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Message de Mustapha
Benfodil
Très cher Monsieur
Benchicou,
J'ai été l'heureux
récipiendaire du prix international Omar Ouratilène
attribué par la Fondation El Khabar et mercredi dernier me
fut remis ce trophée. J'avais préparé un petit
speech de circonstance où je tenais à vous exprimer
ma solidarité la plus active, Monsieur Benchicou. Hélas,
le protocole a fait que je n'ai pu prononcer ces quelques mots qui
vous étaient destinés. J'ai fait une déclaration
à la Chaîne 3 où je vous ai rendu un hommage
appuyé en dénonçnant la scandaleuse censure
dont votre livre, Journal d'un homme libre, a été
l'objet. Comme il vous est loisible de l'imaginer, ce passage a
été tronqué. Sachez que dans toutes les déclarations
que j'ai faites à ce sujet ou en d'autres circonstances,
je n'ai cessé de louer votre engagement et dénoncer
nos lamentables bourreaux. Malheureusement, la presse n'en rend
pas toujours compte. Aussi, pour réparer ce regrettable manquement,
je vous prie d'accuser réception du texte que j'avais conçu
pour la cérémonie de cette remise de prix, et où
je vous rendais un fervent hommage, et de croire, illustre confrère,
en mon entière solidarité ainsi que mon incommensurable
admiration.
Avec ma profonde considération.
Mustapha Benfodil
Hommage et solidarité
avec Mohamed Benchicou à l'occasion de l'attribution du prix
Omar Ouartilène
Chères
Consoeurs, chers Confrères, Bonsoir !
Eh bien, ce prix ne pouvait
mieux tomber. C'est un très beau cadeau d'anniversaire, moi
qui viens de faire 40 ans. Je souhaite d'emblée à
nos frères et nos confrères d'El Khabar de tripler
et de quadrupler ce chiffre. De toute manière, cela ne sera
jamais pire que le 3ème mandat dont la perspective se précise
honteusement aujourd'hui avec cette bouffonnerie de vote parlementaire.
Je remercie le journal El Khabar ainsi que les membres du jury pour
l'honneur qu'ils m'ont fait en me désignant lauréat
d'un prix aussi prestigieux et félicite mon confrère
Bouâlem Ghomrassa pour cette consécration. Je suis
profondément ému d'être ainsi récompensé
par mes pairs, qui plus est un journal aussi important qu'El Khabar
qui a toute notre considération pour les efforts qu'il consent
afin de faire avancer la « cause journalistique » sur
la voie du professionnalisme. Je suis surtout très fier et
très flatté de porter un prix affublé du nom
d'un illustre aîné : j'ai nommé Omar Ouartilène
dont la fine silhouette restera à jamais gravée dans
ma mémoire. Un nom qui incarne à lui seul les plus
belles valeurs de notre métier, et dont le sang irrigue le
corps mutilé de la profession. J'aimerais profiter de la
tribune qui m'est ainsi offerte pour dire quelques mots de circonstance
en ces temps d'incertitude. Mes premiers mots sont des mots d'hommage
et de reconnaissance. J'ai une chaleureuse pensée pour tous
les collègues de toutes les rédactions où j'ai
eu l'honneur et le bonheur de servir, avec qui j'ai partagé
tant d'événements, d'émotions et de conneries.
Je pense à tous ces journaux où j'ai exercé
: Le Soir d'Algérie où j'ai fait mes classes, Liberté
qui reste pour moi une grande école du reportage, et puis
El Watan où je sévis présentement aux côtés
d'une légende vivante : Omar Belhouchet. J'aurais peut-être
pu faire un crochet par El Khabar. Un jour peut-être, qui
sait ?…Je vous prie de considérer toutes et tous, mes chers
compagnons de route, cette distinction comme étant la vôtre,
vous qui m'avez tant apporté. Je suis vraiment fier de faire
partie de cette famille, de cette étrange tribu qui est la
nôtre, et dont le destin est si intimement lié à
la cause de la Démocratie. Permettez-moi d'avoir une pensée
toute particulière pour un homme, un monument du journalisme
qui a payé de sa vie le prix de son engagement et de sa passion
de ce métier, et qui a pour moi valeur de mentor. Il est
parti un certain 11 février 1996 après avoir pris
le soin préalablement de m'envoyer en reportage chez les
Touaregs comme pour me mettre à l'abri. J'ai nommé
Allaoua Ait Mébarek. Il me surnommait « El Fawdha »
et aimait barbouiller mes mains avec son stylo. Qu'il repose en
paix auprès des justes ainsi que tous les martyrs de la profession.
