[...]Mohamed Benchicou est jeté en prison, non pas pour l’histoire à dormir debout des « bons de caisse », mais pour sa hardiesse de journaliste imbu de valeurs de sa profession. Chroniqueur de talent, mais aussi directeur d’un journal qui faisait toucher du doigt l’information, et voilà ! Puis, avec son livre « Bouteflika : une imposture algérienne », Benchicou était allé encore trop loin dans sa tentation du diable. Qui mieux que lui a osé tenir tête à un Bouteflika omnipotent, ainsi qu’à ses laquais, dans un pays où on prend à présent les ombres pour des réalités ? [...] De même qu'il aurait été stupide prétendre enfermer les idées, de même il est absurde de justifier l'injustifiable. La parole est liberté. Comme on dit, on chasse le naturel, et il revient au galop. [...]Le monde change constamment au gré du vent des libertés. Et plus personne ne pourra infléchir ce formidable élan de conscience universel à l'épanouissement, à l'émancipation... Tous autant que nous sommes, et aujourd'hui plus que jamais, nous devons maintenir vivace la flamme de ces hommes libres qui ont su dire qu'une autre Algérie est possible. Celle des libertés, des droits humains et de la démocratie. N'en déplaise aux bien-pensants, aux guardiens du Temple qui semblent d'un autre âge. Mohamed Benchicou sortira grandi de cette injustice dont il est victime. Et il nous aura donné une leçon magistrale de liberté de dire. Donc, pas seulement d'informer, mais d'opiner aussi... Mohamed Ziane-Khodja

Honte à vous, Monsieur Bouteflika! Qassaman De Hafnaoui à Jean Daniel Cette Algérie qui hurle Entre nos bourreaux et nos enfants L'Irak, miroir algérien Félicitations, Monsieur Bouteflika! Le bonheur roturier Le printemps est inexorable Et pourtant, il faut y croire Reprenez d'abord vos coquins, mon général! Le journalisme entre Bouteflika et Pnce Pilate Promenade en Simca Lâchez ce pays, Monsieur Bouteflika! Les colères concomitantes Le dernier verre Le diviseur Derniers caprices avant fermeture Ne pas désespérer Bouteflika Le prix de la vérité Face à l'État voyou La tentation de Rastignac La peste et le déshonneur Le diable est toujours seul Chirac et les cailloux de Boumerdes Lamari et le panneau d'Orascom

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10 décembre 2003
Quand la presse de mon pays se met en devoir de faire le procès
de ses égarements, mieux vaut assister au spectacle. On en sort avec
la conscience apaisée : Beliardouh, en fin de compte, n'était
qu'un vulgaire diffamateur accablant la mafia locale, et l'anonyme Bouras méritait
bien ses jours de prison qui croyait s'attaquer aux notables d'El Bayadh au
mépris de la déontologie ! Avec ses airs doctes, ses leçons
de morale et sa pudibonderie assassine, une certaine confrérie de Ponce
Pilate nous a enseigné, pendant deux jours à l'hôtel El
Djazaïr lors de cet intéressant séminaire sur la diffamation
organisé par El Khabar, l'art et la manière de faire du journalisme
dans la République de Saïd Bouteflika. Leçon numéro
une : le journalisme professionnel se mesure à la tranquillité
qu'il procure à ceux qui le pratiquent. Leçon numéro deux
: le journalisme professionnel s'apprécie au nombre de pages de publicité
offertes par le clan présidentiel via l'Anep et au nombre de voyages
effectués dans les bagages du chef de l'Etat ! Avec ces deux préceptes
fondamentaux, dont on devine qu'ils sont des solides garanties pour l'exercice
indépendant et « éthique » du métier, vous
êtes blindés pour le restant de votre carrière. Il suffit
de suivre le prospectus de la presse convertie au jésuitisme, à
la tartuferie, à la pierre et aux élégances de la hâblerie.
