attentats perpétrés notamment par les mouvements
islamistes, mais aussi explique Redouane Boudjema, maître assistant à
l’Institut des sciences de l’Information et de la communication d’Alger, cité
par le Monde Diplomatique (1), « la presse privée… a été
sommée de choisir son camp », ce qui l’a conduit à taire
les exactions commises au nom de la répression, pour mieux attaquer les
islamistes.
La censure est d’ailleurs officielle : en juin 94, un arrêté interministériel,
signé par les ministres de l’Intérieur et de la Communication,
décrète que « l’information sécuritaire » passe
désormais par des communiqués officiels, et les journalistes sont
encouragés à ne pas « recourir inconsciemment à une
terminologie favorable à l’idéologie et à la propagande
de l’adversaire », ou encore à ne pas « médiatiser
les atrocités commises par les régimes islamistes » et à
mettre « en évidence le caractère inhumain des pratiques
barbares du terrorisme ». La période de guerre civile a été
meurtrière : entre 1991 et 1997 une soixantaine de journalistes ont été
assassinés et cinq demeurent disparus.
Le 15 avril 1999, Abdelaziz Bouteflika est élu président et promet
de respecter la liberté d’expression. Toutefois le Code pénal
est durci, en particulier avec l’article 144bis qui « prévoit des
peines de deux à douze mois de prison et des amendes allant de 50 000
à 250 000 dinars (environ 500 à 2 500 euros) pour toute mise en
cause dans des termes injurieux, insultants ou diffamatoires du président
de la République, du Parlement ou de l’une de ses deux Chambres, ou de
l’ANP (l’Armée nationale populaire) ». Cela n’empêche pas
les journalistes algériens de critiquer, de manière parfois outrancière,
le régime en place. En août 2003 le journal Liberté titre
« Tous des voleurs. Expliquez-vous ! » et publie les photographies
des principaux dirigeants du pays. Ce même mois six quotidiens – Le Soir
d’Algérie, Liberté, Le Matin, El Khabar, L’expression et Er-Raï
– doivent régler impérativement leurs dettes aux imprimeurs sous
peine d’être suspendus de publication.
Poursuites judiciaires, intimidations et agressions à l’encontre des
journalistes se succèdent dans une situation de bras de fer entre le
pouvoir et une partie de la presse. Le 23 août, la police découvre
dans les bagages du directeur du Matin, Mohammed Benchicou, de retour de France,
des bons de caisse d’un montant de 11,7 millions de dinars ; le ministre des
Finances dépose plainte pour « infraction régissant le contrôle
des changes et les mouvements de capitaux ». Quelques semaines auparavant
le ministre de l’intérieur avait promis devant des journalistes «
de faire payer le directeur du Matin pour la virulence de ces critiques ».
Le 11 septembre, Ahmed Benaoum est arrêté suite à une plainte
pour « faux et usage de faux » : patron de la société
Er-raï el Aam, éditrice des journaux Er-raï, Le Journal de
l’Ouest et de l’hebdomadaire Détective, il voit ses trois publications
suspendues. La mobilisation des journalistes se traduit par une « journée
sans presse » le 22 septembre 2003.
En février 2004, Mohammed Benchicou publie un pamphlet contre le président
: Bouteflika, une imposture algérienne. L’ouvrage n’est pas interdit,
mais des pressions sont exercées contre l’imprimeur et l’éditeur,
en vain. Durant la campagne présidentielle, les journalistes des quotidiens
indépendants ne manquent pas de critiquer durement le gouvernement et
le président, le(s) traitant de « malade mental », «
terroristes » et « dictateur ». Bouteflika dénonce
de son côté les attaques perpétuelles auxquelles il a droit
de la part des « terroristes de la plume » et « des commères
de bain maure ». Le 8 avril, il est réélu avec un score
de 83,49 %.
Le 24 mai 2004 c’est au tour de Hafnaoui Ghoul d’être mis en détention
provisoire. Sous le coup de 39 plaintes pour diffamations, le 9 juin il est
condamné « pour diffamation et outrage à corps constitué
» à deux mois de prison ferme et à 100 000 dinars d’amende
( environ 1 000 euros). Le 2 août il est à nouveau condamné
à deux mois de prison ferme pour avoir fait parvenir à sa fille
une lettre en dehors de la procédure prévue par le règlement
de la prison, et entame le 9 août une grève de la faim. Le 14 juin,
Mohammed Benchicou écope de deux ans de prison ferme et 20 millions de
dinars d’amende (environ 230 000 euros), sentence confirmée en août
en appel, avec une amende s’élevant à 30,51 millions de dinars
(345 000 euros). Le 28 juin Ahmed Benaoum, accusé pour « outrage
à corps constitué », se voit condamner à deux mois
de prison ferme et 10 000 dinars d’amende ; il est hospitalisé depuis
le 15 août. Dans son classement mondial de la liberté de la presse,
l’organisation Reporters sans frontières classe l’Algérie au 108e
rang sur 166.
(1) Algérie : une presse
libérée mais menacée. Le Monde diplomatique, mars 2004.
Une presse au statut précaire
(MFI) Pas de liberté sans autonomie
matérielle des journaux : cette vérité banale se vérifie
en Algérie où la presse privée a été créée
dans les années 90 à l’instigation du pouvoir, souvent animée
par d’anciens fonctionnaires de la presse officielle qui ont gardé une
forte proximité avec le sérail politique. L’État est propriétaire
des imprimeries, auprès desquelles la presse accumule les dettes, et
détient le marché publicitaire. L’assise économique des
titres est fragile, et il semble « difficile de préserver une liberté
de presse quand le journaliste n’a pas de salaire régulier, ni de contrat
de travail », souligne Stéphanie Bork de la Fédération
internationale des journalistes (FIJ). La formation des journalistes est souvent
insuffisante, l’organisation associative du secteur est embryonnaire, et l’on
attend toujours l’adoption d’un statut du journaliste. Une situation qui encourage
les dérapages ou l’autocensure, et toutes formes de compromissions. Mohammed
Benchicou affirmait avant son incarcération : « nous avons conscience
de nos erreurs et de nos faiblesses, l’essentiel est d’y remédier pour
l’avenir ».