J'ai une pensée émue également pour un autre
monument qui vient de nous quitter : Bachir Rezzoug. Enfin, j'aimerais
exprimer en ces temps difficiles où la liberté d'expression,
la liberté de la presse et la liberté de conscience
aussi sont fortement mis à mal ma plus vive solidarité
avec tous les confrères malmenés, emprisonnés,
bâillonnés. Je pense particulièrement à
Noureddine Boukraâ, ex-correspondant d'Echourouk qui vient
d'écoper d'une ignominieuse condamnation de prison par le
tribunal d'Annaba. Je ne manquerais évidemment pas d'exprimer
également mon entière solidarité avec un géant
de la presse algérienne, un grand journaliste et écrivain,
à la plume flamboyante, qui a payé au prix fort son
attachement à la liberté : je pense bien sûr
à Mohamed Benchicou dont le livre Journal d'un homme libre
vient d'être interdit de la plus vile des manières,
digne des pires républiques barbouzardes. Et j'aimerais dire
à l'instigatrice de cette triste machination : honte à
vous, Madame la Ministre, vous qui vous conduisez en pathétique
« boutefliquette », en vous chargeant d'une besogne
qui ne sied guère au temple des lettres et des arts dont
vous êtes censée être la gardienne bienveillante
et non la sinistre préposée à la censure. Le
hasard géographique a voulu que cette cérémonie
se déroule à l'ombre de la Bibliothèque nationale
dont le directeur vient d'être évincé de la
façon que l'on sait. Je lui dis ainsi qu'à tous ceux
qui fricotent avec ce régime : la seule attitude qu'un intellectuel
digne de ce nom doit observer avec ces gens-là est une attitude
de rupture radicale. La fonction cardinale de l'intellectuel est
une fonction critique. Celle d'un éveilleur de consciences,
non d'un laquais au service des Puissants. Il n'y a rien d'autre
à faire avec les bourreaux de la liberté que de les
confondre et de les blâmer. Le sort a voulu que ce jour mémorable
soit celui où le Parlement, aux ordres, a voté les
amendements d'une Constitution consacrant scandaleusement la présidence
à vie au profit d'un Bouteflika décidément
insatiable, et terriblement assoiffé de pouvoir. Un autocrate
égotiste et corrompu dont l'histoire retiendra qu'il aura
été le fossoyeur de l'expérience démocratique
en Algérie. Sales temps pour les libertés…Il y a deux
jours, des militants du MDS ont été arrêté
pour avoir diffusé des tracts et « commis » des
tags appelant à un débat national autour de la révision
constitutionnelle. Des harragas sont jetés en prison pour
avoir tenté de chercher leur bonheur sous des horizons moins
sombres. Des citoyens sont condamnés à Biskra et à
Alger pour soi-disant atteinte aux valeurs de l'islam. Sans parler
de la grande « mahzala » du SILA qui est devenu un grand
festival de la censure, et qui nous impose de concevoir un salon
« off », de rechercher urgemment des espaces alternatifs
où les livres, tous les livres, seront respectés,
et toutes les paroles, toutes les voix, écoutées.
Qu'ils organisent leurs putains de salons entre eux, qu'ils tiennent
leur parodie d'élection entre eux, dans leur huit clos putride.
Qu'ils s'autorisent toutes les dérives. Mais qu'ils ne comptent
surtout pas sur nous pour cautionner une énième mascarade
électorale. Aussi, je mets les pieds dans le plat pour appeler
du haut de cette tribune à un boycott massif du troisième
mandat. La presse libre est née dans la douleur. Son destin,
et c'est sans doute le message de Omar Ouartilène, est de
résister aux absolutismes de tout poil. Nous ne sommes pas
au bout de nos peines, et un troisième round, âpre,
décisif, nous attend dans notre guerre contre le monolithisme
d'un autre âge de Abdelaziz Bouteflika et ses velléités
liberticides. Heureux hasard de calendrier cette fois : ce prix
coïncide avec le 20ème anniversaire des événements
d'Octobre 1988. Et c'est plutôt une mauvaise nouvelle pour
le régime parce que, chahut de gamins ou pas, même
à 40 ans, les mômes d'Octobre n'ont pas grandi, et
leurs rêves insolents ne se sont pas édulcorés
et n'ont pas abdiqué sous les affres de la répression.
Nous ne sommes certes pas naïfs au point d'espérer de
voir un M'barek Robbama évincer de sitôt nos chers
dinosaures inamovibles. Néanmoins, je vous fais la promesse
M.Bouteflika que nous continuerons à chahuter jusqu'à
ce que démocratie s'ensuive ! On ne réussira peut-être
pas à vous barrer la route mais on déchirera le voile
de l'unanimisme ronronnant que vous voulez jeter sur l'Algérie.
Pour ça, vous pouvez compter sur nous ! Je ne terminerai
pas sans adresser un mot de gratitude à ma chère maman
ainsi qu'à ma compagne bien-aimée, deux grandes âmes
qui me guident et m'inspirent. Merci chère mère pour
ta grandeur des mères courage, et merci Amina de partager
mes vagabondages, mon engagement et ma passion de l'Algérie.
Alger, mercredi 12 novembre
2008
Mustapha BENFODIL, auteur et journaliste
à El Watan; lauréat du prix Omar Ouratilène
2008.
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vendredi 14 novembre 2008 |