La presse algérienne diffame ? Mais bien sûr, messieurs, bien sûr
! On parle bien sûr de l'autre presse, pas celle qui voyage avec le président,
mais l'autre, celle qui paie ses factures d'imprimerie, l'autre qui se fait
suspendre, traîner devant les juges, convoquer par les commissaires, cette
presse immature et provocatrice qui se fait confisquer ses passeports et jeter
en prison, ces gazettes à ce point ignares du journalisme professionnel
qu'ils se font harceler par le fisc, harceler par les imprimeries, harceler
par les policiers, les magistrats, les flics de Zerhouni, puis maintenant par
leurs collègues érudits en déontologie et indignés
par tant d'impiété envers les religions bouteflikiennes ! La presse
algérienne diffame ? Mais voyons, comment désigner autrement ces
révélations sur les grands chambellans tortionnaires et les gros
cardinaux milliardaires qui mettent si mal à l'aise à l'heure
du toast avec le chambellan et à l'heure bénite où le cardinal
devient « source autorisée » ? Car on l'a bien compris :
par diffamation condamnable, on entend celle qui vise les gens du pouvoir, pas
celle qui accable les quidams d'en bas. Quand on traite les enseignants grévistes
de « rentiers aventuriers », c'est de la clairvoyance assumée.
Quand on évoque la torture de Zerhouni sur Sadaoui dont la pharmacie
plaisait à l'impératrice Fatiha Boualga, cela devient de la diffamation.
Alors va pour les enseignants ! Il faut bien se faire les dents sur quelque
proie pour afficher quelque virilité devant sa descendance.
Gardez votre morale, messieurs ! Notre religion est faite : le journalisme,
dans l'Algérie d'aujourd'hui, se mesure à ses choix éditoriaux.
Dans un pays livré à l'injustice, à la rapine et aux gangsters
du pouvoir, le journalisme, et qu'on me pardonne cette vieillerie qui jure tellement
avec vos esprits éveillés, reste un acte de combat. Ils sont au
moins deux à l'avoir compris : le GIA et Bouteflika. Le second est en
train d'en finir avec ceux que le premier n'a pas eu le temps d'assassiner.
La tentation de soigner la presse algérienne de ses dévergondages
est aussi vieille que celle de plaire aux souverains. Le débat eut lieu
en son temps, avec Saïd Sadi et sa « Lettre à mes amis de
la presse » qui reste le modèle de la bonne intention dans un univers
de truands.
Avec le temps, le leader démocrate a pu mesurer à quel point les
dévergondages ont sauvé ce qui restait de vérité
et que c'était bien sur cette presse libertine et adolescente que repose
quelque espoir d'éviter de secondes morts à Mohammed Dib, Kateb
Yacine et Matoub Lounès. Oh, j'entends bien : il y a la syntaxe maltraitée,
les « sources » non vérifiées, l'indicatif qui se
mélange avec le subjonctif et parfois même les idées qui
se perdent. Mais qui ne préfère des vérités dites
avec des fautes d'orthographe à des mensonges énoncés sur
le mode du verbe châtié ? Nous avons un phraseur, il est président
de la République. Inutile de s'obliger à en multiplier les émules.
Il n'est nullement question ici de faire un plaidoyer pour la diffamation. La
presse algérienne ne viendra jamais à bout de ses impuissances
tant que ne s'y installe l'attachement à l'exactitude, le soin au respect
d'autrui et la fidélité à toutes les probités intellectuelles.
Or, c'est justement là le problème : ceux qui nous invitent à
ce débat sont précisément disqualifiés pour le faire
et encore moins pour le diriger. Pour diagnostiquer la réalité
de la diffamation et en discuter des effets, il faut d'abord balayer devant
soi et, surtout, répondre à la question centrale : l'information
en Algérie est-elle malade des excès de la presse privée
ou de la censure des gros médias ?
Le balai d'abord. Aujourd'hui, une partie de la presse privée algérienne
est financée directement par le clan présidentiel. Une bonne dizaine
de titres, heureusement parmi les moins influents, sont dirigés par le
frère du président, Saïd Bouteflika. D'honorables correspondants
des services activent dans les rédactions à visage découvert,
souvent avec la bénédiction des directeurs de publication, s'adonnant
à ce journalisme de connivence qui a fait la réputation des capitaines
et des caporaux. C'est un fait. Mais un fait qui a fini par créer le
contraste : dans un contexte d'allégeance, haro sur les indociles ! L'été
passé à faire reparaître nos journaux, à taper dans
la poche de nos amis, à consoler nos rédactions angoissées,
à répondre aux commissaires de police, à subir les perquisitions
à nos domiciles, à supporter les interrogatoires des procureurs,
l'été à se faire enlever son passeport par un juge d'instruction
acquis au clan présidentiel et à frôler la prison, c'est
aussi l'été voulu par les Ponce Pilate de la presse, ceux qui
ont entrepris de regarder ailleurs quand leurs confrères étaient
malmenés, les oubliés du fisc et des imprimeurs, les obligés
de Saïd Bouteflika, ceux-là même qui aujourd'hui, avec un
aplomb remarquable, nous accusent de diffamer le pouvoir ! Passe que des chroniqueurs
acrimonieux, officiant en terre pacifiée, s'arrangent pour nous réprimander
de n'avoir pas défendu notre ancien collaborateur SAS condamné
à six mois de prison par défaut, voyant par là un parti
pris en faveur du ministère de la Défense nationale. Il faut un
certain culot pour faire ce reproche à nous qui sommes jugés sur
plainte de ce même ministère de la Défense nationale et
qui totalisons onze affaires en justice sur des chroniques et des dessins portant
sur les généraux ! Nous devinons le bonheur tranquille de cet
illustre observateur installé dans un journal suffisamment avisé
pour ne pas mécontenter les généraux. Quand on n'a pas
le courage de Hicham ou de Dilem, pourquoi deviser sur leurs audaces ? Cela
dit, notre chroniqueur est à la bonne place : un de ses confrères
employé par le même quotidien s'est indigné, au cours du
séminaire d'El Djazaïr, de ce que Le Matin se soit attaqué
à Al Shorafa sans preuves ! Nous rassurons nos deux amis : le prochain
procès intenté par les généraux contre Le Matin
est fixé au 31 décembre et la prochaine audition du juge d'instruction
sur l'affaire Al Shorafa est fixée à la première semaine
de janvier. C'est avec un grand plaisir confraternel que nous les verrions partager
avec nous l'attente du palais. Ils se procureront, du même coup, les réponses
à leurs angoissantes questions. Mais voilà qui nous ramène
au balai. Pour défendre efficacement l'éthique en journalisme,
il faut d'abord s'abstenir d'ériger l'allégeance en technique
professionnelle, refuser de se taire en échange de subsides publicitaires
ou d'effacement d'ardoises d'impression, ne rien attendre des souverains et
surtout n'écrire que sous sa propre dictée. Chacun est sans doute
libre de faire l'usage qu'il entend de la place qu'il occupe sur la scène
médiatique. C'est encore plus vrai quand elle est octroyée par
le frère président. Mais alors qu'on ait la pudeur d'épargner
ses confrères d'hypocrites désolations sur le sort fait «
par les autres » à la déontologie.
Au pays où l'on s'accommode d'un président rédacteur en
chef de l'APS, où la télévision s'est spécialisée
dans les clips de Bouteflika, où rien ne filtre des attentes populaires,
de leur mécontentement ni de leurs conditions, dans un système
hermétique, confisqué, interdit aux opposants, faut-il se plaindre
en priorité de la censure qui prive le citoyen de l'information ou des
outrances d'une presse adolescente qui indisposent le pouvoir ? N'inversons
pas l'ordre des maux. Ce n'est jamais la meilleure façon de se soigner.
Et tant pis pour les brancardiers du système qui se sont trompés
d'urgence : l'abus se corrige, la censure se combat.
Terminons par ce constat qui va inspirer bien des Ponce Pilate : après
Aït Ahmed et les Thévenot, voilà les fantômes de Tibhirine.
Qui a tué les moines, se demande-t-on en pointant le doigt vers les Tagarins
? A quelques semaines de l'élection présidentielle, la curiosité
est plutôt opportune. Elle suggère aux généraux de
s'inquiéter plus de leur sort personnel que des chances de Bouteflika
de remporter le scrutin. Ce débat ne concerne pas que les chefs militaires.
Assez de se taire ! Que ce qui reste d'intellectuels engagés et d'élite
patriotique dans ce pays, et ils sont nombreux, s'engagent dans cette bataille
de la dignité nationale : jusqu'à quand se laissera-t-on dicter
nos choix par des acolytes embusqués dans une certaine littérature
de la déstabilisation ? Assez de se taire ! Vous n'imposerez pas un second
mandat de Bouteflika par la menace de la potence. L'Algérie qui a brisé
les reins du GIA ne doit pas se laisser inhiber par deux déserteurs et
trois intrigants parisiens. Qu'elle parle, diable ! Qu'au moins cette Algérie
qui en est à souhaiter secrètement que les « décideurs
» arrêtent la plaisanterie Bouteflika, la même qui les implorait
de faire barrage au FIS, que cette Algérie-là, au moins, mette
les mains dans la mouise, qu'elle fasse front devant les connivences fatales.
Qu'elle se débarrasse de la tentation des Ponce Pilate ! Ils se sont
tant reproduits que le must serait peut-être, cet hiver, de s'en distinguer.
Le 26 décembre, rappelons-nous, c'est dans quelques jours.
